[SF] Le souhait maudit

Depuis que la grande grippe avait frappé, le monde entier avait sombré dans le chaos.
Cela semblait s’être passé il y a une éternité, mais à vrai dire, il ne devait s’être écoulé que deux ou trois mois. Le temps était assez difficile à estimer depuis que l’équilibre précaire de la société s’était écroulé ; tout s’était précipité à un rythme effréné dans le plus parfait des désordres.
Pierre n’avait que des souvenirs confus de l’infection en elle-même. Il était encore en maison de retraite à cette époque, et sa mémoire d’alors avait été défaillante au possible. Cependant, il se rappelait clairement d’avoir été cloué au lit par la plus terrible fièvre de sa vie, à peine capable de boire un verre d’eau quand sa soif devenait insupportable. Une fièvre à qui personne n’avait échappé mais qui, étrangement, n’avait fait aucune victime.
La propagation de la maladie avait était mondiale et on ne lui avait pas trouvé de point d’origine. C’était comme si le virus – si c’en était bien un – était apparu partout à la fois au même moment, par simple génération spontanée.
Toutes les activités humaines s’étaient figées en quelques heures ; l’économie s’était gelée ; les avions s’étaient crashés ; les télévisions, les radios et les téléphones s’étaient tus.
Néanmoins, ça n’avait pas empêché la Terre de tourner.
Le retour à la vie normale avait été des plus ardus. Pour les plus atteints, la fièvre avait duré une dizaines de jours ; les plus chanceux s’en étaient tirés avec cinq ou six jours. Heureusement, l’électricité fonctionnait encore à ce moment-là ; les produits congelés furent pris d’assaut. La majorité des produits frais et des denrées périssables avait pourri et il avait été impossible de réalimenter les stocks – les transporteurs étant trop occupés à se tordre de douleur dans leur camion. Les boîtes de conserve avaient eu un regain d’intérêt assez spectaculaire.
Le phénomène n’avait pas touché que le sacro-saint être humain ; tout animal avait été infecté. Du cloporte à l’éléphant, du poisson des profondeurs à l’oiseau ne touchant jamais terre. Malgré tout, un grand nombre d’animaux d’élevage intensif s’étaient entredévorés ou gravement blessés quand on avait cessé de les alimenter. L’agriculture aussi avait été affectée ; un nombre incalculable d’hectares s’étaient desséchés ou avaient pourris ; soit l’arrosage automatique cumulé à la pluie avait été de trop, soit l’apport en eau avait été insuffisant.
En bref, le chaos était général.
Cependant, le plus étonnant était à venir.
L’on remarqua en premiers les coupures ou égratignures bénignes disparaître à vue d’œil. Puis les paralysés retrouvèrent bientôt l’usage de leurs membres perdus ; les aveugles recouvrèrent la vue ; les sourds leur ouïe ; et des moignons commençaient à pousser à l’extrémité des membres amputés. Les cancéreux et les séropositifs se sentaient investis d’une nouvelle jeunesse ; c’était impossible à vérifier dans le désordre ambiant, pourtant ils étaient prêts à parier qu’ils étaient guéris.
Or, les gens ne se contentaient pas de guérir ; au bout d’une semaine, Pierre était passé d’un octogénaire usé à un fringant et sémillant jeune homme de vingt ans. Il n’y avait pas que son aspect physique qui avait changé, mais sa mémoire et son intellect étaient de nouveau performants.
Le souhait le plus ancien de l’humanité avait été accordé : l’immortalité.
L’homme n’avait cependant pas été le seul chanceux dans l’histoire ; tout animal s’était vu ainsi doté. Ce fut d’abord dramatique quand des nuées d’insectes envahirent les villes et les champs. Leur espérance de vie, anciennement de quelques jours, avait été revue à la hausse et les pesticides les plus violents ne semblaient plus rien leur faire. La bonne vieille tapette à mouche fonctionnait toujours, heureusement.
Au bout de quelques jours, un nouvel équilibre sembla se mettre en place. Les insectes en surnombre mouraient simplement de faim. Quant aux autres animaux, les forts mangeaient les faibles – comme il en avait toujours été. Les proies étaient plus difficiles à chasser, puisqu’elles ne tombaient plus malade ou ne se blessaient plus, mais il ne leur fallut que quelques simples ajustements comportementaux pour que la chaîne alimentaire retrouve un équilibre sain et naturel.
Le seul animal qui ne parvint pas à s’adapter était bien entendu l’être humain.

La période d’euphorie fut de courte durée. Tant qu’on n’était pas blessé mortellement, qu’on n’atteignait pas des degrés critiques de soif, de faim ou d’asphyxie, on était virtuellement immortel. Qu’allait-on pouvoir faire de cette éternité ainsi offerte ?
Partout on s’interrogea sur l’origine de cette bénédiction. Dans l’ensemble, le monde s’accordait pour y voir une intervention divine.
Enfin du moins jusqu’à ce que la bénédiction se transforme en malédiction.
C’était un profond changement dans la société humaine. Les gouvernements tentèrent d’introduire un semblant d’ordre, mais la situation était hors de contrôle.
Les hôpitaux, les cliniques et les maisons de retraites fermèrent générant une vague de chômage sans précédent. L’industrie pharmaceutique fit faillite. L’agriculture mondiale, dépendante des pesticides et basée sur la monoculture intensive, s’effondra ; dépendant de cette dernière, l’élevage chuta peu de temps après.
Affamée, la population dévalisa les supermarchés ; les jardins furent pillés ; les animaux de compagnie, de ferme et des zoos furent dévorés. Les aquariums n’échappèrent pas au saccage. Cependant, les accidents furent plus fréquents. S’en prendre à un requin affamé n’était pas aussi simple qu’abattre un tigre entre les barreaux de sa cage.
Dans l’ordre naturel des choses, un marché noir se mit en place ; les prix étaient exorbitants et les quantités ridicules. L’on répandait le bruit que de la viande humaine se trouvait sur les étals à côté de celle plus courante de rat ou de pigeon. Beaucoup se mirent à la chasse ou à s’organiser en communautés pour cultiver leur propres potagers. C’est ainsi que toutes les grandes villes se vidèrent peu à peu. Impropre à la vie, un nouveau désert de verre et de béton était né.

Dans cette confusion, les politiciens dépassés avaient tout de même imaginé des lois pour répondre à la situation nouvelle, mais le sujet qui préoccupait réellement tout un chacun était de trouver de quoi manger et boire – au moins, leurs nouvelles capacités de guérison permettaient à quiconque d’ingérer n’importe quelle viande avariée ou eau contaminée. Qui pouvait bien s’intéresser au problème du rajeunissement des vieux ? Retraite était un terme aussi abscons que Salaire, désormais.
Dans les villes désertes, des tracts aux idées farfelues jonchaient le sol ; taxe sur les naissances, prime à la stérilisation, taxe sur la longévité ou plus extravagant encore : pensions accordées aux familles des volontaires au suicide.

Pierre, lui, avait accueilli ce bouleversement à bras ouverts. Il avait vécu sa vie, et une nouvelle lui était offerte. Une probablement moins futile et moins éloignée du sens véritable du mot vivre.
Il avait eu tout loisir d’observer le monde se dégrader petit à petit dans sa chambre de maison de retraite. Tous s’évertuaient à gâcher leur temps en fixant le plus consciencieusement des petits, moyens et grands écrans. Tout se vivait à travers un téléphone, une tablette ou un téléviseur. La nature était bien trop sale et fatigante pour qu’on s’y intéressât. Il n’y avait que les animaux pour se complaire à se rouler dans la boue.
Mais les animaux, eux, avaient survécu.
Pierre se dit que tout ceci avait peut-être bien été l’œuvre de la Nature. L’être humain n’avait fait que renier ses origines naturelles un peu plus à chaque génération, jusqu’à devenir inadapté avec son propre environnement. Il ne parvenait à survivre qu’en milieu artificiel, cerné de dispositifs pour le maintenir en vie : un radiateur pour se tenir au chaud, un réfrigérateur pour se nourrir, un ordinateur pour ordonner et des moteurs pour se mouvoir.
La Nature avait tous les droits de se rebeller après tout. Persuadé d’être supérieur aux animaux, ce singe arrogant avait détruit la vie partout où il était passé ; il avait tué les espèces qui le gênaient, stérilisé ce qu’il jugeait impropre, conditionné dans ses moules étriqués et même réécrit – ou plutôt raturé – les gênes du vivant.
Il avait remué et pillé les entrailles de la Terre, laissant ses déchets derrière lui.
L’humanité avait bel et bien été une maladie. Elle se serait probablement guérie d’elle-même à long terme, mais avec un peu d’aide, la Nature avait accéléré le processus de purge.
Cette créature boitante se multipliait dans l’organisme de la planète comme un virus. Le vaccin avait été simplement de la confronter à son problème de surpopulation. L’humanité avait attrapé l’immortalité, et cela lui avait été fatal.

Pierre s’était replié dans une grotte après avoir dévalisé un magasin de randonnée. Il avait suffisamment de vêtements chauds, de duvets et de quoi faire du feu pour résister à plusieurs aires glacières. Il avait appris à poser des pièges et vivait de cueillette dans la forêt. Manger des plantes toxiques donnait tout juste quelques aigreurs d’estomac dorénavant. Tant qu’une chose était organique, elle pouvait être ingérée, le corps s’occupait de trier le bon du mauvais.
Alors qu’il dépeçait une marmotte, Pierre se demandait qu’elle but donner à sa vie.
L’humanité pourrait-elle se relever, fonder une nouvelle société sur ces nouvelles bases ? Le méritait-elle ?
Les flammes de son feu dansaient devant lui, fascinantes et envoûtantes.
Pour l’heure, il décida de se fixer des objectifs simples. Il en avait marre de dormir dans ce duvet étroit ; il se dit qu’il irait chasser quelque gros animal le lendemain pour en récupérer la peau.
Des satellites tournaient toujours autour de la Terre, et l’homme était revenu à l’âge de pierre, ironisa le vieil homme en son for intérieur.

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