Dragonnerie – 2.1 En vert et contre troll (2/2)

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Une journée de passée avec les elfes, c’était une journée de trop en leur compagnie, se dit Moana. Déjà supporter un demi-elfe jusqu’ici avait été un réel supplice, mais ce n’était rien en comparaison de ces êtres hautains, froids et dédaigneux.
Quand ils avaient pris la peine d’adresser la parole à la sorcière, ça n’avait été que pour lui faire comprendre à quel point ils lui étaient supérieurs aussi bien dans leur maîtrise magique que dans leurs capacités à survivre en milieu sauvage. Les elfes ne savaient-ils s’exprimer qu’en sarcasmes et monosyllabes ?
Ils avaient couru aux côtés des chevaux lancés au galop avec une aisance déconcertante. La forêt tropicale était un enchevêtrement inextricable de racines, lianes et ronces; ils s’y déplaçaient pourtant comme sur ces chemins artificiels de pierres, nets et droits, qu’on voyait à Verteroche.
Les elfes les avaient nourris à leur faim ; apprécier les racines et les plantes qu’ils leurs avaient fournis était cependant une tâche bien difficile. Dans le meilleur des cas, celles-ci étaient insipides au possible ; dans le pire, d’un infect goût oscillant entre l’amer et l’âcre. Heureusement que quelques fruits et baies sucrés avaient été là pour faire oublier ces saveurs détestables.
Aux premiers signes du crépuscule, toute la troupe se réfugia dans les arbres, hormis les chevaux qui restèrent au sol — les elfes ne se servaient pas de ce genre de montures, aussi ne savaient-ils pas quoi faire pour les protéger des bêtes qui rodaient nuitamment dans la sylve. Les boucquetzals dont ils se servaient pouvaient se réfugier dans les arbres ou s’envoler pour fuir les prédateurs. Ces chevaux et éléphânes leur semblaient bien impotents ainsi cloués à terre.
Dormir dans ce camp arboricole fut remarquablement inconfortable. Toutefois, Moana fut reconnaissante envers les elfes, sans eux, elle et Eléloïm auraient certainement servi de repas à une quelconque créature affamée. La multitude d’yeux scintillants dans les fourrés et les cris se faisant écho tout autour d’eux avaient témoigné de l’intérêt qu’ils suscitaient auprès de la faune locale. Le jour s’était levé sans que la moindre monture vînt à manquer.
Après un petit-déjeuner frugal, ils reprirent la route à un rythme effréné, traversant la végétation telle une bourrasque. Comment s’y retrouvaient-ils dans cet enfer vert ? La nature ici était si dense et brouillonne ! Moana regrettait tellement les vastes étendues salées de la mer ptéronésienne. L’horizon s’y étendait sur des lieux à perte de vue et l’on pouvait s’orienter si facilement tant qu’on naviguait à proximité des côtes. Dans cette verdure oppressante, l’on pouvait s’estimer heureux lorsque l’on voyait clairement à dix pas de soi. Si les elfes les avaient fait tourner en rond depuis le début, Moana ne s’en serait guère rendu compte. Rien ne ressemblait plus à une fougère qu’une autre fougère ; les lianes, les arbres, les rochers couverts de mousses, tous paraissaient identiques aux yeux de la sorcière. La forêt lui était étrangère, exotique et hostile.
Eléloïm, lui, n’avait de cesse de cueillir, d’observer ou de commenter ce qui l’entourait. Être entouré de tant d’elfes l’avait, dans un premier temps, plongé dans un silence inquiet. Il s’était toutefois assez vite guéri de son mutisme ; quand on avait atteint un tel degré d’insupportabilité, plus rien ne pouvait réellement et indéfiniment vous contenir !
Moana n’écoutait d’ailleurs plus vraiment ses remarques ; elle se contentait d’opiner et lançait de temps à autre un « hum-hum » pour rythmer le tout ; parfois, mais très rarement – car cela se méritait –, elle osait un « hin-hin ».
La sorcière était justement occupée à secouer la tête de haut en bas – de façon mesurée, il ne fallait rien exagérer non plus – quand un éclair vert traversa la sylve dans leur direction. Malgré sa vitesse et sa taille considérable, la créature écailleuse ne faisait pas le moindre bruit ; c’était la forêt qui grondait sur son passage, en s’écartant pour la laisser passer.
Plus large qu’aucun des troncs de la forêt, ce serpent aux crocs acérés n’était autre qu’une guivre. Telle ces cousins les dragons, elle avait la tête cornue et cernée d’une collerette ; enfin qu’on osât donner du dragon à une si piètre créature aurait fait exploser Asphyx dans une de ses colères enflammées. Celle-ci n’avait ni pattes, ni ailes, ni feu ; ce n’était qu’un gros serpent un peu trop gourmand. Comment pouvait-on ne serait-ce qu’imaginer un concept aussi aberrant qu’un dragon rampant ? Pourquoi pas un poisson volant tant qu’on y était ?!
Le long corps de la créature était dardé d’épines longues comme des épées, si bien qu’on aurait dit une ronce géante se tortillant et prête à vous avaler.
Une pluie de flèches elfes l’accueillit, cependant aucune ne parvint à se planter dans les épaisses écailles de l’ophidien. Elles rebondissaient ou allaient se ficher directement dans le sol d’où un entrelacs de lianes jaillissait pour capturer la bête. Toutefois ces explosions végétales ne faisaient que la ralentir, la laissant glisser entre les mailles de ce filet vivant.
Elfes et chevaux avaient beau donner une toute nouvelle énergie à leur cavalcade effrénée au travers de l’épaisse sylve, les crocs verdâtres s’approchaient progressivement.
La magie que déployait Moana, quant à elle, ne semblait que mettre la guivre un peu plus en appétit à chaque sort ; que ce fût l’eau, la terre, le feu ou la foudre, rien n’y faisait, elle aurait aussi bien pu lui jeter des cailloux.
Les elfes, eux, optèrent pour une diversion plus efficace : un cheval aux pattes liées, une sacoche d’herbes somnifères accrochée autour du cou. La dose était suffisante pour assommer un cérammouth plusieurs heures ; ils pourraient s’estimer heureux si cela faisait dormir la guivre quelques minutes.
En se tordant le cou, Moana aperçut la créature fondre sur sa pauvre proie innocente. Elle n’en fit qu’une bouchée, selle, sabots et sacoche y-compris. Avaler correctement la ralentit bien quelques secondes, mais elle reprit aussitôt sa course. Elle ne put doubler qu’une dizaine d’arbres avant de s’étaler au sol dans les bras du sommeil.
Une fois endormie, sa magie végétale ne devait plus opérer car un arbre fut fauché par son corps et un autre penchait assez significativement.
Moana ne traina pas pour savoir si d’autres arbres allaient être abattus, ou combien de temps la guivre resterait ainsi assoupie. Au lieu de cela, elle intima à sa monture d’accélérer de façon plus convaincante.

— — —

Les elfes avaient poussé le groupe jusqu’à la fin du crépuscule, cette fois-ci, avant de monter leur camps dans les arbres. Cela leur avait valu quelques attaques de créatures nocturnes qu’ils avaient aisément repoussées. Ils toléraient qu’une guivre leur donnât du fil à retordre, mais pas de simples loups-garous, sangsues géantes ou autres chevaux à dents de sabre.
L’encre de la nuit les enveloppait de son silence. La vie de la forêt se faisait plus discrète ce soir ; les yeux qui avaient brillé dans les fourrés la nuit précédente s’étaient tous éteints ; les cris et bruits de piétinements s’étaient tous étouffés. A croire qu’une menace d’une toute autre ampleur s’était levée. Ou bien s’était la diversité incroyable de sorts que Moana avait déployée contre la guivre qui avait impressionné la faune sylvestre ? Non, ça ce n’était pas crédible.
La sorcière se demandait pourquoi elle protégeait encore Eléloïm. Si elle le jetait en pâture aux créatures affamées qui devaient grouiller au sol, plus rien ne l’empêcherait de rentrer à Verteroche, ou même mieux, chez elle en Ptéronésie ! Elle n’était plus vraiment sûre que le contrat, qu’elle avait signé avec le roi, inclût les attaques de guivres intempestives. Elle aurait déjà pu négocier une rallonge pour avoir à côtoyer autant de dragons. Ce qu’on lui avait présenté comme « d’occasionnels, potentiels, voire éventuels différends à envisager avec le genre draconique » aurait dû éveiller ses soupçons. La formulation était plutôt douteuse.
En plus de libérer son emploi du temps, cette solution lui allégerait l’esprit. Entendre les remarques d’Eléloïm avait quelque chose de pesant ; il avait beau n’être qu’un demi-elfe, sa lourdeur était bien entière, elle.
Un hennissement terrorisé déchira la nuit ; il s’acheva dans un craquement d’os sec et bref. Le silence qui s’ensuivit parut encore plus tendu qu’auparavant. Même le vent n’osait plus souffler dans les feuilles ; la sève s’était figée dans les arbres et la forêt retenait sa respiration. N’y tenant plus, Moana lança un sort de luminosité. Les elfes y voyait peut-être en pleine nuit, du moins le supposait-elle, elle, avait besoin de lumière.
Les crocs qui furent ainsi révélés étaient bien trop proches à son goût. Elle eut tout juste le temps de lever un bouclier magique pour se protéger des mâchoires du monstre. La force du choc la projeta à travers les branches qu’elle brisa comme de simples brindilles. Le sol la percuta – à moins que ce ne fût l’inverse – sans prévenir, lui coupant le souffle.
Elle tenta malgré tout de se relever, mais l’os brisé qui lui sortait du poignet la gêna quelque peu ; elle remarqua alors qu’elle avait aussi une jambe et une paire de côtes cassées. Lancer des sorts risquait de devenir compliqué.
Au moins, la magie qu’elle venait d’invoquer continuait-elle d’agir. Il faisait clair comme en plein jour ; serpentant entre les troncs énormes, le corps de la guivre se découpait distinctement de la frondaison noyée dans la pénombre.
Les flèches des elfes vinrent à nouveau se planter et s’emmêler vainement autour de l’ophidien géant. Celui-ci n’avait pas perdu de vue sa proie tombée au sol. Moana se demanda si elle ne péchait pas de vanité excessive : il lui semblait bien que la guivre lui en voulait à elle et elle seule. Pourquoi se précipiter après un si maigre repas ? Lui en voulait-elle de l’avoir ainsi exposée en éclairant la forêt ?
Avec la souplesse du serpent, elle déroula son corps au sol, ignorant superbement ces proies agrippées aux branches qui tentaient de la maîtriser si futilement. Une petite explosion vint frapper la guivre derrière la collerette, la déconcentrant plus par surprise que réelle douleur – il en fallait bien plus pour atteindre ses épaisses écailles.
Eléloïm atterrit presque héroïquement devant Moana – il aurait fallu pour ça qu’il ne s’étalât pas au sol avec l’élégance d’une bouse de dragon. Il n’était pas encore rompu à la technique elfique ancestrale de descente des arbres depuis une liane.
Armé d’un lance-pierre qu’il ramassa dans la poussière, le demi-elfe se dressa fièrement devant la guivre. Fièrement vu de loin, car si l’on observait de près – comme Moana pouvait le faire – on voyait clairement qu’il tremblait de tous ses membres telle une feuille en automne. Assailli par le stress, une nouvelle crise de carence fit jaillir de fines racines de ses pieds qui allèrent se planter dans la terre meuble déjà tapissée de végétation. La sorcière reconnut les petites boules qu’Eléloïm plaça dans son lance-pierre. Ces explosifs étaient d’une grande valeur, seule les alchimistes de la Mésogée connaissaient le secret de leur fabrication, aussi se demanda-t-elle comment il avait pu s’en procurer ; enfin pas trop longtemps puisque la guivre passait de nouveau à l’attaque.
L’une des explosions retentit dans la gueule béante de la créature, une autre près d’un de ses yeux et la dernière contre un arbre qui n’avait rien fait à personne mais qui s’effondra malgré tout.
Ce tir avait été largement plus efficace que le précédent, cependant cela ne suffirait pas à repousser la guivre pour de bon. S’ils avaient disposé d’une cargaison entière de ses explosifs, peut-être auraient-ils eu une chance. La diversion des elfes ne fonctionnerait pas une seconde fois et ils ne semblaient pas prêts à vouloir l’attaquer vraiment. Ils avaient très certainement la capacité de la terrasser, toutefois une sorte de tabou semblait les retenir. Ils laisseraient Moana et Eléloïm se faire dévorer plutôt que de la tuer. Ils étaient des intrus dans cette forêt après tout, alors que les elfes y étaient à leur place.
Une bourrasque enflammée vint régler la question en déferlant sur la guivre. Deux pattes crochues se plantèrent dans son dos encore fumant et les mâchoires d’un dragon se refermèrent à la base de son cou.
— Asphyx ! ne put s’empêcher de crier Eléloïm quand il le reconnut.
Celui-ci n’eut pas vraiment l’occasion de lui répondre puisque la guivre s’enroula autour de son corps, bloquant ses ailes dans son étreinte. La végétation s’affola autour des deux combattants, lançant des attaques contre le dragon et s’écartant du chemin de la guivre. Celle-ci ne put cependant pas retenir le rouler-bouler dans lequel Asphyx les entraîna, abattant une série d’arbres par mégarde.
Scarlett se posa au-dessus de Moana pour la protéger, puis dans un éclat de lumière, reprit forme humaine quand le danger draconico-guivresque se fût suffisamment éloigné.
— Il me semble que vous êtes blessée, commença la princesse en désignant l’os jaillissant du poignet de la sorcière.
— C’est le sang qui vous fait dire ça ? Une égratignure rien de plus.
Scarlett ne fit pas attention à la réplique de Moana. Elle remit l’os en place puis garda ses mains sur le poignet pour user de ses pouvoirs de guérison nouvellement acquis.
— J’ai appris de nombreux sorts très utiles auprès de Gaïa ces derniers jours.
— Auprès de Gaïa dites-vous, très intéressant, commenta dubitativement la sorcière.
Elle savait la princesse un peu étrange. Quand on était du genre à se faire enlever par des dragons, puis à se transformer en l’un d’eux, imaginer rencontrer une déesse devait sembler normal après tout. Moana leva un sourcil surpris, mais ne fit pas de remarque désobligeante. Contrarier les princesses n’était pas une bonne idée.
Après en avoir fini avec son poignet, Scarlett guérit également sa jambe, ses côtes cassées et ses quelques écorchures.
Des jets des flammes crépitaient tout autour d’eux, des arbres éclataient en brindilles, des lianes grosses comme des troncs serpentaient au sol, le tout entrecoupé de rugissements monstrueux.
Mais l’écart se creusa assez vite, et Asphyx prit l’avantage. Il faut dire qu’il ne lésinait pas sur la magie déployée, ni sur ses coups de griffes et de crocs.
Le combat fut proche de la fin quand une pluie d’éclairs frappa la guivre, la clouant au sol, paralysée. Prise de convulsions, la foudre parcourait encore son corps ensanglanté. La plupart de ses épines avaient été brisées ainsi que quelques une des cornes cernant sa collerette.
Asphyx allait l’achever quand Scarlett, toujours sous sa forme humaine, s’interposa. Heureusement que le dragon avait de bons réflexes ; il s’était arrêté à deux doigts de croquer sa propre princesse.
— Laissez-la-moi, Asphyx ! Je veux essayer quelque chose sur elle !
D’abord interdit par cette intervention, il réussit à reprendre ses esprits petit à petit :
— Que voulez-vous donc en faire ? De nouveaux pouvoirs à tester, ma bien aimée ?
— Nenni, enfin pas vraiment.
Elle s’approcha de la guivre agonisante.
— Pouvez-vous me la maintenir au sol pendant que j’opère ? demanda la princesse avec son plus beau sourire.
Asphyx obtempéra sans discuter. De longs filaments blanchâtres jaillirent d’entre les cheveux de Scarlett pour aller se planter dans le crâne de la guivre sous le regard curieux de Moana et Eléloïm.
— Je doute qu’elle ait quelque savoir à vous enseigner, ma chère princesse. Elle est très loin de l’intelligence des dragons. Ce n’est qu’une bête…
— Vous vous méprenez. Je ne cherche rien à apprendre d’elle. Au contraire, je l’éduque.
Le serpent géant fut pris de soubresauts et ses yeux se révulsèrent.
— Pourriez-vous commencer à la soigner à présent ? Je pense l’avoir gagnée à notre cause.
— La soigner ?! A quoi bon ? s’étonna le dragon.
— Eh bien, pour ne pas qu’elle meure, quelle question ! Vous êtes bien meilleur que moi à cela.
— Mais vous n’y pensez pas ? Je la vaincrai derechef, cela va de soi, mais je n’ai tout de même pas que ça à faire. Et vous avez vu dans quel état nous avons mis la forêt ? Les elfes ne laisseront pas faire ça deux fois. Je ne…
— Assez, Asphyx ! Puisque je vous dis qu’elle est inoffensive à présent !
Elle se déconnecta de la guivre, puis posa ostensiblement ses poings sur les hanches, attendant qu’il s’exécutât. Connaissant bien sa princesse, Asphyx avait bien saisi qu’il n’y aurait pas de négociation ni de refus possible.
Sans réelle délicatesse, le dragon posa ses pattes griffues sur les flancs de la guivre à demi-morte. Ses plaies se refermèrent assez vite sous l’effet de la magie guérisseuse. Ses écailles repoussaient à vue d’œil et ses épines, qui avaient été brisées, jaillirent comme des épées qu’on aurait plantées de l’intérieur de son corps. L’un d’elle d’ailleurs manqua de peu de transpercer la main d’Asphyx. La guérison devenait un métier à risque !
Quand il eut terminé, la guivre rouvrit les yeux et se redressa face à Scarlett, les mâchoires béantes et dégoulinantes de baves.
Asphyx s’apprêtait à cracher son souffle ardent, quand la princesse leva une main pour le retenir :
— Attendez ! Attendez de voir ce qu’elle va faire, je vous en prie !
Que Scarlett le priât de quoi que ce fût interloqua suffisamment Asphyx pour l’empêcher de libérer son feu. Cela laissa le temps à la guivre de remuer des mâchoires :
— Maîtresse… moi… obéir…
Parler n’était pas encore son fort – un vocabulaire peu évolué, et un peu trop de bave à chaque mot –, mais l’intention était là.
L’atmosphère se détendit nettement quand elle abaissa son énorme tête à côté de la princesse. Eléloïm et Moana s’approchèrent à pas circonspects. Les elfes, très curieux de ces événements inhabituels – on ne voyait déjà pas souvent de dragons de si près, mais encore moins une guivre domptée –, descendirent des arbres comme une pluie de fruits trop mûrs.
La princesse se précipita sur la tête de la créature et y connecta de nouveau ses filaments :
— Je vais tenter d’arranger cette fâcheuse tendance à baver. Je trouve cela assez inconvenant.
Pendant ce temps, Eléloïm, qui s’était imaginé dévoré par la guivre quelques instants auparavant, se perdait en remerciements auprès d’Asphyx. Moana osa également un ou deux merci, mais bien plus timides. Cependant, quand Eléloïm proposa au dragon de lui manucurer les griffes ou de lui faire reluire les écailles pour le remercier, ce dernier ne put retenir son ire :
— Il suffit, rampant ! Je n’ai pas besoin de ses artifices ! J’ai bien compris que tu étais heureux d’être en vie. Ne me force pas à l’abréger !
Il claqua des mâchoires en guise de ponctuation et pour éviter au demi-elfe tout problème d’interprétation.
— Tout ceci ne serait pas arrivé si tu avais attendu que nous t’escortions jusqu’à Grissylve, intervint la princesse. A dos de dragon, la distance aurait été couverte en deux journées à peine !
Se rendant subitement compte de la présence des elfes tout autour d’eux, la princesse leur lança :
— Et tous autant que vous étiez, vous n’auriez pas levé le petit doigt pour les sauver de cette créature ? J’ai pourtant entendu dire que les elfes étaient de féroces guerriers, pas de fébriles feuilles tremblant de peur dans leurs arbres.
Eléloïm ne put retenir un ricanement de contentement à cette réplique.
Un des elfes s’avança, un certain Lililu si le demi-elfe se souvenait bien, ou Lilalu. Enfin ils s’appelaient tous pareils, les distinguer était quasiment impossible, aussi bien physiquement que nominalement.
— Et pour qui vous prenez-vous, humaine ? Vos dragons ne nous font pas peur ! Vous pouvez d’ailleurs dire à votre dragon blanc de sortir de sa cachette.
Captivés par le combat entre Asphyx et la guivre, ils n’avaient pas remarqué la métamorphose de la princesse.
Scarlett n’était pas d’humeur. Elle reprit sa forme draconique et bondit vers l’elfe.
— Là, me voilà. Je n’étais pourtant pas très bien cachée.
La guivre s’approcha en sinuant pour se placer à côté de sa maîtresse.
— Oh, et pour vous répondre, je suis la princesse de Verteroche et entre autre, la disciple de la déesse Gaïa. Peut-être qu’avoir continuellement une grenouille sur l’épaule me décrédibilise, messire de la forêt ?
A contre-cœur, Moana prit leur défense :
— Les elfes nous ont sauvés d’un troll sylvestre contre lequel nous ne pouvions rien. Ils se sont également généreusement proposé de nous guider à travers la forêt.
— Bien, merci à vous, daigna accorder la princesse.
L’elfe ne répondit que d’un hochement de tête. Remis de sa surprise, il s’était renfermé dans son silence coutumier plein de dignité.
— La politesse n’est cependant pas votre fort ! explosa Scarlett.
Les yeux de l’elfe s’écarquillèrent et il tituba à reculons, les mains posées sur les tempes. Visiblement, celui-ci ne s’était pas attendu à ce qu’on lût dans son esprit ; en effet, les pensées des elfes étaient réputées inviolables.
— Tant de mystères pour si peu de choses, sire Alililu de la Sylve interdite. Nous autres, humains, ne savons peut-être pas confectionner de soie si pure que la vôtre, mais au moins, nous savons nous trouver des prénoms avec de l’allure.
Il allait répliquer, elle ne lui en laissa toutefois pas le temps. De plus, il aurait fallu qu’il pût élever la voix plus haut qu’une dragonne doublée d’une princesse capricieuse :
— Et je vois dans votre sombre esprit que vous n’avez montré que mépris et vanité envers mes amis.
Elle lui tourna le dos avant de continuer :
— Nous n’aurons plus besoin de vos services à l’avenir, merci bien.
L’elfe fit mine de s’avancer, cependant la guivre l’en dissuada en lui sifflant sa désapprobation. La végétation autour d’elle commençait à s’animer, manifestant une évidente hostilité.
Le peuple de la forêt n’était pas assez fou pour s’en prendre à trois créatures aussi redoutables. Rabaisser des demi-elfes ou des sous-magiciennes humaines, cela se faisait sans fin, mais risquer sa vie contre des dragons ou des guivres sans réel gain, il n’y avait pas plus vain ; et les elfes étaient un peuple qui aimait à se croire raisonnable et sensé. Aussi se dispersèrent-ils dans la forêt sans un mot. Moana se dit que certains durent rester tapis dans l’ombre pour surveiller la suite des événements, tant ces êtres étaient de nature suspicieuse et sournoise.
Satisfaite de son petit effet, Scarlett poursuivit avec Eléloïm, un sourire en coin :
— J’ai fait en sorte que la guivre t’obéisse à présent. Tu pourras t’en servir pour tous tes déplacements sans avoir à emprunter la sorcière attitrée à Verteroche.
En effet, quel meilleur moyen de locomotion pour éviter les monstres en tout genre de Pangéa, que d’en monter un soi-même ? Eléloïm passait son temps à étudier les dragons, avoir un de leur cousin à ses ordres ne pourrait plus le combler. Avec une telle monture, il pourrait voyager seul sans avoir à craindre quoi que ce fût et plus vite qu’avec n’importe quel cheval. Il aurait peut-être cependant du mal à ne pas causer d’émeutes en traversant certains villages.
Il avait failli finir au fond de son estomac et le demi-elfe hésitait encore à accorder son entière confiance à la créature :
— Vous êtes sûre qu’elle m’obéira, princesse ? C’est-à-dire que j’ai encore plein de projets pour l’avenir et je…
— Puisque je te le dis ! le coupa-t-elle. J’ai exclu de son alimentation tout ce qui est en partie humain, elfe, orque ou nain. Elle ne m’avait pas l’air très maligne, alors j’ai essayé de structuré son esprit en lui inculquant quelques rudiments de mathématiques en plus du langage.
— De mathématiques ? s’inquiéta Asphyx.
— Elle sera censé m’aider à ne pas me faire arnaquer par les marchands ? Je sais compter depuis très jeune, vous savez, princesse.
Celle-ci ne releva pas les sarcasmes de ces ingrats.
— Elle est verte et plutôt allongée. Je me suis dit que Vert-tige pourrait être un nom approprié ? demanda Scarlett sans vraiment attendre de réponse. Dis-moi, Vert-tige, combien font deux plus deux ?
La guivre reconnut son prénom et réfléchit un court instant avant de répondre :
— Cinq, maîtresse !
Au moins avait-elle parlé sans baver cette fois-ci. Il y avait du mieux.
La princesse se demanda si elle était la bonne personne pour lui apprendre l’arithmétique. A l’époque où elle accordait encore un peu d’attention à ce que Tao tentait en vain de lui enseigner, celui-ci lui avait dit que les mathématiques étaient la clef de tout savoir. Enfin tant que la guivre n’envisageait pas d’études très poussées, cela devrait bien se passer, se dit Scarlett.
Poussé par sa curiosité scientifique, Eléloïm s’avança vers la créature écailleuse et commença à escalader son cou pour se placer derrière ses cornes qui feraient de parfaits points d’accroche. La guivre se laissa faire, allant même jusqu’à émettre un discret grognement de satisfaction.
Totalement indifférent au nouvel animal de compagnie quelque peu disproportionné du demi-elfe, Asphyx annonça avec une certaine impatience dans la voix :
— Tout cela est fort captivant, cependant Shenlong m’a demandé de me rendre auprès du premier grand maître dragon. Il vivrait dans la forêt humide derrière les Alpes Gyroses… J’aimerais bien savoir comment il espère que je la trouve dans un si vaste enchevêtrement de verdure ! Si je brûle tout, j’aurai peut-être une chance !
— Un grand maître dragon, dites-vous ? Et qu’est-ce donc là ? osa l’interrompre Eléloïm visiblement très intéressé.
Qu’est-ce que ce serait quand les dragons lui raconteraient leur rencontre avec la déesse dragon Gaïa ? N’importe quelle personne apprenant qu’elle vivait depuis toujours sur le dos d’un dragon géant encastré dans la croute terrestre serait terriblement bouleversée, lui, trouverait cela très certainement épatant.
Cependant ni Scarlett ni Asphyx ne se voyaient le courage d’étaler une telle révélation à un esprit si curieux et pointilleux qu’Eléloïm.
— Cela ne te concerne pas, rampant. Maintenant que tu disposes de ce gros serpent apprivoisé, tu n’auras aucun problème à rejoindre Grissylve. Je n’imagine guère qui que ce soit oser attaquer un si fier et terrible convoi, ironisa Asphyx.
Le dragon se tourna vers la princesse :
— Vous êtes prête, très chère ? Si nous nous hâtons, nous devrions pouvoir assister au lever du soleil sur la chaîne des Akanthes. Quand la lumière orangée se reflète sur la mer Mésogée, il s’agit là d’un spectacle mémorable !
Scarlett paraissait contrariée :
— A vrai dire, il y a une petite chose que je comptais régler auparavant.
Elle attendit qu’Asphyx lui accordât toute son attention avant de poursuivre :
— Voyez-vous, en parcourant l’esprit de Vert-tige, j’ai noté qu’elle avait deux œufs non loin d’ici livrés à leur sort.
— Et cela devrait-il nous inquiéter ? Ces œufs doivent être, comme ceux des dragons, à toute épreuve. Et s’ils sont la digne progéniture de leur mère, ils sauront se nourrir sans problème. N’ayez crainte, ma bien aimée.
— Ne comprenez-vous donc pas ? s’emporta la princesse. Ce sont ses enfants ! Même s’ils sont capables de se débrouiller seuls, elle ne peut guère les abandonner !
— Mais… bien ! consentit assez vite Asphyx.
Le dragon ne voulait pas risquer une dispute avec sa princesse pour de si frivoles vétilles. De toute façon, il savait ce genre de combat perdu d’avance.
— Où sont donc ces œufs ? Que nous en finissions !
Scarlett se proposa d’y aller seule dans l’instant pour éviter au groupe de rebrousser chemin. Elle avait vu très clairement dans l’esprit de la guivre où trouver les œufs. Ils ne pouvaient point laisser les chevaux et élépânes sans surveillance, au risque qu’ils se fissent dévorer et qu’ils perdissent leur chargement ; et la dragonne irait bien plus vite par les airs que s’il avait fallu faire l’aller-retour avec ces bêtes rampantes. Elles rampaient certes avec force vélocité, mais rampaient tout de même !
Quand Asphyx entendit sa dragonne revenir, il se prit à espérer qu’ils voleraient bientôt, côte à côte, vers le levant. Or c’était mésestimer les désirs d’une princesse. Elle réussit à le convaincre, après moult arguments politiques, culinaires ou encore touristiques, qu’il fallait accompagner Eléloïm jusqu’à Grissylve.
Cette fois-ci, il avait tenté de l’en dissuader, elle était malgré tout arrivée à ses fins. Ils feraient la route jusqu’à ce grand royaume du nord dont Asphyx se fichait comme de sa première écaille. L’on ne partageait pas la vie d’une princesse sans répondre de ses caprices.

Sournoise ronce, vorace et sifflante,
Dans la sylve, s’insinue et serpente.
Tronc monstrueux, il se tortille et vrille,
Aussi souple et vivace que l’anguille,
Au travers du tissage enchevêtré
Se déversant, dru, de la canopée.
Seul un imprudent voudrait s’en saisir ;
Piqueté d’épines, mieux vaut la fuir.

La Guivre sylvaine – Légendes & Bestiaire de Pangéa

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