[SF] It’s all about love

C’est ce qu’il a toujours dit.

— It’s all about love.

Des zeppelins qui éventrent le ciel ? It’s all about love. Des cathédrales de métaux où des illuminés prient un espoir invisible ? It’s all about love. Le scandale de l’exposition universelle ? L’électronavirus ? L’association des victimes du parti nationaliste STEAM ? L’incendie de la Grande Horloge ? Les vagues de brumes qui s’évadent des villes lors des heures de pointe ? La course à l’armement hydraulique ? La sueur qui roule sur les mineurs dans les exploitations de la compagnie Anton ? Et ces lueurs de cuivre en éruptions minuscules sur les boulevards et les squares ? Et les travaux du vieux Gustav ? It’s all about love…

C’étaient les mots de mon père, et les mots de son père avant lui. Et ainsi de suite jusqu’au commencement. N’étant pas véritablement le fils de mon père, je n’ai jamais osé m’approprier ces quelques mots. À dire vrai, il me faudrait déjà des lèvres pour les prononcer. Je n’en ai pas. Pas plus que je n’ai de nez, ou d’oreilles, ou d’yeux. Pas plus que ce diablotin écarlate, qui sautille dans les hommes et les femmes qui peuplent ce monde, ne cogne en moi. Les cinq sens, je ne les connais pas. Mon ventre n’est jamais plein, mon visage jamais tordu par le rire ou la colère. Pas d’inspiration, pas d’expiration, l’air n’est qu’un locataire et c’est le vent qui le propulse à travers moi.

Pas de membre viril. Même si mon père emploi le « il » à mon propos. Je ne serai jamais le père de personne. En lieu et place d’organes, ce sont de rouages et des vis, du métal pour épiderme, et une batterie là où le reste se targue d’avoir une âme. Je ne suis que l’invention de mon père. Cette lueur de génie accouplée à l’envie d’être assisté, épaulé, relevé face à l’adversité de la vie. La vie. Tout ce que je ne connais pas. Et j’ai été conçu pour la faciliter à mon créateur. Son « couteau Suisse personnel et confidentiel », c’est comme ça qu’il m’a toujours défini. Parfois, cette phrase me dévale, comme ces clichés d’avalanche prise par Henry Bradrick, le célèbre alpiniste disparu. Alors que je n’étais qu’un tronc plein de fils, mon père me comptait régulièrement les aventures de cet illustre personnage. Et peu à peu, les mots qui peuplaient ces histoires s’évaporèrent dans le puits vocal de mon créateur. Le marchand de sable avait ouvert la marche, et mon père s’engouffrait dans ses pas silencieux.

Et le temps s’en est allé. Il s’est étalé sur le monde et les visages. Henry Bradrick s’est transformé en une légende ; paraît-il que des Grands Loups se disputèrent ses membres sur un col de roches haut et blanc, loin là-bas sur le nouveau continent. Et paraît-il qu’il était à la recherche d’un objet fabuleux, mythique, « une raison valable de faire la guerre » comme les hommes aiment à le dire parfois. Quand à moi, j’ai observé le temps creuser des rigoles sur les joues de mon père. Et ses cheveux adopter la teinte d’un ciel d’hiver. Et le poids des souvenirs lui casser les épaules. Puis vint Cathlyn, la fille de mon père. En émergeant, elle avait arraché sa propre mère à la vie. Tout ce rouge, cette essence humaine qui soulevait des cris et des pleurs. À sa vue, je me murmurais qu’il résidait là-dedans quelque chose de puissant, d’invincible. Le sang a quelque chose d’inaltérable. Et un parfum d’éternel aussi. C’est hallucinant ce que les hommes sont capables d’accomplir en son nom.

Lorsque le deuil prit possession de la maison, Il me fallut comprendre. J’ignorais tout de ce qu’ils appelaient la fatalité de la vie. Et il me fallut écouter même lorsque mon père rentrait, l’esprit et le corps drapés dans l’alcool, et me cognait avec ses insultes, et ses menaces. Et il me fallut veiller sur Cathlyn qui n’était encore qu’une addition de petits morceaux et l’aimer.

— N’oublie jamais Théo, qu’elle n’est pas responsable de la mort de sa mère. Elle ne devra jamais penser cela. Tu lui offriras tout l’amour que tu auras. Tu seras son ange-gardien, et tu la relèveras lorsqu’elle tombera. Tu m’as bien compris ? Répète si tu as bien compris.

J’ai répété. Et mon père a cessé de me narrer des histoires d’aventuriers, de corsaire ou d’explorateurs. Le murmure du va et vient des pages a été balayé par un silence pesant. Et mon regard a basculé tout contre cet être nouveau. Ce petit bout de rien, qui prenait du volume et de la beauté jour après jour. Peu à peu, je découvris sa chevelure teintée de feu, comme tissée au cœur d’un volcan. C’était l’un des multiples héritages de sa mère. Je me souviens d’elle. De son vivant, elle me supportait difficilement. Je ne lui inspirais que méfiance, et mépris. Pour elle je n’avais pas de nom, je n’étais que ; « ça ». « Où ça va ? », « qu’est-ce ça fait là ? » et tout à coup, ce « ça » devenait le carburant d’une dispute qui convoquait toute la maison. Je n’étais le fils de personne, et provoquais des batailles au sein d’un couple comme si j’étais le diable en personne. Et c’est peut-être bien tous ces efforts qui eurent raison d’elle lors de la naissance de Cathlyn. Même si je ne lui inspirais que haine, l’envie de me démonter et me revendre au premier ferrailleur venu, je l’aimais tout comme j’aime sa fille aujourd’hui. Une des premières leçons de mon père fût : l’amour n’est pas affaire de sens, ni d’aller et de retour. L’amour est un aller simple. Si l’on aime, il n’y a rien d’autre à penser ni à espérer ni à faire. Lorsque je veillais Cathlyn, je ne cessais de me répéter combien il avait raison.

Des années après l’accouchement meurtrier, mon père ne pleurait plus. Rond, et jovial, des sourires détonaient sur ses lèvres épaisses. Il était le père d’une enfant qui n’avait été rien d’autre que la muse du temps ; cajolée, choyée, les jours n’avaient cessé de dessiner un peu plus la beauté de ses traits. Son tempérament était d’acier, sa voix suave et sa démarche d’une élégance rare. Lorsque nous allions au marché, il n’y avait qu’elle. Un rubis en mouvement, immergé dans la foule. Je ne comptais plus les demandes en mariage. Il y en avait toutes les semaines, et l’inquiétude de mon père allait croissante. Tous les bons partis la voulaient pour femme et se montraient de plus en plus insistants. Mon père ne savait quoi faire. Il avait perdu la mère, il refusait de perdre la fille. Et c’est lorsque je le vis rouvrir une bouteille, que je farfouillai ma caboche creuse à l’affut d’une idée. Elle accosta en moi, un soir d’orage, alors que le ciel pleurait, et que la maison pleurait. Dans le coffre fort de mon père se trouvait des lingots d’argent. À dire vrai, c’était toute sa fortune et le futur héritage de Cathlyn. Un soir, après qu’il se soit écroulé dans son bureau, je lui subtilisai la clef, et m’emparai des lingots. Je les fis fondre au marché noir de White Horse, et me fis tailler deux bâtons courts. Il m’en coûta le surplus d’argent restant après le taillage des lingots. Mon forfait achevé, je rentrai à la maison.

— Pourquoi tu as fais ça ?

— Pour apprendre ?

— Pour apprendre quoi ?

— À me battre.

— Pourquoi donc veux-tu te battre, Théo ?

Je n’osais répondre. Le coffre vide, preuve de ma culpabilité, me narguait de sa gueule béante. À défaut de me confronter au regard de mon père, j’observais ce cube de métal immobile et me répétais silencieusement que j’avais raison. Ce matin, un homme avait tenté de s’introduire dans la maison, et il y serait parvenu si je ne lui avais pas fait face, armés de mes bâtons. Mon père réitéra sa question plusieurs fois, tout en élevant la voix. Pourquoi me battre ? Et sa première gifle me fit l’effet d’un coup de foudre, comme si j’étais devenu un paratonnerre, un court instant. Immédiatement, je tendis ma tête poussiéreuse vers l’étage. Vers la chambre verrouillée à triple tour de Cathlyn.

— Vous m’avez demandé de veiller sur elle.

— Oui, mais pas de me voler sous mon propre toit !

— J’avais besoin d’argent.

— Pourquoi ?

Et finalement, je n’eus pas de réponse. Être armé, oui. Défendre Cathlyn, oui. Mais une raison valable d’avoir pris ces lingots et pas autre chose, je l’ignorais. Quelque chose en moi m’avait poussé à le faire. Et ça, mon père ne le croyait pas. Il y avait forcément une raison, et je ne pouvais pas ne pas la connaître. Dès lors, il me consigna à l’extérieur de la maison alors que la saison des pluies démarrait à peine. Et c’est sous l’abri d’été familial que mes journées et mes nuits s’écoulèrent. Pour tuer le temps, je m’entrainais à manier mes bâtons. Les nuits où la foudre zébrait le ciel, je tendais mes bras et des éclairs accouraient pour m’embrasser. J’étais habité par la foudre. Et je pouvais la manipuler, et la diriger à l’intérieur de moi. Jusqu’à mes extrémités, jusqu’à ce qu’elle m’enveloppe moi, et mes bâtons d’argent. C’était grisant. Parfois, je savais que mon père m’observait à travers ses rideaux pourpres. Je ne lui en voulais pas. Après tout, il aurait pu tout aussi bien me détruire. Quand à Cathlyn, son encagement dans sa chambre en avait fait un spectre qui me manquait un peu plus chaque jour.

Je l’aimais toujours, et peut-être bien un peu plus.

Après des mois sous un ciel de cendres, le soleil refit parler de lui en entaillant les nuages. Mais les vendeurs à la criée propageaient une toute autre nouvelle ; On a retrouvé Henri Bradrick ! Nouvelle piste accrocheuse pour la Corde ! Bradrick, plus que jamais attaché à la résolution du mythe !

La Corde. D’après les dires et la légende, cet objet rendait possible l’impossible. Témoignage solide d’une civilisation disparue, la Corde avait attisé la convoitise aux quatre coins du globe. Nouée dans une matière inconnue, elle possédait des propriétés folles et pouvait, toujours selon la légende, obéir à son propriétaire et se transformer à sa guise. Bradrick avait passé sa vie à la chercher en vain. Et aujourd’hui, voilà qu’il réapparaissait, à l’hiver de son existence, regorgé d’espoir. C’est sur les côtes haïtiennes qu’il avait été retrouvé. Sur la photographie, son sourire n’avait pas pris une ride. Il levait le pouce, entouré de pêcheurs qui l’avaient retrouvé par hasard.

« Je sais où la Corde se trouve. Il y a un passage dans l’océan, qui ne s’ouvre que les jours de tempête. Ce jour-là, un vortex d’eau se crée. Il faut le pénétrer et le descendre. Il mène jusqu’au temple où repose la Corde, et avec elle les clefs d’un monde meilleur. »

Tout en découvrant les détails extraordinaires de cette odyssée, je me murmurais que Cathlyn pourrait de nouveau embellir les rues de sa personne. Puisqu’une autre aventure appelait les hommes de la ville, ils ne se bousculeraient plus pour demander sa main. Je me trompais. Non seulement les propositions redoublèrent avec les beaux jours, mais en plus, certains prétendants ne tardèrent pas à manifester leur colère contre les grilles de la propriété. Las et peut-être bien convaincu par l’idée qu’il faudrait un jour ou l’autre laisser l’oiseau s’envoler, mon père fit une proposition qu’il estimait irréalisable.

— Celui qui me ramènera la Corde pourra épouser ma fille.

C’était tombé tel un couperet ; mon père avait enfin cédé même si son offre semblait impossible à satisfaire. Mon père était hanté à l’idée de perdre sa fille. Il l’aimait plus que tout. Et moi aussi. C’est pourquoi je me résolus à aller récupérer cet objet moi-même. C’est à moi qu’il incombait d’être avec Cathlyn. Et si cette corde pouvait accomplir des miracles, alors elle pourrait m’offrir ce que je n’avais jamais eu ; des lèvres à embrasser, des paumes à toucher, un cœur qui bat et la joie d’être habité par la vie et non l’absence de vie.

— Où vas-tu Théo ?

— Chercher la Corde. J’aime Cathlyn, elle sera mienne, et vous pourrez la laisser partir.

Ce jour-là, c’est lui qui ne sut quoi répondre. Après avoir refermé la porte, je quittai la propriété non sans me douter que Cathlyn m’observait de son regard d’absinthe. Si je le pouvais, j’aurais fait pleuvoir des larmes sur mon ciboulot rayé. J’étais peuplé d’un orage triste, et mélancolique. C’était nouveau, c’était étrange. C’était sans nul doute humain.

Dehors, un ouragan de départ s’était emparé de la ville. Des zeppelins striaient le ciel, et les navires toussaient en masse pour annoncer leur appareillage. Ils étaient tous partis la chercher. Aventuriers, contrebandiers, scientifiques, philosophes, artistes … Unis et désunis dans un but commun. Et avec eux les prétendants de Cathlyn. Après avoir découpé des plaques durant plusieurs semaines au White Horse, j’appris que le vortex brillait au large par son absence. Des murmures de guérilla navale étaient évoqués. Une fois mon tribut au White Horse réglé, je pus déambuler dans le marché et y réunir les matériaux nécessaires à la confection de mon engin. C’était un bâtiment capable de sillonner les airs et pourfendre les mers. Je l’avais baptisé le « Zeplire ». Il n’y aurait qu’une façon d’emprunter le vortex, en passant par dessus. Les malheureux qui tenteraient par sa base le paieraient de leurs vies. Des jours et des jours plus tard, aucun média ne put réellement traduire le chaos qui régnait sur l’océan. La lassitude enfantée par l’attente du vortex avait créé une zone de guerre où pleuvaient des aérostats sur un charnier de navires incendiés. Des corps troués, transpercés, démembrés flottaient et il me fallut slalomer un bon moment parmi la mort et le célèbre silence qui succède aux batailles. Quand je me découvris seul sur cette étendue immense, j’aperçus quelqu’un sur une barque. Henri Bradrick. Visage blême et tordu par l’horreur, bouche écarquillée, le regard noyé de larmes amères, il me parla sans me regarder.

— C’était une folie de réapparaître. Toute cette entreprise n’a été que pure folie. Repars d’où tu viens où tu finiras toi aussi en chair à poisson.

— Je ne suis pas fait de chair, mais merci du conseil.

Immédiatement, il s’attarda sur moi. Il hocha négativement la tête, et s’éloigna vers l’horizon. Sa silhouette disparue, comme s’il avait rejoint ses ancêtres. Et le ciel cracha une bruine très fine. Des bancs de nuages se mirent en branle, et se percutèrent, s’entassèrent les uns avec les autres, et je pensais à Cathlyn. Je la songeais, sur le rebord de sa fenêtre, à illuminer la ville de sa personne. Et plus je songeais à elle, plus le climat mutait. La pluie se fit plus épaisse, plus intense, jusqu’à ce qu’un maelström se forme, et commence à avaler ce nouveau cimetière. Le Zeplire se propulsa hors de l’eau, et je survolai à son bord l’implacable phénomène. Il me fallait plonger dans le cœur, disparaître dedans. Et après une inspiration inexistante, c’est ce que je fis. Je lâchai les moteurs, et le Zeplire tomba à pic dans le vortex qui se transformait peu à peu en une colonne.

— Si tu m’aimes, réveille-toi.

Assailli par des visions de Cathlyn, je m’éveillai sur un rivage étrange. Derrière-moi, de l’obscurité sans horizon. Des vagues tenaient lieu de nuages, et le sol était moucheté d’une écriture inconnue. Devant moi se dressait fièrement un édifice en métal, faiblement éclairé. Toit vitré, forme de rouage, il semblait être la pièce d’un antique mécanisme immense. L’ultime survivant d’une époque définitivement oubliée. Mes bâtons courts dans le dos, je franchis l’unique porte qui semblait avoir été faite à ma taille. À l’intérieur, des livres et encore des livres. C’était une bibliothèque. Et après avoir tâtonné jusqu’à son centre, j’aperçus une silhouette qui courrait à l’étage. Dans la seconde, j’empoignai mes bâtons, prêt à en découdre. L’étranger passa et repassa, plus vif qu’un éclair, plus rapide que le son. Et soudain, il se stoppa, et se figea sur la passerelle au-dessus de moi. Sa bouche vociféra des sons nébuleux, tel un cri d’animal. Sauf que c’était bel et bien un homme qui me surplombait.

— Qui es-tu ?

— Théo. Je viens chercher la Corde.

— Aaaaaaah !

Et il s’évapora, et recommença à faire le tour de l’étage. Sa voix se fit plus sombre, plus caverneuse.

— Tu veux la Corde ? Ah ça oui il veut la Corde ! Mais penses-tu la mériter ? Sais-tu au moins ce qu’est la Corde ? Tu parles qu’il ne sait rien et qu’il sait tout ! Il a déjà trouvé la force de venir jusqu’ici la réclamer ! Et… si je te dis que non, que feras-tu ? Me tueras-tu ? As-tu déjà tué ? As-tu déjà aimé ? Savais-tu que c’est pour elle qu’elle fût tissée ? Savais-tu qu’il ne l’a jamais oublié ? Il n’y a que la valeur de la mort en ce monde, et la valeur de la vie, qu’en faisons-nous ? Hein ? Qu’en faisons-nous ? Et toi qu’en ferais-tu de la valeur de la vie ? Connais-tu seulement son importance ? Vieille carcasse !

Et il se rua sur des livres, et les envoya par-dessus son épaule vers moi. J’en ouvrit un, au hasard, et y découvrit une œuvre vide, bourrée de pages blanches à répétition. Je gravis l’un des escaliers qui menait à l’étage. Et je poursuivis mon hôte de circonstance. Plusieurs essais furent nécessaires. Ce bibliothécaire n’était pas simplement humain. C’était un mélange de chair et de métal, un alliage entre l’inanimé et le vivant. D’où sa vitesse prodigieuse, et la puissance de ses jets. Lassé de son agressivité et ses élucubrations, je lui flanquai plusieurs coups avec les bâtons. À chaque contact, j’insufflais une décharge électrique qui le repoussait un peu plus, et surtout, l’immobilisait. Lorsqu’il courba l’échine, et cessa de bouger, je cessai mon assaut.

— Je ne vous veux pas de mal. Je veux la Corde et rien de plus.

Alors son rire tonitruant s’éleva, emplit la bibliothèque et quelque chose implosa en moi. De la colère. De la haine. Je ne connaissais rien de tout cela, et pourtant, j’avais la sensation d’avoir toujours possédé cela en moi. Je lui saisis la gorge, et brandis un bâton. Et un hurlement jaillit du dehors. Pas organique. Mécanique.

— Tu veux la Corde ? Va la chercher.

Je lâchai cet illuminé, et sautai par-dessus la passerelle. Lorsque mes membres embrassèrent le sol, une autre sensation s’empara de moi. La peur. L’angoisse de disparaître maintenant, et ne jamais revoir Cathlyn. Un pas après l’autre, je sortis du rouage. Ce qu’il y avait dehors m’inquiéta pour de bon.

C’était un golem.

Des rouages aux articulations, des pinces en guise de mains, des poutrelles pour cuisses. Une expression inerte, le regard blanc, des pots d’échappement à vapeur sur les omoplates, et un cliquetis permanent et infernal qui accompagnait ses moindres mouvements. J’étais désemparé. Lentement, il se retourna, et me contempla en silence. Et il arma son bras, et je me vis courir jusqu’au Zeplire échoué. La collision de son membre sur le sol manqua de me soulever. Arrivé à mon engin, je lançai les machines et constatai que rien ne fonctionnait. Panne sèche et surtout incompréhensible. Tant pis, il me fallait affronter ce géant sans rien d’autre que moi. Cette conclusion redonna corps à cette peur nouvelle qui me chahuta encore plus. Et tandis que le golem tendait son visage grinçant vers moi, je saisis mes bâtons comme par automatisme. Un hurlement me parcourut, je jappais pour moi-même, conscient qu’il s’agissait peut-être là de mes dernières actions. Et je m’élançai, bâtons en avant. Ce dernier me fit volte-face, et se recroquevilla, juste avant d’expulser des projectiles métalliques. Un, deux, et le dernier m’atteignit de plein fouet. Après quelques rebonds sur des dizaines de mètres, je me relevai, et m’attardai sur les projectiles. Qui n’en étaient pas. C’étaient des renforts à la solde de mon colossal adversaire. Similaire à lui, et de mon gabarit. Ils m’encerclèrent, me considérèrent et m’attaquèrent. J’esquivai, je frappai, j’encaissai. Et je perdais du terrain. Il me fallait réagir, et vite. Ils étaient trop nombreux, trop puissants, et retourner au Zeplire ne m’avancerait à rien. J’improvisai alors un choix. Je pris la fuite et devint la proie de mes assaillants. Je couru encore et encore, jusqu’à que le rouage et le golem disparaisse, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que l’obscurité. Jusqu’à perdre ces soldats téméraires. Jusqu’à en attraper un, et le réduire en cendre à coup de décharge. Jusqu’à devenir le traqueur, et les pourchasser les uns après les autres. Et les vaincre. Jusqu’à ce qu’un seul corps soit rejeté de cette plaine obscure, de cette nuit sans lune et sans étoiles.

Le mien.

À ma vue, le golem se releva, et je n’avais plus peur de lui. Il ne m’impressionnait pas. Je pouvais aussi cracher de la vapeur, et faire vibrer le monde. Mon amour pour Cathlyn me rendait capable du pire, jamais je ne m’étais senti aussi humain. Ou du moins, jamais je n’en avais eu l’impression. Tout était nouveau, et pas seulement cette terre ou cet adversaire. Pour elle, j’étais prêt à tout, et à tous les sacrifices. Ce qu’avait ignoré mon adversaire, c’étaient mes fonctions. Je n’étais pas qu’un conducteur électrique, j’étais aussi un réparateur. Et tandis que j’avançais vers ce monstre gigantesque, l’obscurité dégagea d’autres corps. Ses soldats étaient devenus miens. Tous habités par mon désir, et ma personne. Lorsqu’il s’en rendit compte, il était trop tard, un tsunami métallique et électrique l’avala et l’écorcha de toutes parts. Je frappai ses articulations, et le fit chuter. Immergé dans un nuage de vapeur, je frappai sans savoir où, sans savoir sur quoi. Après des râles à répétition, le silence implosa et le golem cessa de bouger. La vapeur estompée, je découvris le corps immense et désincarné sur lequel le bibliothécaire se cassait les phalanges. Je m’approchai de lui, toujours résolu à obtenir ce pourquoi j’étais venu.

— La corde.

— Pourquoi ?

— Cela ne vous regarde pas.

— Oh si ça me regarde ! La Corde ne se transmet pas comme ça !

— Je peux vous tuer, cela m’est égal.

— Parfait, je peux mourir, sans vous donner la Corde, cela m’est égal aussi. Alors que faisons-nous ?

À cet instant, je voulais que le ciel l’écrase. Que le monde entier lui tombe dessus. Il ne pouvait pas me la refuser, pas après ce que j’avais traversé.

— Que voulez-vous ? Vous voulez savoir pourquoi ? Parce que sinon je la perdrais. C’est tout. Je n’ai pas de secret, je n’ai rien. Vous êtes là à vous esquinter sur un corps sans vie, vous y connaissez seulement quelque chose à la vie ? Vous êtes quoi, vous êtes qui ?

Soudain, il me prit dans ses bras, et je sentis ses pleurs chauds m’éclabousser, et tracer des lignes sur moi. Il déroba ensuite son étreinte, me considéra de bas en haut, et me prit à nouveau dans ses bras. Et il me parla, et bizarrement, sa folie semblait s’être dissipée avec la vapeur.

— Tu as vaincu le gardien de la Corde. Tu veux savoir qui je suis et pourquoi je suis là ? Je suis le fils d’Henri Bradrick, et c’est à ma recherche que mon père a consacrée sa vie. Nous avons percé ensemble les secrets de la Corde, puis l’électronavirus a envahit mon corps, et j’ai commencé à mourir à petit feu. La Corde est le chaînon manquant entre l’homme et la machine. C’est un transfert. Le corps que tu vois là, c’est aussi le mien. C’est pour que son fils survive, que mon père m’a envoyé ici. Et il m’avait promis qu’un jour, il reviendrait.

— Il est revenu.

— Et que s’est-il passé ?

Sans répondre, mes doigts se pointèrent vers le golem. La mort, la fatalité, voilà ce qui s’était passé. Le fils de Bradrick, dont j’ignorais le nom, pleura de plus belle. Son père avait tout perdu, et tout donné, au nom de cette quête impossible.

— On ne guérit pas de l’électronavirus. On souffre, on meurt, et c’est tout. C’est déjà une chance que je sois debout. Alors, pourquoi veux-tu la Corde ?

— Je veux vivre, et je veux aimer.

— Et elle, elle t’aime ?

— L’amour est un aller simple. Vous êtes vous demandé si votre père vous aimait ?

Le fils Bradrick resta coi, et murmura un « non » inaudible. Après quoi, je décidai qu’il était temps pour moi de filer, avec la Corde ou pas. Le Zeplire fût remis d’aplomb dans l’heure. Et c’est sans un mot ni un regard que je me glissai dedans. Et alors que je m’apprêtais à m’envoler, le fils s’accrocha au bastingage teint cuivré. Et tandis que nous montions, il se délesta de l’objet, et le jeta au milieu du pont ; une corde rouge des plus ordinaires.

— Si tu la portes, et que tu lui fais savoir combien tu aimes la vie, alors…

Et il lâcha prise, alors que le vortex se recomposait peu à peu. Mon regard s’égara dans le sien, et il quitta ce monde non sans sourire une dernière fois. Mon attention se porta ensuite sur la Corde. Plus d’une fois, durant mon trajet, j‘eus l’envie de m’en débarrasser. Je la craignais et n’osais pas la toucher. Une fois revenu chez moi et au sol, je me ceinturai avec, tandis que les cloches d’un heureux événement ne cessaient de tinter. Je devais bien être le dernier à être au courant de ce mariage. Je déboulai à la maison, et n’y trouvai personne. Pareil au bureau de mon père. Tout un chacun convergeait vers la mairie. Tout en m’ajustant au mouvement général, je me renseignai.

— C’est aujourd’hui que se marie Cathlyn Frédérick !

Mille golems n’étaient rien à côté de cette nouvelle, et ses dégâts. Pourquoi mon père laissait-il faire une chose pareille ?

— Oh vous savez, elle va épouser un vieux monsieur, quelqu’un de connu je crois !

Et j’eus la sensation de bondir à travers la ville, d’être chaussé de botte de sept lieux. Tout mon être chauffait de plus en plus. Et durant ma course, je sentis un léger picotement qui s’intensifia et j’eus mal. Si mal. Et qu’importe. Il me fallait la voir, il me fallait lui parler, elle ne pouvait pas se marier. Mon père ne pouvait pas me faire ça. À l’intérieur, des milliards d’évènements étaient en train d’éclore, comme si j’étais moi-même un univers, et que j’accueillais en mon sein de nouvelles planètes. Un nouveau soleil. Arrivé aux portes de l’église, je ne tenais plus debout. La vue trouble, des poids à la place des jambes, je voulais m’allonger. Je puisai quand même les ressources nécessaires pour ouvrir la porte à la volée, et interrompre la cérémonie. Toute la ville était là. Ou du moins, ce qui restait de la ville était là.

Et un pas devant l’autre, je me dirigeai vers l’autre. Je l’aime, et nous ne serons pas deux à l’aimer. Comprenant tout de suite la situation, mon père se rua sur moi, et me repoussa violemment.

— Que faites-vous ? Vous êtes fou ?

— Je viens chercher Cathlyn. J’ai ramené la Corde, je vais vivre, et Cathlyn va partir avec moi.

— Un seul homme a trouvé la Corde, et il est devant l’hôtel avec ma fille !

— Mais… tu ne me reconnais pas ? C’est moi, c’est Théo !

— …Théo ?

Avant même qu’il n’émette un son, j’avais compris. Je n’étais plus celui que j’étais. Je transpirais la vie. J’étais la vie. Et j’arrivais trop tard. Je regardai mes mains, et vis des doigts, des ongles, de la peau. Si j’avais tout cela, alors j’avais un cœur qui bat. Alors il avait raison et la Corde… La Corde !

Au moment où ma nouvelle main se cala sur ma nouvelle hanche, je reçus une balle en pleine poitrine. Et mon sang éclaboussa le visage de mon père. Je m’écroulai, sous des hurlements, la stupeur générale, la panique toute fraiche. Je n’avais d’yeux que pour celui qui m’avait créé. Sans un son, je lui demandais pourquoi. Pourquoi avait-il fait cela ? Pourquoi ? L’église se vida à coups d’épaules, et de quasi-piétinement. Ne restait que nous. Même blessé, j’entendis ses pas jusqu’à moi. Son coup tiré, il rangea avec soin son pistolet. Et lorsqu’il se pencha, ses traits se dévoilèrent, sans surprise.

— Bradrick.

Il avait abandonné son fils. Et il avait été incapable de revenir le chercher. C’était un pleutre. Un lâche. Et voilà qu’aujourd’hui il se bâtissait une nouvelle réputation sur le dos de tous les cadavres qui croupissaient là-bas, au large. Et mon père avait cédé à cette mascarade. Il offrait sa fille au mensonge, à l’horreur. Et moi j’avais des lèvres, et jamais personne ne les toucherais. Je pouvais avoir des enfants, et jamais je n’en ferais. Et alors que la vie s’évadait de moi délicatement, je la vis. Ce feu sublime qui ne brûle pas. Elle était belle, si belle. Même si ses mains voilaient à moitié son visage. Même si elle était apprêtée pour plaire à un autre. J’avais tant de choses à lui dire, tant de choses à lui raconter. Et tout cela n’arriverait jamais plus.

Et le premier jour où j’ai pleuré, fût également celui où j’ai trouvé la mort. Pas d’aube ni de crépuscule, le monde m’était apparut, et s’était éteint aussitôt. Et tandis que Bradrick emmenait fermement Cathlyn vers son avenir, mon père reflua vers la fosse commune, mon corps froid et rouge sur l’épaule. Et à défaut de me balancer parmi les autres rebuts de la société, il m’emmena sur une petite colline voisine de la ville. Et il creusa, le visage noyé de sueur et de pleurs. Il creusa un grand trou à ma taille, tout en répétant en boucle ; it’s all about love.

It’s all about love, it’s all about love, it’s all about love, it’s all about love, it’s all about love…

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