Dragonnerie – 2.1 En vert et contre troll (1/2)

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Même en évitant la proximité avec la cordillère des Akanthes ou avec la côte pyrhélienne – ces deux endroits fourmillaient de monstres en tout genre –, la route entre Verteroche et Grissylve était extrêmement périlleuse. La forêt tropicale étant la partie que redoutait le plus Moana.
La sorcière avait été chargée d’escorter Eléloïm jusqu’à son royaume d’origine, loin au nord. Le demi-elfe y avait du matériel à récupérer et il souhaitait déposer les données qu’il avait accumulées sur les dragons dans ses archives personnelles.
La lettre qu’il avait reçue de Scarlett l’avait décidé à faire ce voyage et à demander une escorte. La princesse avait insisté sur le fait de prendre soin d’Eléloïm, aussi le roi de Verteroche avait-il jugé nécessaire de lui accorder la meilleure protection qu’il connaissait : Moana. Le risque de se faire attaquer par un dragon avait significativement diminué depuis qu’Asphyx était devenu un ami de la famille. La sorcière n’était plus aussi essentielle qu’elle l’avait été pour garantir la sécurité du château.
Si on avait donné le choix à cette dernière, elle serait plutôt rentrée dans sa Ptéronésie natale. Ses eaux turquoise lui manquaient. De plus, monter à cheval n’était pas son moyen de transport favori ; cela vous faisait mal aux fesses, mal aux jambes et jeter un sort au trot ou au galop requerrait une adresse particulière.
Il avait fallu transporter une cargaison invraisemblable de champignons. Eléloïm souffrait d’une carence gênante, soit ! Branches, feuilles et racines poussaient à vue d’œil dès qu’il cessait d’ingérer suffisamment de ses chères moisissures. Mais tout de même, deux éléphânes chargés à ras-bord de champignons, c’était bien nécessaire ? Les montagnes étaient heureusement loin, sinon l’odeur aurait attiré sans faute tous les ours des cavernes alentour.
Cela n’était rien cependant face à cette manie qu’avait le demi-elfe de s’arrêter examiner on ne sait quoi, on ne sait où à n’importe quel moment. Tout était prétexte à éveiller son intérêt scientifique : « Oh, vous avez vu cet insecte ? Il est tout à fait étonnant ! » ; « Saviez-vous que ce type d’écorce, préparée comme il faut, est parfaite pour soigner les maux de gorge ? » ; « Oh, mais voyez, une pierre en forme de triangle isocèle ! C’est épatant ! »…
Elle faillit craquer quand il lui expliqua en détail pourquoi c’était l’hiver à Grissylve alors que Verteroche était en plein été. Elle se contrefichait des saisons ! Si elle le désirait, elle pouvait faire tomber de la neige sous les tropiques avec ses pouvoirs ! Elle lui expliqua également qu’elle connaissait une infinité de sorts garantissant des morts longues et pleines de souffrance qu’elle serait ravie de partager avec lui s’il ne se décidait pas à se taire !
— Allons, chère Moana, je sais que vous prétendez seulement d’être cruelle pour m’intimider, répliqua Eléloïm nonchalamment. Je sais qu’au fond, vous êtes la bonté incarnée !
Elle brûlait d’envie de lui rétorquer à grand renfort de flammes : « C’est toi que je vais désincarner, moitié d’elfe ! ». Elle retint cependant sa magie et sa langue. Le meilleur moyen de le supporter serait probablement de l’ignorer. Lors de sa formation de sorcière, en Ptéronésie, elle avait passé des années à parfaire sa concentration et sa capacité d’abstraction de son environnement. Si elle le souhaitait, elle pouvait méditer, des heures durant, au beau milieu d’une taverne pleine à craquer ; pourtant en général, elle préférait profiter des divers breuvages alcoolisés – on atteignait par ce procédé une illumination moins pure que par la méditation, mais la pureté lui importait bien peu.
Au moins ce calvaire ne durerait pas trop longtemps. Ils parcouraient bien une centaine de lieues par jours. Leurs montures infatigables pouvaient galoper des heures sans faire la moindre pause. Il s’agissait d’une race de cheval particulièrement sélectionnée pour son endurance, provenant en partie de sa magie innée. Les éléphânes, quant à eux, pouvaient porter des quantités invraisemblables tout en maintenant le rythme. Contrairement à leurs cousins les cérammouths, ces mastodontes étaient profilés pour la course ; leurs longues défenses et leur trompe permettaient même de faciliter le chargement sur leur dos – ou bien, pour les plus soucieux de leur toilette, de pouvoir s’offrir un lavage au jet dès le réveil.
Cependant, il fallait à l’occasion effectuer quelques arrêts pour se sustenter si on ne voulait pas tomber d’inanition. Le peu de moucherons qu’on pouvait avaler en route n’était pas vraiment suffisant. Moana se félicitait de ne pas avoir à chercher de l’eau, cela aurait été une grande perte de temps. Grâce à sa magie, elle récoltait simplement l’humidité contenue dans l’air, la terre ou à la surface des végétaux. Par ce moyen, elle remplissait une gourde d’une eau claire et fraîche en moins d’une minute.
Eléloïm se précipita vers ses champignons qu’il engloutit goulument. Comment pouvait-il trouver cela appétissant ? Moana aurait donné n’importe quoi pour quelques crevettes volantes ou une poignée de noix marines, ces coquillages si raffinés. Au lieu de ça, elle devait se contenter de viandes séchées et de fromages ou de fruits secs – rien de très agréable à avaler par cette chaleur moite qui ne faisait que croitre. De plus, il était hors de question qu’elle touchât à ces moisissures gluantes !
Elle envisageait de plus en plus sérieusement d’aller chasser quelque animal alentour même si cela leur ferait perdre du temps. Elle n’était cependant pas bien sûre que la forêt livrerait facilement ses proies. Le bois craquait et gémissait comme pour intimider quiconque voudrait continuer de s’y aventurer.
Enfin, quand elle aperçut un des troncs bouger dans leur direction, Moana se dit qu’il ne s’agissait probablement pas d’un arbre. Maintenant qu’elle y jetait un regard attentif, elle réalisa qu’il s’agissait d’un troll sylvestre qui, lui aussi, avait faim.
L’on ne s’attendait pas de leur part qu’ils demandassent poliment quelques champignons à grignoter, aussi Moana prit-elle les devants. Une boule de feu devrait lui faire comprendre que sa compagnie n’était pas vraiment désirée.
Un mur de lianes s’interposa, se consumant à la place du troll. Celui-ci continua sa lente mais inexorable avancée, ses pieds s’enracinant et se déracinant à chacun de ses pas. Sa peau, semblable à de l’écorce, lui permettait de se fondre parfaitement dans le paysage et d’ainsi surprendre ses futurs repas. Contrairement à son cousin cavernicole, il pouvait sortir au grand jour sans risquer de se voir pétrifié par la lumière.
Le troll rugit, donnant l’illusion qu’on abattait un arbre gigantesque, et des lianes jaillirent de toutes parts se saisissant des chevilles des chevaux, puis remontant tels des serpents végétaux jusqu’à leur cavalier.
Les trois gardes qui accompagnaient Moana et Eléloïm tentèrent de se libérer à coups d’épées. De peur de blesser leur monture, ils n’osèrent que de timides attaques qui furent simplement inutiles. Recouverts de cette végétation rampante, ils furent bientôt immobilisés. Seule Moana parvenait à repousser ces lianes aux allures de ronces. Son cheval aurait les poils roussis par-ci par-là, cependant, il ne finirait pas au fond de l’estomac d’un troll, du moins par encore ; car sa mission première n’était pas de sauver sa peau, mais de protéger celle du demi-elfe, même si celle-ci lui semblait quelque peu surévaluée.
Une nouvelle offensive enflammée se solda derechef par un échec, un front de lianes et de feuilles vertes faisant barrage, aussi tenta-t-elle la foudre. Celle-ci se propagea sous terre dans la végétation qui se dressa face à l’attaque magique, paralysant un instant le troll dans son élan. Il lui fallut quelques secondes pour reprendre ses esprits, les deux mains posées au sol, cependant, cela ne semblait pas l’avoir affecté outre mesure.
Moana réitéra l’attaque, mais cette fois-ci le troll sylvestre n’eut besoin que d’une légère pause pour encaisser.
Le cheval d’un des gardes chuta au sol, poussant un effroyable hennissement alors que les lianes le trainaient vers le troll. Le soldat n’hésitait plus à abattre son épée pour se libérer mais il blessait à chaque fois sa monture, maculant son flanc de sang. Il ne parvint à s’extraire de sa selle qu’à deux pas du troll dont les mâchoires dégoulinantes se refermèrent sur le cheval, l’achevant sur le coup.
Le cavalier – probablement outré qu’on le forçât à poursuivre sa route à pied – ne trouva pas plus déraisonnable que d’attaquer la créature à l’épée. Quand on observait la scène de loin – le troll faisait facilement deux fois la taille de l’humain –, on ne pouvait s’empêcher d’imaginer un bûcheron s’attaquant à un chêne à écailles avec un couteau de cuisine.
La lame de l’arme ne se planta que partiellement dans la hanche du monstre, laissant apparaître un sang verdâtre similaire à de la sève. L’égratignure se referma aussitôt, emprisonnant l’épée dans son écorce rugueuse. Le soldat tenta désespérément de récupérer son arme, sans qui il serait perdu, allant jusqu’à poser un pied contre le genou du troll pour faire levier. Cela donna simplement un peu plus de temps à la créature pour se saisir de l’importun inconscient qui osait le chatouiller ; vu la lenteur du monstre, le cavalier aurait aisément pu s’enfuir s’il avait pris la peine d’essayer. Au lieu de cela, il finit dans son gosier où il se fit lentement mâchonner, tandis que Moana lançait toujours ses attaques magiques désespérées. Les os du soldat craquaient sinistrement, ses pièces d’armures métalliques grinçaient et les sorts s’écrasaient sur la créature, ne laissant que des étincelles à l’impact.
En ayant terminé avec son premier casse-croûte, le troll fit chuter Eléloïm au sol et commença à le traîner lentement vers lui. Les ridicules coups qu’avait portés celui-ci avec sa dague n’étaient même pas parvenus à entamer l’écorce des lianes qui l’emprisonnaient, en faisant une proie prête à consommer. Dans sa panique, le demi-elfe se voyait peu à peu couvert de bourgeons. Il venait pourtant tout juste d’ingérer des champignons et il avait habituellement un répit d’une journée avant que les effets de sa carence ne se fissent ressentir. Cependant, il ne faisait que très rarement l’objet d’un repas, et cela avait, fort étrangement, l’art de l’inquiéter quelque peu. A ce rythme, le troll aurait pour repas un Eléloïm embuissonné, parfait équilibre entre viande et végétaux.
Personne ne semblait pouvoir venir l’aider – les deux soldats survivants se débattaient toujours avec les lianes et ronces qui menaçaient des les engloutir, et Moana persistait à parcourir son éventail de sorts connus au cas où l’un d’eux se révélât efficace contre le troll –, aussi ne trouva-t-il guère mieux à faire que griffer le sol perdant un ongle à chaque traction plus brutale que les autres. Sa dague aurait pu se révéler utile, s’il ne l’avait pas lâchée dans sa chute. Les quelques bourgeons qui avaient éclos sur ses mains s’enracinèrent dans la terre humide mais rompirent aussitôt, trop fragiles pour résister à la force de la créature.
Or, elle cessa de tirer sa proie quand une flèche vint se planter dans son bras. Celle-ci semblait vivante et commençait à germer pour s’implanter dans la blessure, mais le troll fut assez rapide pour l’arracher à temps. Il ne put cependant pas retirer toutes les suivantes qui se plantèrent dans son autre bras. Une seule parvint à s’enraciner, déployant de longues tiges rampant tout autour de la blessure et à l’extrémité desquelles d’éclatantes fleurs pourpres s’épanouirent. Le bras du troll se dessécha, perdit toute couleur et tomba comme une branche morte.
Dans un cri d’agonie, la créature libéra ses proies et s’enfuit dans le couvert de l’épaisse sylve, abattant un arbre sur le passage.
La menace éloignée, une dizaine d’elfes sortit de multiples cachettes, arcs et flèches à la main. Beaucoup s’étaient dissimulés dans les hautes branches tandis que certains avaient préféré de touffus buissons. Eléloïm et ses compagnons devaient sans nul doute la vie à ces archers hors-pair.
— Quelle folie vous fait traverser cette sombre forêt, humains ?
L’elfe qui s’était ainsi exprimé paraissait être l’ainé du groupe. Les nombreuses cicatrices sur sa peau légèrement verdâtre et sa chevelure argentée par endroits n’entachaient en rien sa beauté. Son regard méprisant suffisait.
Eléloïm s’était relevé et avait avalé un champignon pour contrer les effets de sa transformation végétale. Tenant sa monture par les rennes, il répondit à l’elfe :
— Nous avons pris le chemin le plus rapide pour rejoindre Grissylve. Par la montagne, cela aurait été trop long et par la mer…
— Assez ! le coupa l’elfe. Je me suis adressé aux humains, pas à un bâtard impur.
Né d’une mère elfe et d’un père humain, Eléloïm n’était en effet qu’à demi-elfe. Et le peuple de la forêt n’acceptait pas de telles aberrations parmi eux. Sa mère ne l’avait gardé qu’un an avant de le livrer à son père qui vivait à Grissylve. Celui-ci était un riche marchand qui traversait régulièrement les Akanthes pour commercer avec le peuple mésogéen chez qui les épices ou substances alchimiques étaient abondantes
Autant dire que son père ne l’avait pas beaucoup vu grandir. Un précepteur s’était occupé de son éducation, mais le demi-elfe avait toujours était à l’écart au royaume de Grissylve, de par sa nature.
Dès qu’il avait été en âge de voyager, il avait accompagné son père lors de traversées. Le commerce ne l’avait jamais passionné, toutefois cela lui avait permis d’apprendre de nouvelles langues – son sang elfe lui conférait de grande capacité linguistiques – et de se familiariser avec la haute montagne où il avait passé pratiquement deux ans à étudier les dragons. Car sa vraie vocation était scientifique ; il s’abreuvait de connaissances depuis tout jeune et se posait toujours de nouvelles questions.
Moana s’approcha pour répondre à l’elfe :
— Mes salutations, sieur elfe. Je suis Moana de l’île de Motupatu, en Ptéronésie. Le roi de Verteroche m’a confié l’escorte d’Eléloïm jusqu’à Grissylve. Merci pour votre aide, je ne serais certainement pas venue à bout de ce troll toute seule.
— En effet, répondit laconiquement celui-ci.
Eléloïm était habitué à la froideur du peuple de la forêt, et plus particulièrement au fait qu’ils le reniaient. Il avait déjà tenté d’entrer en contact avec eux au cours de son adolescence et avait été rejeté à chaque fois avec force mépris.
— Nous allons malgré tout vous conduire jusqu’à l’autre côté de la forêt. Hâtez-vous, il ne reste que quelques heures avant la nuit.
Eléloïm leva un sourcil de surprise, il ne savait pas comment prendre cette marque de compassion insoupçonnée chez ce peuple glacial. Le fait qu’ils leur eussent porté secours était déjà incroyable à ses yeux. Ce serait peut-être l’occasion d’en apprendre un peu plus sur ses origines.

— — —

Les quelques jours que Scarlett devait passer avec Gaïa s’étaient transformés en quelques octaines ; enfin seize jours plus précisément.
La Créatrice lui avait transmis du savoir magique par un moyen assez perturbant : de longs filaments translucides avaient jailli du Pyrhinok pour venir se connecter à la base du crâne de la dragonne.
L’intrusion dans son corps l’avait d’abord effrayée, puis, quand elle avait senti la chaleur et la bienveillance qui en émanaient, ses craintes s’étaient évanouies.
Gaïa lui avait enseigné les bases des cinq magies élémentaires par ce biais. Mais ce qui avait surtout prit du temps était la maîtrise de cette technique de communication que la déesse qualifiait de neuronale, elle seule savait pourquoi.
Quand Scarlett avait été capable de transmettre une expérience personnelle par un filament qu’elle faisait jaillir de sa tête, la Créatrice la laissa rejoindre Asphyx ; non sans avoir pour mission de collecter du savoir dans les esprits qu’elle rencontrerait. La collecte n’était que la première étape, il lui faudrait dispenser des enseignements par cette même méthode quand cela paraitrait pertinent. Dans l’immédiat, le plus pertinent serait d’apprendre la langue gyorésienne. Tao était déjà las depuis longtemps de jouer le rôle de traducteur auprès des deux dragons ; tout sage qu’il était, il n’aurait bientôt plus la patience suffisante.
Scarlett avait d’ailleurs était confronté de nouveau à la barrière linguistique en faisant un arrêt à Xanadu. Elle avait simplement voulu transmettre ses salutations à l’empereur et le remercier de les avoir accompagné jusqu’au Pyrhinok. Mais ne sachant que balbutier quelques mots dans leur langue, elle se retrouva contrainte d’assister à un banquet improvisé – certainement en vue de s’attirer les faveurs de la déesse Gaïa par l’intermédiaire de sa disciple. Le vol du retour avait été fatiguant, et la dragonne n’avait guère pu refuser une occasion de se remplir la panse.
Après quelques quiproquos, traductions aléatoires et sourcils levés, Scarlett pu enfin rejoindre la cabane de Shenlong. La montagne était enveloppée d’un épais brouillard, ne facilitant pas l’orientation aérienne. Heureusement, le crépitement d’un féroce brasier lui indiqua la direction à suivre. Elle trouva Asphyx qui déchainait ses flammes contre le flux de la rivière ; l’eau s’évaporait presque intégralement, et seul un mince filet parvenait à traverser le mur de feu que le dragon vomissait. Toute cette brume n’était donc pas naturelle ; le fait qu’elle fût si chaude en se rapprochant d’Asphyx aurait dû éveiller les soupçons de la princesse. Shenlong lui avait très certainement confié cette nouvelle épreuve.
Tao, quant à lui, se contentait de méditer, étranger aux éléments se déchainant autour de lui. En se rapprochant de lui, elle se demanda si c’était à cause de ses proportions draconiques qu’il lui paraissait si petit, mais quand un second Tao sortit d’un recoin de roche, elle comprit : il s’entrainait à cette technique qu’il avait employée par accident lors de sa première rencontre avec les nains. Grâce à ses capacités de métamorphe, il pouvait se diviser en plusieurs corps identiques. Cependant, comme il ne pouvait pas créer de matière, ceux-ci devaient être soit plus petits, soit plus légers. C’était une capacité fort pratique si l’on voulait créer une horde de nains pour repousser toute invasion inopinée de musaraigne ; ou plus utile encore, permettre de faire plusieurs chose à la fois – si l’on considérait la méditation comme une action. La princesse, elle, aurait fait bien meilleur usage de cette capacité si elle avait eu la chance de la posséder : elle aurait pu par exemple se faire des colliers de fleurs et se tresser elle-même les cheveux, en même temps !
Ah ! Elle avait oublié que dorénavant elle pouvait apprendre les capacités de quiconque ou quoi que ce fût en se connectant directement à son cerveau. Décidément, elle sentait qu’elle allait adorer cette technique que Gaïa lui avait enseignée !
— Mon cher Tao, commença Scarlett qui avait repris les traits d’une humaine, je ne vous dérange pas dans votre passionnante méditation, j’ose espérer ?
Elle le dérangeait bien évidemment ; c’était cependant le moindre de ses tracas. Il y avait des heures plus appropriées pour dormir en feignant d’atteindre l’illumination.
Le Tao qui méditait parvint à conserver sa concentration – si bien que Scarlett se demanda s’il ne s’était pas transformé en roche ou en plante. Le deuxième Tao daigna cependant lui répondre :
— Je comptais m’entraîner à la magie, mais que puis-je pour vous, princesse ?
— Gaïa m’a chargée d’une mission. Je dois collecter des connaissances en tout genre que je me chargerai de redistribuer quand les circonstances s’y prêteront. Et votre capacité m’intéresse, Tao, ainsi que votre savoir linguistique.
— Ma capacité ? Je ne suis pas sûr que la méditation puisse s’expliquer simplement. Je ne parviens encore à peine à m’y ouvrir alors que je la pratique depuis pas loin d’une trentaine d’année au moins une heure par jour – d’ailleurs je ne vous ai jamais raconté comment Shenlong m’a pris pour disciple alors que j’avais à peine quatre…
— Peu me chaut ! coupa la princesse. Je ne veux pas apprendre à méditer, Tao. C’est votre capacité à vous dupliquer qui m’intéresse. Elle me parait extrêmement utile !
— Ah, je vois. Je ne sais cependant pas comment vous l’enseigner. Ca m’est arrivé par accident, et le fait d’avoir plusieurs personnalités dans mon corps – moi et Goliath le nain – a probablement aidé. Mon esprit était déjà fragmenté.
Il aurait bien ajouté qu’il ne doutait pas qu’elle fût également plusieurs dans sa tête, mais la princesse l’aurait très certainement mal pris.
— Vous n’aurez pas à me l’expliquer, répondit-elle. Laissez-moi juste me connecter à votre esprit.
Elle reprit forme humaine pour ne pas effrayer Tao, mais il eut tout de même un mouvement de recul quand l’appendice filiforme sortit d’entre ses cheveux, tel un serpent. Il s’était plutôt attendu à une connexion spirituelle que physique. Il resta cependant impassible quand elle s’introduisit à la base de son crâne.
Il ne fallut à la princesse que quelques secondes pour s’adapter à la structure cognitive de Tao. Ce denier fut pris d’un léger soubresaut quand leurs esprits furent en phase ; bien qu’habitué à la télépathie, ce mode d’échange étant bien plus physique pouvait être ressenti comme un viol des pensées.
— Cela me faciliterait les choses maintenant, Tao, si vous effectuiez une de vos duplications corporelles.
Celui-ci s’exécuta bien qu’il ne se sentît pas vraiment à son aise.
— Je pense avoir saisi l’essentiel de la technique. J’essaierai de la reproduire un peu plus tard. Dans l’immédiat, il me faudrait acquérir votre savoir linguistique. Pour que j’y accède, le mieux serait que vous me parliez en gyorésien.
Le sorcier s’adressa donc à elle dans sa langue natale. Parler tout seul n’était pas forcément agréable, mais Scarlett le coupa assez vite :
— Ca devrait aller, je pense avoir localisé vos connaissances linguistiques. Laissez-moi juste un instant…
La princesse sembla se concentrer, ferma les yeux pendant une bonne minute puis rompit la connexion.
Elle lui répondit en gyorésien :
— Voilà qui est fait. Votre langue n’a plus de secret pour moi. Il ne me reste plus qu’à convaincre Asphyx. A mon avis, il ne se laissera pas connecter aussi simplement que vous.
— S’agit-il d’une technique que Gaïa vous a enseigné ? s’enquit Tao.
Scarlett se contenta d’opiner et rejoignit Asphyx toujours occupé à assécher la rivière de son feu. Elle pouvait bien le déranger après tout, le torrent serait toujours à la même place.
Etrangement, il accepta assez facilement de se faire introduire un appendice étranger dans le cou. La perspective d’apprendre la langue de Shenlong l’avait grandement motivé. Il avait également hâte de voir la surprise sur le visage de l’empereur de Gyorésie quand il réaliserait qu’il comprenait tout ce qu’il disait.
Transmettre du savoir par ce moyen était plus compliqué pour la princesse que de le récolter. Elle y parvint néanmoins après quelques tentatives.
Elle vérifia que le savoir était bien implanté en lui posant quelques questions en Gyorésien. Il y répondit sans problème et alla jusqu’à lui faire état des nouvelles dans cette langue, comme s’il l’avait toujours connue :
— Tao et moi nous entrainons sans relâche depuis deux octaines déjà. Il a fallu passer par Xanadu au retour, l’empereur tenait à nous offrir un nouveau banquet. Oh, et de plus, Eléloïm a répondu à votre courrier. Il est sur le chemin de Grissylve, semble-t-il.
Ce dernier détail frappa en particulier l’intérêt de la princesse :
— Que disait la lettre, exactement ?
— Je ne m’en souviens plus, répondit le dragon. Il s’agissait de son verbiage ennuyeux, selon son habitude. Je l’ai tout de même conservé, je me suis dit que cela éveillerait votre intérêt.
Il lui indiqua le bout de parchemin posé sous une pierre près de la cabane de Shenlong ; dans les nombreux sorts jetés sur les missives envoyées par pigeons, celui qui les protégeait des intempéries était particulièrement utile ; surtout quand leur rangement était à la charge de dragons peu soucieux.
Alors que Scarlett s’absorbait à cette lecture passionnante, Asphyx reprit sa tâche d’évaporation de rivière où il l’avait laissée. Shenlong trouvait son feu largement perfectible ; il lui avait donné comme consigne d’utiliser le moins de flammes possibles, voire aucune s’il y parvenait. Toute chaleur n’était pas forcément embrasée, lui avait précisé le mage.
Le dragon parvenait progressivement à réduire la taille de son brasier tout en conservant la même intensité de chaleur, et quelque fois en l’augmentant, mais ce n’était pas encore suffisant. Il avait bien réussi à cracher une sorte de souffle brulant sans la moindre flamme, à deux ou trois occasions, il ne parvenait cependant pas à reproduire le phénomène à volonté.
Ayant terminé sa lecture, la princesse revint à la charge. Gaïa lui avait enseigné les rudiments de la télépathie, et c’était bien pratique pour communiquer dans ce déluge de feu :
— Cet idiot d’Eléloïm est parti rejoindre Grissylve à cheval ! Je suis sûre que s’il avait attendu un peu plus, mon père lui aurait fourni un navire ; il ne devait plus en avoir sous la main.
— Et alors ? S’il veut se faire malmener à cheval, c’est son problème, non ? rétorqua Asphyx.
— Ces chemins ne sont pas sûrs du tout, il risque sa vie bêtement.
— Il a Moana à ses côtés, si je me souviens bien ; elle saura assurer sa protection. Et depuis quand voyager par la mer est plus sûr que par la terre ? Sur Pangéa, rien n’est sûr… A part peut-être les airs.
— Certes, admit Scarlett. Je m’inquiète pour lui, voilà tout.
— Et si nous partions à sa recherche demain. Nous l’escorterions jusqu’à Grissylvie en un rien de temps. Vous avez déjà beaucoup volé aujourd’hui, ma bien aimé, vous devriez vous reposez pour l’heure.
Il cessa de cracher son feu et reprit de vive voix :
— Installez-vous confortablement. Je pars chasser de quoi nous faire un repas. Evaporer toute cette eau m’a ouvert l’appétit ! Un griffon sauvage – et inconscient – a décidé de faire son nid non-loin de là. Je suis curieux de goûter à sa chair !
La princesse consentit, elle n’était jamais contre un petit encas, elle non plus.
Asphyx s’envola à tire-d’aile vers les sommets enneigés des Alpes Gyroses. Traquer et tuer ses proies avait le don de le détendre mieux que toute autre chose. Il ne put d’ailleurs céder à la tentation quand il vit sur le chemin un troupeau de boucquetzals occupés à brouter la cime de grands sapins. Il se contenta d’engloutir trois d’entre eux, cornes et sabots compris, et reprit la direction du repaire du griffon. Il l’avait vu construire son nid de loin, il y a de cela deux jours. Shenlong avait voulu qu’il entraîna sa respiration en l’envoyant voler en très haute altitude. Il avait bien failli perdre conscience deux ou trois fois ce jour-ci. Cela lui avait fait oublier cette proie qui promettait d’être appétissante, momentanément.
Certaines espèces de griffons avaient des plumes ignifugées, aussi préféra-t-il attaquer grâce à la foudre. Occupé à entrelacer de longues et fines branches entre elles pour renforcer son nid, l’oiseau hybride ne vit pas la menace qui tombait sur lui du ciel.
Les éclairs le frappèrent de plein fouet. Paralysé, il ne put rien faire quand les crocs géants se refermèrent sur son crâne. Terrassé en un instant, il ne put non plus assister à la destruction du nid qu’il avait passé tant d’heures à parfaire ; cela valait mieux, il mourait satisfait de son œuvre.
Asphyx lui cependant avait été déçu du manque de combativité du griffon. Après les dragons, ces créatures étaient censées être les plus redoutables de Pangéa. Sornettes que voilà ! Il ramena malgré tout sa proie à sa princesse, sa curiosité gustative ne l’avait pas quitté.
Scarlett n’en avait pas vraiment profité pour se reposer. Impatiente qu’elle était, elle testait sa technique de duplication nouvellement acquise. Le résultat ne semblait cependant pas convainquant.
Elle avait bien réussi à se répliquer, or cela ne ressemblait pas vraiment au sujet d’origine. L’une des deux copies avait les bras plus longs que les jambes ; l’autre ressemblait à la princesse, mais était recouverte d’écailles et un de ses bras était remplacé par une aile de dragon. Il y avait encore sujet à amélioration. Par contre, étonnamment, les trois versions de la princesse avaient conservé leur taille normale.
Les deux copies rejoignirent la Scarlett originale dans une éblouissante lumière blanche. La phase de restitution ne semblait pas poser de problème, elle.
— Je n’y arrive pas, Asphyx ! J’ai pourtant bien intégré le savoir de Tao, je viens de vérifier. A chaque tentative, mon corps est à moitié humain et dragon, ou mes membres sont disproportionnés !
Elle frappa vivement du pied au sol, engendrant une légère secousse. Ca ne changeait rien à son échec mais lui fit un bien fou.
— Allons, ma bien aimée. Vous saurez la maîtriser bientôt, j’en suis sûr. Ce doit être plus compliqué puisque vous n’êtes dragonne que depuis peu. Vous n’êtes pas encore complètement habituée à votre corps.
Asphyx commença à plumer le griffon à grosses poignées. Il se serait bien passé de cette tâche fastidieuse, mais avec ces plumes qui refusaient de prendre feu, griller la chair convenablement devenait problématique.
— Si je me concentre pour me dupliquer avec des ongles et non des griffes, me voilà avec des ailes. Si je me concentre sur mes bras, ceux-là deviennent trop longs. Et si je me focalise trop sur leur taille, ils deviennent trop courts ! C’est à n’en plus finir ! s’exaspéra Scarlett.
Asphyx se dit qu’il était grand temps que sa princesse mangeât, aussi grilla-t-il en hâte une cuisse qu’il avait fini de mettre à nu. Et en effet, quand la dragonne eut repris sa forme d’écailleuse et planté les crocs dans la chair tendre, ses soucis s’évanouirent.

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