[SF] Les Arterrans

– L’homme est le premier artisan de son bonheur comme il l’est de son tourment.

Cardinal Elchinger

2094.

Le 21ème siècle n’est pas spirituel. Il est mondialiste. Tel un venin s’infiltrant dans les veines d’une société malade, la mondialisation absolue est le seul cap vers lequel s’orientent les États développés. De cette politique d’uniformisation complète d’un mode de vie rongé par un incessant sprint à la consommation, des hyper-structures composées de centaines de molécules entrepreneuriales émergent et prennent d’assaut les marchés boursiers. Afin de répondre aux demandes incessantes de population possédées par un excès de tout et tout de suite, la qualité des produits est reléguée puis congédiée dans l’ombre de quotas journaliers à effectuer afin de maintenir les profits et satisfaire une demande désespérément aveugle. Dans cet océan transactionnel où l’on jongle avec des fortunes en quelques fractions de secondes, les pays aisés se métamorphosent peu à peu en photocopies ectoplasmiques d’une cité capitaliste standard ; dans le vieux ou le nouveau monde, les centres villes se suivent, se singent et ne cessent de se ressembler.

Les franchises, fantassins de premier ordre catapultés sur le front des batailles inter-enseignes fleurissent et assombrissent le visage d’une planète ternie par une espèce dévorée par sa propre cupidité. Titillé par une société-vitrine en permanence, l’individu du 21ème siècle est réduit à une insipide traduction matérialiste et monétaire. Non consciente d’être responsable de son propre enchaînement, les masses entretiennent et sédimentent un système visant à annihiler toute forme de réflexion et de développement personnel. Esclave d’une projection fantasmée d’elle-même à la fois belle, riche, intelligente et bien dans sa peau, l’humanité pulvérise lentement mais sûrement sa liberté au sens le plus large du terme.

Lorsque la seconde moitié du 21ème siècle tinte dans les foyers, il est temps pour les élites de s’attarder sur le cas du pétrole et sa pénurie à la fois prochaine et inéluctable. Par un habile procédé de manipulation géopolitique, les membres de l’OPEP sont disloqués intérieurement par des luttes clandestines provoquant une crise humanitaire sans précédant au Moyen-Orient. Cette première phase auréolée de succès, les puissants instigateurs de ce civil-war-boom s’attèlent immédiatement à l’étape suivante, et entament progressivement une vaste campagne de sensibilisation auprès des populations. Lentement est distillée l’idée d’une globalisation des territoires, et la multiplication des débats à propos d’un supra-continent succédant au cinq continents existants.

C’est ainsi qu’au dernier quart d’un siècle dévasté par un clonage omnipotent, des chantiers de ponts dantesques poussent sur les côtes des mégalopoles dynamiques de la planète. De ces bouleversements logistiques apparaîtront des voies ferrées immenses où transiteront des trains nouvelle génération. Les continents ne seront plus que les branches d’un arbre-ruche unique à laquelle se dévouera une masse démographique terrorisée à l’idée de rejoindre des exilés condamnés à errer dans leurs frontières définitivement enterrées par l’Histoire.

Le Pollen.

Pour mener à bien ce projet insensé, les maisons d’arrêt sont vidées et leurs occupants envoyés sur les chantiers. Mais cet apport n’est pas suffisant pour combler les besoins astronomiques de main d’œuvre des chantiers. Alors une unité est créée spécialement pour combler le quota d’ouvrier nécessaire ; le Charon.

Le Commando Hautement Affilié à la Récupération d’Organisme Négatif.

Variation extrême d’une police devenue inutile, le Charon traque, récupère et emmène tous citoyens qui ne respectent pas les lois. Délit mineur ou majeur, tout dissident au bon fonctionnement de la société trouvera utilité sur les chantiers, à plus ou moins long terme. Une fois capturées et maitrisées, les proies charoniques, à savoir les individus rendus coupables, sont entassés dans des convois spéciaux à la fois terriens, aériens et maritimes ; les Earthflowers.

Il n’y a rien de pire que de se retrouver sur ces bâtiments rouillés, boursoufflés par la sauvagerie et la rage des condamnés. Lorsque vient mon tour de boucler un convoi, j’observe tous ces visages ravagés d’une humeur charbonneuse. En moi beugle l’idée que parmi eux réside un type que j’ai connu.

—Tu laisses tomber tes cibles, et tu t’occupes de ce dossier.

— Sur la Butte ?

Un silence méprisant sans sourciller, comme d’habitude. Si je veux la paix, autant m’atteler à ce dossier de suite. La Butte, autrefois collines où les peintres croquaient les traits des passants. C’est devenu depuis un bidonville visible de l’espace, un enfer pour l’innocence et l’espoir. Fort heureusement, être charon c’est être bien équipé. Notre « Combi » est notre seconde peau. C’est un prolongement de nous-mêmes, dernier bébé des recherches en intelligence artificielle miniaturisée ; des milliers de robots minuscules, les microbots, recouvrent chaque millimètre de mon épiderme tel un drap anthracite électronique conçu et adapté uniquement à raisonnement. Si je désire une arme, être invisible, ou même un filet pour capturer mes proies, il me suffit de penser et la combi s’exécute. Déconcertant de prime abord, cet outil est rapidement devenu indispensable parmi nos rangs. D’ailleurs, certains ne le quittent jamais, tel Mol, le meilleur Charons de l’histoire. Bientôt, ce type pourra se targuer d’avoir raflé un pays tout entier. Je me demande bien pourquoi ce n’est pas lui qu’ils envoient sur cette putain de butte.

Hors de question de rouler jusque là-haut. Ma demande de largage acceptée, je grimpe dans un transport charonique furtif et aérien. Mon visage scotché à la vitre gelée, je plane bientôt au-dessus de cette poubelle sociale, immense et éventrée. Je crache mon dégoût, et bondis dans un océan de nuages cotonneux, sans un adieu pour qui que ce soit. Fulgurante descente. À quelques mètres de la tige métallique qui officie comme paratonnerre, mon esprit pense et les microbots agissent. Un combi-frein jaillit de mes omoplates et un combi-parachute se déploie. Après un atterrissage léger sur le toit, je m’élance à l’assaut de cette demeure fin 19ème siècle. Camouflage enclenché, mon corps bascule sur un balcon orné d’une rambarde en fer forgé. La bâtisse semble assoupie. Ses pièces baignent dans une obscurité trouée par les rayons lunaires. Accroupi vers la serrure, j’y colle mon doigt et m’introduis grâce la combi-clef sculptée éphémèrement en conséquence. À l’intérieur, le silence est roi. Tapi dans l’ombre, je scanne les chambres à l’étage et redescends à pas feutrés jusque dans le majestueux hall d’entrée aux tons victoriens, éclaboussé d’une pointe baroque. Mon attention s’égare sur la beauté éloquente de ce foyer étrangement épargné par notre temps. Jamais je n’avais pénétré un lieu aussi fascinant.

Soudain, alors que je tâtonne vers l’une des pièces du rez-de-chaussée, ma combi s’active, et m’informe d’une activité hors norme sous le sol. Comme si la Butte couvait un effroyable secret. Effectivement, ça luit et vibre en dessous, à croire Mama Gaïa très en colère. Fasciné par le phénomène, je tends l’oreille sur le damier carrelé. La portée de mon scanner est trop courte. J’ignore que l’on m’épie depuis un bon moment déjà. Je me relève délicatement et active ma vision thermique. Les microbots m’informent que je ne suis pas seul. Je rase les murs, tandis que l’inconnu se rue vers mon ancienne position. D’apparence, il ne semble pas humain et appartiendrait plutôt à une famille d’épouvantails possédés ; le corps drapé de haillons et le visage planqué derrière un masque blanc calquant le visage du crieur du peintre Munch, il renifle le sol. Il me traque tel un animal affamé et à l’affut. Il dégotte une piste, et s’agite tout en marmonnant. Instinctivement, je me fige tandis qu’il se rapproche dangereusement. Sa gueule contrite et déformée exhale une frustration certaine. L’écume de ses lèvres déborde de son masque. Je pourrais le confondre avec un chien enragé. Il va m’aider à retrouver mes cibles. Mécanique cérébrale, spasmes électriques et connexion neuronale ; un combi-filet s’extrait de mon torse et saucissonne le malheureux pantin. Il jappe à ma vue, et tente de ramper jusqu’à moi malgré la privation de ses membres. L’état de cette créature m’inquiète. Les légendes urbaines sont légions à propos de la Butte ; trafics d’organes, rituels sataniques, expériences scientifiques atroces, à chaque fois que ces rumeurs se diluent dans mes oreilles, je les traduis en un banal folklore. Mais ce qui s’agite spasmodiquement dans la combi-cage n’est pas le fruit de bavardages de carnaval.

Les membres ligotés par les microbots, cette chose éructe un dialecte incompréhensible. Son vacarme m’intime de l’assommer Je m’exécute et le bougre rejoint Morphée. Après quoi j’entreprends d’ôter son masque. Une envie de renforts s’invite en moi, et je la balaie dans l’instant. Mes doigts parcourent ce visage artificiel nacré mais se révèlent trop épais. Les microbots glissent alors dans l’interstice minuscule entre le masque et le menton tel de l’encre de seiche et font levier. Claquement sourd d’os concassés et je découvre l’impensable ; un jeune homme au corps ravagé par la cybernétique. Son cœur cogne encore, mais plus pour la symbolique qu’autre chose. Cette image me pince l’œil, et une larme perle de mon regard cyan.

— Ne pleure pas crétin…

— Qui êtes-vous ?

— Hein ?

— Qui êtes-vous ? Qu’avez-vous fait à Jacky ?

— Je n’ai rien fait. C’est lui qui s’est jeté sur moi.

Tout en refluant vers moi, les microbots m’informent que l’individu est au bout de la pièce, handicapé par l’obscurité. À la volée, je songe à la tenue froissée d’un ouvrier de la Butte et m’en grime l’air de rien. J’ai besoin d’un mensonge aussi. Une bonne mascarade bien épaisse.

— Que s’est-il passé ?

— Y a eu du bruit, j’ai cru à une rixouille, j’suis entré comme un santa claus et quand j’suis en bas, c’te truc d’boule sur m’gueule et veut m’mordre ! S’passe quoi ici ? T’es qui ?

— Un ami de la famille !

L’homme examine le corps assoupi. Par la précision et l’aisance de ses gestes, c’est un médecin. Étrange, je les croyais tous disparus depuis l’apparition de la méd-robotique.

—Et y train’où son clan ?

L’homme hésite, et me toise un bon moment. L’hésitation et la confusion lui dérouillent l’esprit. Il soupire, le regard fuyant.

— En bas. Venez avec moi, on va le descendre.

Si j’obtempère de suite, pour sûr qu’il se méfiera. Je dois la jouer fine. D’abord reculer, adopter un air apeuré, manquer de trébucher.

— Ah que ç’nan ! Non de nan ! C’ben plat d’jà bien comme ça !

— Ce garçon est malade !

— Jl’œil bien !

— Aidez-moi à le descendre s’il vous plait. Je vous promets qu’il ne vous arrivera rien.

Je mime une fausse hésitation et bascule du pauvre malheureux malchanceux au benêt prêt à obéir au doigt et à l’œil. Je suis le con qui dit oui, et j’empoigne le fameux Jacky par les jambes. Il est lourd le gredin. Le nouveau venu saisit fermement les bras, et c’est dos à mon destin que je m’engouffre dans les racines de cette propriété dérangée.

Je ne m’attendais pas à cela. Si ce gamin rebelle, au corps rafistolé par la science, n’avait pas piqué une colère et remonté jusqu’à moi, jamais je n’aurais été bouleversé par cette incroyable découverte. Parmi les fondations de ce temple de la poussière se trouve un pilier creux, dans lequel se dandine un escalier en colimaçon. Sa descente est si longue qu’un instant j’ai cru me balader non loin du centre de la Terre. En vérité, je suis avalé par le gosier de la Butte, en partance vers un nouveau monde. Le Terre-Monde comme ils le surnomment. Tandis que l’escalier s’éloigne peu à peu, je ressens jusque dans mes tripes l’ampleur infinie de ce monde caverneux. Tout à coup, mes jambes jouent les mutines, et chancelant, je me retourne.

C’est un dôme titanesque taillé dans la roche et soutenu par de majestueux piliers où le béton le dispute à l’acier. Tout en bas, une agitation de colonie insectoïde secoue le sol. Ma lucarne escalade les parois de cette demie-sphère qui abritent jusqu’à mi-hauteur des milliers de logements où paissent des séchoirs, des balcons de fortunes et même des cordes dont j’ignore l’utilité. Étonnement, l’enfant que j’ai été glapit et se délecte de chaque images, sons, couleurs, odeurs de cette ruche humaine ensevelie. Les secondes se distillent et mes sens sont galvanisés peu à peu par ce déluge de scoops sensoriels. Comme si j’en disposais pour la première fois. En ce jour, sous une surface saccagée par des conglomérats cupides et inconscients, j’exhume la véritable beauté de ce monde, et elle se dénude tout contre moi. Il me tarde de plonger dans ce bassin rocheux où quantité d’âmes fourmillent, affairées à je-ne-sais-quoi. Mon compagnon de fortune siffle alors, et de sombres silhouettes crochètent des cordes, sprintent sur les murs, et bondissent non loin de nous. Dans la seconde, une lame caresse ma gorge.

— Qui es-tu ?

— Per’son.

Pendant que mon regard embrasse le sol, mon visage est cogné et mes jambes balayées. Ma trogne est bâillonnée puis cagoulée plusieurs heures durant. Une bassine d’eau glacée m’extrait de cette anesthésie forcée. Je suis nu sous un ciel de pierre, à la vue de tous, l’air lymphatique. Devant moi, une assemblée composée de huit hommes et femmes. Mon visage caracole dans tous les sens. J’aperçois ma combi, écartelée de tous les côtés et exposées à l’air libre, en l’état de trophée après une chasse sanguinaire. Je me risque à ramper jusqu’à elle, mais l’un des acrobates muraux de tout à l’heure s’interpose, et talonne sauvagement mes doigts.

— Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’as-tu fais à Jacky ?

— C’vot chiant tou’baveux qum’a attaqué !

— Que cherchais-tu ?

Bombardé de questions émanant de ce conseil mixte, je rassemble tant bien que mal ce que je sais, et ce que je suis. Sans ma combi, je suis handicapé, tout me semble insurmontable. Tant pis, je capitule et me dépouille de mon imposture.

— Vous.

— Pourquoi ?

— Je suis un Charon. J’ai ordre de ramener les propriétaires de la maison par laquelle je suis descendue.

Un vent d’effroi jalonne le conseil et la foule qui m’habille de ses regards haineux. Dans l’immédiat, la neutralité dompte ma raison à leur égard. Dans l’immédiat.

— Ils se sont éteints.

— Quoi ?

— Ceux que tu cherches, ils ne sont plus. Jacky est le dernier né de ce clan. C’est son père qui l’a opéré pour lui offrir ce que sa frêle constitution lui a ôté. Depuis quelques années, sa raison s’est envolée. Il s’échappe dès qu’il le peut, et erre dans la demeure de ses parents en jouant au fantôme.

— Alors ma mission s’arrête là. Faites de moi ce que vous voulez, je m’en fous.

— Ta technologie nous intrigue. Nous te proposons un marché, et nous espérons qu’il te conviendra. Apprends à nos ingénieurs à dompter ton artefact, et tu gagneras ta place parmi nous. Sinon, nous ferons de toi ce que nous voulons.

J’acquiesce sans réfléchir un seul instant. À dire vrai, je n’ai pas envie que cela soit mon heure. Une autre salve de murmure explose parmi cette kyrielle humaine. Qu’ils protestent, qu’ils débattent, peu m’importe du moment qu’ils me retapent. Je chavire sur moi-même et m’assoupi. J’émerge dans des draps, veillée par une femme aux traits angéliques. Subitement, la question d’un voyage dans le temps s’impose à moi.

— En quelle année sommes-nous ?

— En 2117. Tu n’as pas voyagé dans le temps. Nous ne sommes pas différents de vous autres sur la surface. Nous avons seulement emprunté un chemin différent.

— Qui êtes-vous ?

— Nous sommes les Arterrans.

Là-dessus elle m’habille, me décrasse, me restaure, m’harnache à elle et s’élance sur une corde. En suspension au-dessus de ce tohu-bohu de mouvements, de scénettes et de sons, elle me narre ce tableau indescriptible qu’est sa galaxie souterraine.

Les Arterrans. Une communauté d’artisans talentueux dont l’espoir et le moral furent anéantis par la direction empruntée par notre société. En inadéquation totale avec l’idée que dorénavant les artisans ne seraient plus que les serviteurs des classes les plus aisés, cette marée d’individus aux talents uniques s’est créée son propre état à l’intérieur même de la planète. Au sacrifice de ne jamais plus apercevoir le ciel s’est opposé, en contrepartie, la possibilité de choisir qui l’on veut être, ce que l’on veut faire et surtout réapprendre à être des hommes et des femmes dignes de ce nom. Les techniques de manufactures orchestrales sont répétées, travaillées et maîtrisées à l’extrême. Pas d’uniformisation, pas de méthodes standardisées à l’emporte-pièce afin de satisfaire le plus grand nombre. C’est un poumon de savoir-faire à l’intérieur même de la chair caverneuse du globe. Au rez-de-chaussée de cette bulle éléphantesque bourdonne une vallée d’ateliers où chaudronniers, ferronniers, fondeurs, métalliers, électriciens, mécaniciens, paysagistes, verriers, vitraillistes, marbriers, sculpteurs, graveurs, tailleurs, orfèvres, chocolatiers, boulangers, pâtissiers, traiteurs, charcutiers, bouchers, archetiers, céramistes, façonniers, fresquistes, horlogers, imprimeurs, maçons, carreleurs, couvreurs, constructeurs, charpentiers, menuisiers, tonneliers, layetiers, coiffeurs, plombiers, embaumeurs, photographes, soliers, artificiers, comédiens, chanteurs, écrivains et beaucoup d’autres perpétuent leurs techniques et les enseignent à des apprentis convaincus, besogneux et respectueux. Toutes les catégories d’artisans et d’artisans-affiliés sont réparties selon une grille préétablie, découpée en zone où chacun peut avoir sa place. Et dans ce feu d’artifices constant où le potentiel, la volonté et la puissance de l’individu luisent plus que jamais, le propagandisme de la surface est pulvérisé dans l’œuf.

— Nous pratiquons l’éloge de tout ce qui ne se fait plus aujourd’hui. Nous prenons le temps, nous favorisons la remise en question, l’écoute, la lecture et que sais-je encore… Contrairement à vous, nous sommes connectés entre nous, et pas à divers miroirs numériques qui ne feraient qu’enfler notre solitude.

— Tu me décris un monde parfait, et il n’y pas de monde parfait. Où est le hic ?

Nous nous balançons, tels les protagonistes de Kipling lorsqu’ils arpentent leur jungle dans les pages de l’ouvrage. Fixé à son corps aux effluves printaniers, je me laisse bercer par cette déambulation singulière tout en flairant son essence suave, et unique. Elle ne me répond pas immédiatement, et un silence se cale entre nous. Elle ménage ses effets, pour que brille sa réponse.

— Que dirais-tu de vivre en un lieu où jamais plus tu ne seras caressé par le soleil ? Où les bras de la Lune ne te chatouilleront plus ? Où ton horizon sera de terre, uniquement de terre ? Où sortir au grand air ne sera plus qu’un mirage, une vague se débattant dans les tréfonds de ta mémoire ? Serais-tu prêt à abandonner tout cela ? Il est là ton hic. Notre paradis est friable, car quelque part pleure en nous l’écho de nos pas sur la surface. Nous ne sommes pas des troglodytes, nous avons choisi de l’être, c’est à la fois et une libération et un fardeau.

Je pouvais répondre que je comprenais sauf qu’à ses yeux, je ne suis qu’un intrus. Un touriste venu s’encanailler en bas, condamné à errer parmi les siens en faisant semblant de m’intégrer pour ne pas être sacrifié. Un croisé en terre païenne, voilà ce que je suis. Après une descente agréable, nous atterrissons tous deux au sein de la zone alimentaire. J’y apprends la véritable saveur de la viande, du fromage, des fruits, des épices… Tous me parlent, et j’en apprends un peu plus également. Tout autour de la sphère, les Arterrans creusent des galeries, d’impressionnants tunnels afin de se ravitailler en secret, mais aussi pour déplacer et propager leur mode de vie. La butte n’est qu’une première étape. Leur ambition finale, est de conquérir les entrailles de toutes les mégalopoles et rallier les peuples à leurs causes. Ceci fait, ils n’auront plus qu’à remonter, et les clefs du monde leurs seront naturellement remises. À première vue, cela semble inconcevable, sauf que lorsque je trempe mes yeux dans ce paysage inouï, il se murmure en moi qu’ils sont capables de tout.

Les mois suivants sont gravés dans la Découverte, et l’Apprentissage. On me colle avec un horloger, et j’apprends rapidement à monter, démonter et réparer des appareils temporels. Pas un instant je confonds les Arterrans avec des geôliers. En leur compagnie, déballe tout ce que je savais à propos des microbots. La communauté est certaine qu’avec du temps et de la persévérance, elle parviendra à dupliquer ma combi et l’adapter à ses besoins. Les projets enfantent d’autres projets, et bientôt, débute la création d’une fresque adoptant les traits d’un ciel Azur en lieu et place du toit du dôme. Contrairement à moi, les Arterrans n’ont pas besoin de microbots pour créer l’impossible. Parmi eux, je tombe en amour. Deux fois.

D’abord pour cet endroit, ensuite pour Lucie, ma veilleuse. Nullement surprise, elle propose de la conquérir de manière atypique. Qu’importe, je suis devenu patient, passionné et prométhéen. Son cœur sera l’ultime passager que j’emporterais avec moi. Oui, il faisait bon vivre et bon d’être dans la Terre-Monde, jusqu’à ce que Mol et sa clique descendent parmi nous.

Ce jour-là éclot dans le sang et les cris. Notre cité dort tandis qu’une force invisible cueille les sentinelles et les décapite les unes après les autres. Notre macro-monde est arraché à son sommeil en raison de la pluie de cadavres qui fond sur les ateliers. Il me suffit d’observer le charnier naissant pour y deviner la signature du plus redoutable Charon qui soit. L’assaut terminé, un groupuscule sombre se profile sur le balcon de pierre menant au pilier. Mol s’avance, et crache ses termes.

— Là-haut, le soleil se lève, remontez avec nous et tout se passera pour le mieux !

Durant ce déguisement vocal totalitaire, je me faufile jusque dans le laboratoire improvisé sur l’étude de ma combi. Je la retrouve roulée en boule, calée dans une armoire métallique. Cette désacralisation m’amuse. Cet objet, n’est qu’un objet. Il m’aura fallu un marché obscur puis la résurrection sensorielle dans le trou du cul d’une butte pour comprendre que la destination importe peu. Seul le voyage compte. En enfilant ma seconde peau, l’impression d’une nouvelle première fois me dévore les chairs. Je hurle malgré moi avant de bondir de cordes en cordes jusqu’à mon impitoyable ex-collègue.

— Ah ! Le retour du fils !

— J’ignore comment tu es venu jusqu’ici mais vas-t-en. Tu ne gagneras rien à ensevelir ce monde et tuer tous ces gens.

— Je t’arrête tout de suite, il n’est pas question de les tuer, très loin de là. Toutes ces personnes sont des rouages parfaits pour Pollen. Ils ont un savoir faire, de l’or dans les mains ! Tu imagines leurs brillantes techniques au service de nos usines ? Nous ne serons même plus contraints d’utiliser les campagnes subliminales pour asservir les peuples, nous n’aurons qu’à utiliser et dupliquer leurs produits !

— Jamais ils ne te suivront.

— Ah mais cela je le sais, c’est pourquoi en ce moment même, mon unité bourre les fondations de cette cocotte géante d’explosifs. Le marché est simple : remonter ou mourir.

— Alors ils mourront.

— Je préfère qu’ils choisissent eux-mêmes, tu n’es pas leur leader. Tu n’es qu’un minable indigne de nos rangs et des leurs. Tu n’es rien ni personne. La fuite te sera plus profitable.

Immobile, je fais front. Je m’insurge, bientôt rejoins par les guerriers de la ville. L’un d’eux déborde de notre bloc pour prendre la parole, et Mol l’éviscère avant son premier mot. Toute ma vie, je n’ai traqué que des spectres et n’ai contribué qu’à enlaidir ce monde, aujourd’hui je suis prêt à tout pour renverser la vapeur. Ils sont huit, tous drapés de leur combi. Nous sommes plus nombreux, mais il n’y a qu’une combi.

— Ne bougez pas. Je vais le scalper, lui éplucher la tronche et l’expédier en première classe sur un Earth.

Sa provocation m’indiffère. Je m’engage dans ce duel en me jetant sur une corde. Je cours, et saute, combi-ailes vissées sur mes omoplates. Je plane, fait volte-face et tire des projectiles. Mol a anticipé mes réactions, et patiente en bas en mimant un sol hérissé de pointe. La panique m’assaille, j’en perd mes ailes et tombe à pic jusqu’à ce que mon combi-parachute se déploie. Muté en fauve, Mol court, dévaste des ateliers, grimpe sur un mur, attrape une corde et m’intercepte avec fracas. Redevenu lui-même, il déballe ses tristement célèbres combi-griffes. Notre assaut aérien est court. Nous nous crashons sur l’artère principale de la zone des métaux. Les Arterrans fuient à toute berzingue. Ce type est immense, une vraie machine à tuer. Sans réfléchir, des combi-bâtons courts se modèlent dans mes mains. Mol m’attaque, et j’esquive non sans quelques plaies. Il est relâché, détendu, puissant. Malgré mon expérience, je ne peux pas faire grand-chose. Il fait mouche une fois, deux fois et m’envoie valdinguer au tapis. La bouche noyée de terre et de sang, je me relève tant bien que mal.

— Tu es un idiot. C’est grâce à ta combi que tu es parvenu jusqu’ici, et c’est elle qui nous a conduit jusqu’à toi. Bien évidemment tu ignores que tous les microbots de ta combi sont équipés d’une caméra ? Nous savons tout depuis ton entrée ici ! On s’est rincé l’œil, on s’est bien marré. Mais désactivons-les veux-tu ? C’est dommage que tu n’aies pas été là pour la dernière mise à jour.

Il siffle, et ses acolytes démembrent les acrobates muraux en une fraction de seconde. Leurs combi s’évadent de leurs propriétaires, se fondent en un nuage de particules géant et rejoignent mon présomptueux adversaire. La bulle électronique s’unit à lui, et de cette fusion abjecte éclot un colosse microbots. Une vision apocalyptique, un typhon à supra-haute tension, bien décidé à renvoyer le Terre-Monde dans l’oubli. Puisqu’il joue à armes non égales, il va se retrouver seul. Je fuse jusqu’au balcon pour expédier ses camarades chez Hadès, mais Jacky m’a devancé. Salement. L’endroit est digne des climax visuels générés par le cinéma gore du siècle passé. J’espère que Lucie n’est pas dans les parages. D’ailleurs où est-elle ? Je me retourne et contemple Mol après sa transformation. Il ne peut pas tout détruire. Il n’a pas le droit. Cette bulle est un ultime espoir pour notre espèce pervertie et dégénérée. Mes pensées tourneboulent, je suis affamé de réponses et de décisions. Je n’aperçois même pas Lucie, l’arc au poing. Le visage brouillé de larmes, je ne vois même pas que je pleure. Lucie décoche sa flèche, sans un mot.

— Nous sommes perdus. Pardonnez-moi. Pardonne-moi.

D’autres Arterrans s’avancent et tirent depuis les parois, et atteignent le titan au coeur. Mol n’attaque toujours pas. Il encaisse, sans riposter. Les pluies de flèches ne cessent de l’étreindre encore et encore. Mécaniquement, Lucie bande son arc et tire, jusqu’à ce que son carquois soit vide. Et lentement mais sûrement, une crise spasmophilique secoue cette immense bête sombre. Mol plaque ses pognes sur son visage charbonneux, son cœur lardé par le baiser des arcs et sa bouche tonne un cri déchirant. Un membre du conseil se faufile jusqu’à moi, son visage se hâte vers mon oreille.

— Avant d’exploiter votre engin, il fallait nous en protéger. Nos flèches sont trempées dans un venin conçus spécialement à partir de vos propos. Vous avez été honnête, votre place parmi nous est assurée.

— Que lui arrive-t-il ?

— Plusieurs choses. Tout d’abord un excès d’ambition. Il aurait dù avoir qu’en se frottant à vous, il se heurterait aussi à tous les Arterrans. Ensuite, le venin se diffuse dans son corps et désagrège ses microbots les uns après les autres tout en lui faisant ressentir chaque perte par des visions hallucinatoires. En définitive, il est torturé dans un cauchemar qui lui semble réel. Et comme les autres propriétaires de microbots gisent à nos pieds, sa douleur n’en sera que huit fois plus intense. Les combi vont s’accrocher à lui, et le ronger tout en s’éteignant.

Effectivement, quelques bonds d’aiguilles plus tard, je vais à la rencontre d’un corps ravagé. Les chairs à vif, il a repris sa taille et parait drapé dans de la suie. J’enveloppe le cadavre d’une couverture. Ce type ne mérite même pas une sépulture. Je songe aux paroles de l’Arterran. Dans ce monde accidenté et miraculé, j’ai gagné ma place. Mais d’autres Mol surgiront, et d’autres massacres s’esquisseront si l’on ne fait rien. C’est à mon tour de soupirer. Le corps remonté, je me retrouve sur le balcon de pierre, le regard terré dans le sol. Je ne suis pas un Arterran, et je ne suis plus un Charon. Mû par un magnétisme indicible, je me rue sur Lucie et l’étreint. Je la serre si fort, à croire que je veux emporter un bout d’elle avec moi. Et d’une main tremblante, je salue le Terre-monde.

— Retrouvez les explosifs, et condamnez l’accès. Si je le peux, je reviendrai

Le corps sur mon épaule, je m’enfourne dans le pilier et remonte l’escalier. Une vraie chienlit. Le macchabée semble dérégler ma combi qui ne me sera d’aucune aide durant mon ascension. Une fois en haut, j’ôte ce partenaire sans âme et lui commande une dernière fois. Je sais que les charognards sont là, prêts à débarquer. J’ouvre la porte à toute volée, et compte doucement. Toute une armée est là, prête à me cueillir, et je me chuchote que c’est tant mieux, ils profiteront du feu d’artifice. Derrière-moi, ma combi implose et désagrège toute la bâtisse. Je balance le cadavre de Mol au pied de mes supérieurs. Menotté religieusement, on m’embarque dans un transport aérien. Les propulseurs s’activent, et je ferme les paupières non sans me barbouiller d’un sourire.

Quelques jours plus tard, je savoure une cigarette sur le pont d’un Earthflower. Depuis le début de la traversée, j’ai déjà tué deux fois. Et il n’y a pas un matin où je ne me murmure pas que j’ai été un Arterran.

— J’ai été un Arterran.

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