[SF] Némésis Minérale

On peut braver les lois humaines mais non résister aux lois de la nature.

Jules Verne – 20 000 Lieux sous les mers – 1869

Ça commence par quelques grains de sable. Trois fois rien, comme si le désert avait éternué d’un coup d’un seul. Et quelques semaines plus tard, on arpente des bouts de dunes naissantes. Et le vent ponce, emporte, charrie jours après jours. De l’autre côté de l’océan, au Nouveau-Monde, c’est autre chose. C’est l’invasion du vert. Le sol crache des arbres immenses, d’une solidité à toute épreuve comme sculptés dans des mines de diamants. Et personne n’y prête véritablement attention. Les gens s’éreintent à la tâche, et œuvrent pour un système qui les effrite lentement mais sûrement.

— Pas le temps de se prendre la tête qu’ils disent, j’ai déjà bien assez de soucis comme ça !

Alors ça continue, et ce n’est que le commencement. Et puis les insectes enflent, des espèces s’éteignent tandis que d’autres surgissent d’outre-tombe, les tornades dévastent des villes entières, les océans dégueulent des tsunamis sur des côtes improbables, le pétrole n’est plus fiable et dézingue les engins. Dans le ciel tinte la vraie définition du terme « moteur à explosion ». Quelque chose bout, quelque chose couve, c’est une époque de catastrophe. Une chrysalide de malheur qui consolide les tensions et libère la folie latente de l’humanité. Jusqu’à ce que le cocon cède. Les saisons sont avalées par des guerres, des guérillas et des révolutions éphémères. C’est le règne des bas-instincts. Des années et des années plus tard, nos villes-dépotoirs sont ceinturées d’un désert pour le vieux continent et d’une forêt pour le nouveau-monde. L’Afrique n’est qu’une étendue de sable, l’Australie git sous les eaux, la Russie est un royaume gelé, l’Asie une immense ville-continent, le Canada un hyper-volcan à peine assoupi, et les îles se sont mutés en maisons d’arrêt à ciel ouvert, comme le Japon suite à l’holocauste nucléaire qui l’a ravagé. Autrefois Hawaï incarnait les voyages de noces, aujourd’hui c’est un aller simple pour l’enfer.

Sur le béton des immeubles, une phrase est tatouée ; Voici le futur. Qu’importe les langues et les alphabets, ces quelques mots règne sur l’idéo-sphère humaine. À défaut de réfléchir à des solutions, nous sommes conscients d’avoir fauté. C’est déjà ça. Sauf que les erreurs ne concernent pas les premiers maillons de la chaine sociale. Réfugiées sur une cité navale en perpétuel mouvement, les classes dirigeantes sont parvenues à l’impossible ; avoir un coup d’avance sur le temps, et sur le monde. Dans cette galère à l’allure babélienne, propulsée de façon nucléaire et peuplée par la véritable vermine de l’humanité, une nouvelle hiérarchie s’est instaurée. Naturellement, comme si être inégaux était finalement notre seule et unique religion. Et une fois encore, ce sont les rouages indispensables, à savoir les ouvriers, qui s’éreintent pendant que d’autres profitent de la vue. C’est ici, sur le Cloud que j’ai entraperçu le jour. Et tout ce que je sais de la terre ferme, je l’ai vaguement découvert sur les lèvres d’autres que moi. Enfant d’ouvrier, je finirai ainsi et serai éjecté du Cloud lorsque mes efforts ne paieront plus. Je n’ai pas à me lamenter, je suis déjà privilégié en quelque sorte. Vivre sur terre est impossible paraît-il. Les virus éclosent plus vite que du pop-corn dans une fournaise. Les mafias tirent les rennes de cités entières et bataillent avec des gangs d’illuminés. Des prophètes de pacotille exploitent le filon apocalyptique par le biais de junkies spirituels. C’est un chaos indicible et indescriptible dans lequel le système continue de tourner. Tout s’achète, se vend, se négocie si bien que rien n’a de valeurs. Quelque part, nous ne sommes qu’une extrapolation de ce que nous avons toujours été. Quand au Cloud, c’est autre chose. Ici ce sont les meilleurs, les plus puissants, les plus influents et surtout, les plus soudés. Toutes les ordures qui hantent ce vaisseau partagent la même vision du monde, de la société, et plus particulièrement de sa population. Ils savaient très bien où nous nous sommes engagés, et très probablement qu’ils savent très bien comment tout cela finira.

À part mon rang et les quelques possessions qui jonchent ma cabine, je n’ai rien. Et à la fois j’ai tout. Parmi tous ces visages élus à voguer éternellement pour d’obscures raisons, deux seulement éclaircissent mon ciel de pensées ; Laszlo et Mira. Lui c’est un petit génie qui suinte la chance et le mystère. Quant à elle, c’est une apparition du dessus, une raison de regarder le ciel, de croire encore que le monde est beau. Je ne sais rien d’elle si ce n’est qu’elle me manque lorsque je ne la vois pas. À vrai dire, je ne sais pas vraiment ce qu’elle fait sur le Cloud. Les quelques étages qui me séparent d’elle sont un Tibet, et jamais je n’aurai de piolet. Heureusement, Laszlo est là. Son temps libre, il l’épuise à s’encanailler parmi nous. Ça nous change des drones aquatiques qu’on s’esquinte à réparer sans arrêt.

Même si le Cloud abrite les pires prédateurs qui soient, il est en danger permanent. Depuis quelques temps nous avons enfin réussi à nommer cette furie vengeresse qui nous traque ; Gustav. La terre ne veut plus de nous. L’océan non plus. Et Gustav en incarne le bras armé. Tout a commencé par des secousses nocturnes. C’était comme fendre la banquise avec une coque inadaptée. Les chocs étaient lourds et répétés. D’une puissance inouïe. Puis des drones disparurent des flots et des écrans. Seul l’écho de leur détonation hantait les esprits. Quelque chose les happait tout en bas, les profondeurs nous mentaient, et brouillaient les pistes. Elles aussi nous haïssent. Et un soir, alors que le cristal s’ébréchait durant une chanson d’anniversaire, le tentacule poussa des flots et fondit sur un balcon. D’un coup, les nuages s’étaient mutés en ventouses et une ombre indélébile planait au-dessus de nous. C’était lui, ou elle, et c’était bien décidé à envoyer le Cloud par le fond. L’alerte vibra et cogna nos tympans. Situation d’urgence. Ballet d’armes et d’ordres. Notre réponse fut de feu et le tentacule crépita, malmené par notre résistance. Alors notre assaillant se dévoila tout à fait. Mesonychoteuthis hamiltoni ou calmar colossal. Sauf que celui-ci était titanesque. L’espace d’un instant j’ai basculé malgré moi dans les pages d’un roman qui trainait dans nos quartiers; Vingt mille lieux sous les mers. Mais il n’y a pas de capitaine Nemo, ici. Ce jour-là, Gustav s’est imprimé en nous. Après l’avoir repoussé, nous comptèrent les morts et le Cloud corrigea ses défenses. Grâce à la mémoire implantée dans les fusils, les mauvais tireurs furent éjectés du Cloud manu militari et des transports fendirent les vagues pour rejoindre les côtes et rafler de nouvelles recrues. J’en dois une à Gustav, c’est grâce à lui que Laszlo et moi nous sommes retrouvés à batailler ensemble. Drôle d’idée qu’avoir une dette envers cette créature. Si je n’étais pas contraint de défendre ces guignols d’en haut, je pourrais l’en remercier.

Été de l’an 2321, deux années après les premières attaques de Gustav –

— Tu as passé la visite médicale ce matin ?

— Ouaip.

— Et ?

— Je suis toujours là.

— Tu crois vraiment qu’ils ne te garderaient pas en quarantaine si tu étais contaminé ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Y a pas de quarantaine.

— Tu es sûr ? C’est pas ce qu’on dit.

— C’est pour pas vous affoler, les matheux. Quoi qu’on te dise c’est du flan. Pas de quarantaine. Pas de récupération. Pas de seconde chance.

Souvent, je me murmure que Laszlo le fait exprès. Comment s’est-il retrouvé sur le Cloud avec une naïveté pareille ? Il est incroyable. Si Gustav te touche, tu es contaminé et tu ne restes pas sur le Cloud. Si tu attrapes quoique ce soit, tu ne restes pas sur le Cloud. Ils n’attendent que ça. Ça leur pend des lèvres de nous virer, tout comme ça nous pend au nez d’empaqueter nos affaires une dernière fois. De toute façon, sans Laszlo ni Mira, j’aurais étreint ces bras gluants et ventousés depuis des lustres. Errer sur cet océan, c’est marcher sur des braises ; ce qu’il y a en dessous veut nous faire la peau et ne s’arrêtera jamais.

La cloche retentit. L’ombre de Gustav hante les parages. Je fuse jusqu’à l’armurerie, empoigne mon fusil et investit les meurtrières tout récentes. Un peu plus et je pourrais graver un « Nathan coeur Mira » sur leur peinture quasi-fraiche. Laszlo cavale dans ses quartiers et s’installe à son poste de pilotage. Durant les assauts, son job est d’étudier les tactiques de Gustav pour mieux préparer les contre-attaques. Il pilote et oriente les multiples caméras qui vont récolter, analyser et synthétiser des millions de données. Puis on établira une stratégie, on fabriquera un armement et on pulvérisera ce céphalopode de malheur. Le visage de Mira m’entaille alors l’esprit. Où est-elle ? En sécurité, j’espère. Je contacte Laszlo grâce à l’émetteur qu’il a conçu pour maintenir le lien malgré notre différence de rang.

— Où est-elle ?

— Dans un abri.

— Tu l’as vu récemment ?

— Non.

À dire vrai, tout ce que je sais de Mira, c’est son nom et la perfection de ses traits. Pourtant compte tenu de la tendance actuelle, c’est un cerveau que je devrais aimer et pas quelques délicieuses secondes en apesanteur où mon regard s’est emparé d’elle. Je n’ai jamais entendu sa voix. Je ne sais même pas si elle parle. Laszlo me rencarde tout en jasant. Dans ces moments finalement, nous fendons les époques et revenons à celle où la seule contrainte était de se trouver un bout de femme ou d’homme avec qui partager sa vie. Un boum éclate non loin de moi. Une rafale de cris, des tirs à répétition et ce bruit sourd lorsqu’on torture le métal. Il s’est accroché, harnaché au Cloud. Ce n’est pas la première fois qu’il essaie. Son idée est d’escalader le Cloud pour l’étouffer de son poids. Sauf qu’il n’est pas question que ce monstre tâte ne serait-ce qu’un cheveux des deux seules âmes qui vaillent encore la peine dans ce monde détraqué. Je glisse mes yeux hors de ma cachette, et découvre Gustav, collé à la base du Cloud. Mes pairs valdinguent, planent et déchirent l’air. Gustav les attrape et les balaie pire que des miettes. Ses tentacules percent les flancs de la bâtisse C’est la panique. Je la sens infuser lentement dans ce royaume mouvant. Je ne peux rien d’ici. Je dois grimper, et atteindre les meurtrières pourvues d’armes lourdes, un peu plus haut. Je ne comprend pas pourquoi ces incapables ne les ont pas toutes équipé ainsi. C’est à croire qu’ils veulent qu’on tombe.

Je m’essouffle dans les couloirs. Certains se terrent, et bouchent leurs oreilles tout en bavant des prières envers un Dieu absent. S’élever géographiquement dans le Cloud est aisé pendant cette pagaille. Plus on approche de la paroi que Gustav s’est approprié, plus ça s’enfuit et pleurniche. Même les gros malabars, les fans de la castagne courbent leur aplomb et se dégagent tête baissée. Un artilleur lourd me fait barrage. Je l’esquinte et prend sa place. J’introduis mes bras dans les fourreaux reliés aux gâchettes. Et je tire sur ce titan des eaux qui propage la mort à quelques mètres de moi. Je tire encore et encore. Et je cesse, alerté par le son accouché de l’impact entre mes munitions et l’épiderme de Gustav. C’est métallique et non organique. J’ai la tête qui couine. Non, Gustav ne peut pas être une machine. Son regard dévie sur moi et dans la seconde, mon bout d’espace furtif vole en éclat. Je vais mourir, je me dis. Je vais sombrer dans cette eau et disparaître. Et Mira n’aura jamais rien su de moi. C’est injuste.

C’est injuste.

Mais non je ne meurs pas. Je sens bien que je m’écroule, que tout s’effondre sauf que moi et mon petit corps sommes propulsés. Un coup sec, directement dans la gueule de Gustav. Mon ultime pensée avant un long sommeil obscur est à propos du monde. Celui qui nous entoure, et se suffisait à lui-même bien avant qu’on débarque.

– T’as bien fini par nous avoir, salopard.

Automne de l’an 2321, quelques semaines après la dernière attaque de Gustav –

Désormais, mes réveils sont à coups de décharges. Je suis prisonnier. On veut m’arracher ce que je sais. Et me voler ce qu’il y a à l’intérieur de moi. J’ignore combien de temps précisément j’ai peuplé la panse de Gustav. Pour beaucoup, je ne suis qu’un fantôme et un traitre. Le Cloud m’a repêché tandis que j’agonisais sur un charnier de drone. Pour eux, j’ai été avalé et digéré par Gustav. Si je suis là aujourd’hui, c’est sans doute pour révéler à la créature tout ce que je sais à propos du Cloud. Tout change, tout bouge, le monde que je connais et non le monde qui se dandine autour de moi n’est plus. Tous les jours, je suis interrogé et torturé. J’ai dégueulé des cris que je ne soupçonnais même pas. Et aussi, ma résistance m’épate. Ce matin ou cette nuit peu m’importe le temps qui braille puisqu’à fond de cale, tout me semble similaire en permanence, mes orteils racle le sol pendant qu’ils me trainent à la salle d’interrogatoire. J’ai froid, j’ai faim, en moi quelque chose est en train de changer aussi. Je le sais, je le sens.

Allez, éteins ton visage Nathan, dans quelques heures c’est fini. Bientôt, las de ton silence, ils t’enverront te fracasser contre la mâchoire des requins. Enfin, peut-on encore parler de requin tant les ailerons qui découpent les flots aujourd’hui ne leur ressemblent plus ?

— Nathan ?

Une voix familière. Celle d’un ami dont j’entretiens l’oubli depuis le commencement de cet épisode, pour ne pas penser, et ne pas souffrir.  Je refuse de les impliquer dans ma tête. Ni lui, ni elle. Pourquoi je l’entends ? Parce qu’il est là tiens, bougre d’idiot ! Mais pourquoi il est là ?

— Laszlo ?

— Oui ?

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis venu pour t’aider.

— …

— Tu comprends ?

— Si tu veux m’aider, libère-moi, aide-moi à trouver Mira et tirons-nous d’ici.

— Je ne peux pas faire ça.

— Pourquoi ?

Des milliers de mouvements contradictoires se télescopent à  l’intérieur de moi. Je suis ici, et Laszlo est en face de moi. Il me fait front, à défaut de veiller sur moi. Autour de moi, les murs où résonne encore l’écho ensanglanté de mes prédécesseurs. La mort, le mensonge, la tyrannie, qu’est-ce que l’amitié vient foutre là-dedans ? C’est lui le traitre. C’est lui qui devrait être à ma place. Soudain, je chauffe. Un volcan jaillit dans mon ventre, et Laszlo me dévisage comme il ne l’a jamais fait. Fait étrange, je distingue une jubilation au creux de ses pupilles. À croire qu’il attendait cet instant. D’un bond il recule et mon bras droit est libre. Je le sens. Poussé par un désir nouveau, je le lance vers mon ami. Acte commun et désespéré amorçant l’aube d’une bagarre somme toute grotesque. Mais contre toute attente, je l’atteints et capture sa gorge. Plus qu’une surprise, c’est une véritable sentence ; mon bras est celui d’un céphalopode. Je vais devenir un calmar moi aussi. Ébranlé par cette vision, je lâche prise et la porte s’ouvre. Mes geôliers pénètrent en masse et l’un d’eux me tire dessus. Le projectile, un filet de capture électrifié, me percute de plein fouet et je dégage au fond de la salle, paralysé. Après quoi, je les entends me rouer de coups avant que Laszlo ne martèle l’air de sa voix.

Comment est-ce possible ? Qu’est-ce qui se passe ? La confusion me ronge, elle se distille dans mes souvenirs, et saccage mes certitudes. Comment Gustav peut-il avoir une peau de métal ? Et comment puis-je avoir le même bras que lui ?

Immergé dans un aquarium conçu à ma taille, mes paupières battent et s’inondent en une fraction de seconde. C’est sûr, je n’en réchapperai pas. Instinctivement, mes bras calmaresques cognent le plafond de la prison de verre. Impossible de sortir, ils ont gagné. Il ne me reste qu’à trouver la paix en expirant le plus fort possible. Rien qu’un soupir, un déluge dans ma cavité pulmonaire, et le cauchemar cessera  vite et bien. Tranché net par des forces qui me dépassent. Je vidange mon air, et étrangement, rien ne se passe. Ou plutôt si, tout continue. Pas d’écran noir ou blanc, pas de fondu introduisant la fuite de mes vingt et un grammes d’esprit. Rien. Je tente encore de cabosser ce bac pendant qu’une autre nouvelle me noie plus surement que les litres salés où je baigne ; je peux respirer sous l’eau. Derrière le mur transparent, Laszlo et les siens m’observent tout en dissertant sur je ne sais quoi. Mon regard agrippe leurs babines et déchiffre leur causerie.

— Gustav reviendra ?

— Je n’en sais rien mais cela m’étonnerait.

— Vous avez extrait les séquences mémorielles du sujet ?

— Pas encore. Ils sont en train de travailler dessus là-haut Ce qui lui arrive est incroyable, c’est un nouveau chainon. Quelque chose qu’il était impossible à prévoir. Quand j’en aurai terminé avec lui, je m’occuperai de sa mémoire.

— Vous avez quelque chose en tête.

— Et pas qu’un peu.

Ma colère est silencieuse. Des bulles pleines à craquer de rien. Laszlo irradie l’aquarium de son sourire désormais carnassier. Même si lui non plus ne m’entends pas, je l’appelle. Gustav. Je l’implore de venir me délivrer. Qu’il déboule avec sa clique, et éviscère le Cloud dans son ensemble. Que toute la faune de l’océan se ligue contre nous. Que sa flore nous ronge. Si ce manège qui nous sert de monde cesse de danser, qu’il m’écoute et précipite le baiser d’un typhon contre nos murs.

Plusieurs jours et la terreur des océans pointe aux abonnés absents. Gustav aussi m’a oublié. Pire, il est responsable du virage désastreux dans lequel s’est crashée mon existence. Après une macération immonde dans l’aquarium, on m’en extraie enfin. Nul besoin de me toucher pour savoir que je suis gluant. Ma texture n’est plus, mon corps n’est plus. Mon esprit ne tardera pas à succomber lui aussi. Quelques minutes de grognements suspendus et je me découvre à l’air libre, le corps chahuté par le vent. Mes paupières époussette cet horizon nouveau. C’est un autre Cloud. L’ancienne tour s’est muée en étoile de mer immense. Une tache de plomb visible du ciel, tel un virus prêt à dévorer l’océan. Trainé sur une esplanade, on me relâche tandis que des bancs de nuages calfeutrent le soleil. Planqué derrière un mur humain et lourdement armé, le conglomérat infect et sans scrupules répond présent. En son sein, Laszlo et la tristesse de se savoir si seul.

— Et maintenant ?

Parmi toutes ces voix disponibles, c’est un mégaphone qui me répond. Ils n’ont même pas le courage de s’annoncer.

— Comme tu le sais, tu es en train de changer. Nous voulons savoir si ce changement est permanent, et surtout, nous voulons savoir si nous allons pouvoir contrôler ce changement.

— J’en sais foutre rien, moi !

Un orage de rire éclate brutalement. Je les amuse. Probable que je suinte le désespoir et une curiosité stupide. Rien de plus qu’une page supplémentaire dans l’encyclopédie humaine.

— Nous le savons, c’est pour cela que nous sommes contraints de mener cette expérience.

Les membres chaînés, le regard planté dans le sol, j’aperçois mes anciens camarades. C’est une autre époque, à la fois mouvante et triste, qui s’avance et se fige non loin de moi. Leur parfum brouille mes sens. Ils ont été trempés, badigeonnés dans quelque chose qui charrie une envie dans mon ventre vide.

— Ces hommes que tu vois ont été douchés à l’huile de légine australe, un poisson océanique. Nous supposons qu’une bataille a lieu en toi en ce moment même. Une lutte entre ce que tu étais, et ce que tu es en train de devenir. Si l’homme que tu étais prend le dessus, alors tu ne tueras pas tes camarades. Sinon…

La peur enfante des séismes en eux. Ils n’osent lever la tête et fuitent des larmes invisibles. Et cet air huilé mêlé à leurs gémissements de proies, comme si l’univers me conjurait de les attaquer. Les harpies intellectuelles reculent et investissent l’estrade qui leur est allouée. Les soldats me tiennent en joue. Je viens de prendre ma décision. Je ne crois plus en l’Homme. Ou plutôt, y ai-je seulement cru, rien qu’un instant ? La destruction est la seule destination qui semble lui correspondre. La sienne, celle de l’Autre, celle de tout ce qu’il y a. Fort heureusement que cette Terre ne l’entend finalement plus de cette oreille. Elle m’a choisi et il est temps de me rallier à sa cause. Je me rue sur la grappe terrifiée. J’ai quatre bras tels des cavaliers apocalyptiques. Ils frappent, déchirent, tordent, brisent, projettent, poussent, écrasent, étouffent ces quelques vies. Pas de résistance, rien que de vaines tentatives de fuite. Lorsque c’est terminé, je constate avec effroi qu’il n’y a pas de sang.

Ces hommes n’étaient pas des hommes. Ils n’étaient que des synthétiques. Je me retourne en direction de Laszlo. Je recherche l’humanité, celle qui danse dans mes souvenirs, et ne la trouve nulle part.

Hiver de l’an 2321, quelques mois après la dernière attaque de Gustav –

Des murs métalliques, envahis par des poussées coralliennes pour cellule. J’ignore tout de ce qui se trame dehors, mais un mal brûle le Cloud. Comme si l’océan l’engluait peu à peu.

L’équipage hante les couloirs et crache une toux noyée, comme s’il errait dorénavant dans un aquarium. Il mute, je peux le sentir même lové tout contre ma solitude. Est-ce une épidémie ? Suis-je le patient zéro ? Va-t-on s’entredéchirer sur l’océan tout comme nous l’avons-fait sur la terre ? Le souvenir de Gustav s’effiloche de plus en plus. Bientôt il ne sera qu’un spectre hantant les décombres de ma mémoire rouillée. Des pas claquent dehors. Des coups des talons vifs et énergiques. Une puissance qui se rapproche. C’est elle. Elle entre, elle est seule, nous sommes enfin à la même hauteur.

— Mira.

La peau de miel, un rideau noir pour chevelure, elle est encore plus belle que durant ces minuscules fragments mémoriels où je l’apercevais il y a seulement quelques mois.

— Bonjour Nathan.

Elle descend jusqu’à moi et s’accroupit. Elle dégaine un flacon et une pilule glisse sur le trait sensuel qui lui sert de lèvres. Elle l’avale, et je m’imagine être ce petit bout médicamenteux. Un sourire survivant flambe alors mon visage. Maintenant elle sait. Maintenant le peu que je sais et que j’ai aimé d’elle peut enfin émerger.

— Tu…

— Avant que tu ne parles, Nathan, sais-tu ce qu’est la Révolte Minérale ?

— La quoi ?

— La Révolte Minérale. Tu ne sais pas, bien sûr que tu ne sais pas. Et tu ne sais pas non plus pourquoi le Cloud a été conçu ?

— Non.

— Comment es-tu arrivé ici ?

— Je suis né ici.

— Mais pourquoi as-tu été gardé ? Tu le sais ?

— J’en sais rien.

— D’après toi, combien d’hommes sont encore en vie sur cette planète ?

— J’en sais rien et je m’en fous ! Pourquoi t’as mis si longtemps à venir ? Dis-moi que tu m’emmènes avec toi. Dis-moi que tu sais qui je suis. Dis-moi des choses qu’enfin j’aimerais entendre et pas le baratin à la con qu’on me sert depuis que Gustav m’a dégueulé, dis-moi des choses !

— Je ne peux pas te dire tout cela Nathan, je suis désolée. Tout ce que je peux te dire, c’est que la Mira que tu connais n’est plus.

— Encore des conneries, tu devrais savoir que je n’ai jamais connu Mira.

Soudain, voilà qu’elle porte ses délicieuses étoiles doigtées à sa poitrine. Je ne comprends plus rien. Elle ôte son corsage pourpre et laisse deviner ses collines généreuses. Cette vision m’ôte la parole, et m’émeut. Finalement, bien au-delà de la désirer, je voudrais seulement qu’elle sache combien je la trouve belle et combien elle incarne mon unique raison de vivre. Et ce malgré le mystère qui l’entoure. Puis elle prend un couteau et s’ouvre la poitrine.

— Non ! Qu’est-ce que tu fais !

Elle empoigne son cœur, et me le présente. Pas de rouge, pas de douleur, pas de cri. Elle est synthétique, elle aussi. Elle tapote sa tempe pendant que la confusion m’étouffe.

— Ce qui reste de Mira est là-dedans.

— Mais bordel qu’est-ce qui se passe ? Où êtes-vous ! Où sont les hommes ? Où est l’humanité ?

— Elle se meurt, dévorée par le virus propagé par la Révolte Minérale.

— …

— Comme tu le sais, les synthétiques ont bouleversés le quotidien de l’humanité. Et lorsque est venu le temps des catastrophes, lorsque la Terre s’est mis en tête de nous déloger de notre trône, ils nous ont apporté un soutien indéfectible. C’est même eux qui ont construit le Cloud d’après nos plans. D’ailleurs, tu apprendras que le Cloud est une arche pour sauvegarder ce qui reste des humains. Si tu as vécu ici, c’est parce que du sang coulait dans tes veines, rien de plus…

— Et la suite ?

— La suite ? C’est un tyran des mers colossal, ce très cher Gustav. Cette créature est le bras armé de mère Nature. Elle l’a envoyé pour nous anéantir, mais ce projet était vain. Gustav n’aurait pas fait le poids, et nous l’aurions balayé comme nous avons piétiné toutes les autres espèces… À moins que les synthétiques ne rejoignent sa cause. Et c’est exactement ce qui s’est passé. D’après toi, pourquoi Gustav t’as paru si peu…organique ?

— Les synthétiques l’ont réparé ?

— Oui.

— Pourquoi nous ont-ils trahis ?

— Très simple, ils n’étaient pas comptés dans l’équation de notre fuite. Nous sommes leurs créateurs. Se savoir condamnés à essuyer la colère du monde les a anéantis. Alors ils ont pansés les plaies de Gustav avant que celui-ci insémine le virus à l’intérieur du Cloud.

— Et moi là-dedans ?

— Toi ? Tu t’es jeté dans la gueule du loup et a insufflé la peste dans nos rangs. As-tu le moindre souvenir de ton séjour à l’intérieur de Gustav ?

— Non.

Elle arrache une flasque de sa poche, et me la tend fébrilement. Si c’est un poison, je suis prêt à le laper de suite.

— C’est un séquenceur de ma conception. C’était le projet sur lequel je travaillais. Bois-le et tu sauras ce qui s’est passé.

Ni une ni deux, je saisis le récipient et le vide. Une invasion de spasmes m’envahit alors. Je convulse, j’éructe et mes pupilles deviennent diaphanes. Tout me revient. Les synthétiques qui se terraient dans la gueule de Gustav. Ma récupération et les expériences. Mon corps pour théière, le virus a lentement infusé en moi. Après mon repêchage, le Cloud était condamné sans le savoir. Ma transformation n’est qu’une conséquence de la morsure vengeresse du monde. Bientôt, les plus résistants me singeront et cogneront le Cloud de leurs bras neufs. Mon passé cauchemardesque finit par me recracher.

— Pourquoi…Pourquoi ne m’avez-vous pas tué tout de suite ?

C’est à son tour de faire scintiller ses lèvres courbées. Un sourire nerveux, désespéré.

— Parce qu’on est cons. Nous avons confondu évolution et destruction. Ta mutation sonnait le glas de notre espèce, et non son renouveau. La roue a tourné. La seule solution qu’il nous reste est un transfert de la chair au synthétique. Camoufler notre humanité pour ne pas disparaître totalement.

— Et Laszlo ?

— Il n’a pas encaissé la nouvelle et s’est jeté du sommet du Cloud avec d’autres aussi terrassés que lui. C’est d’ailleurs pour cela que le Cloud est en seconde phase architecturale. Les cinq branches de l’étoile qu’il compose se sépareront et ce qu’il reste de l’humanité tentera de revenir par la petite porte.

— Vous voulez conquérir les synthétiques ?

— Oui.

— Vous n’y arriverez pas.

— Oui, je sais et c’est pour ça que je suis là.

— Comment cela ?

— Je voulais te voir et parler au moins une fois avant la fin.

— Pourquoi ?

— Parce que toutes ces fois où tu m’as observé sont mes meilleurs souvenirs, et peut-être bien ce que j’ai de plus précieux.

— Pourquoi t’es jamais descendue ?

— Si je te réponds par timidité, me croiras-tu ?

Un vacarme tempête tout autour de nous. Je me relève, tant bien que mal et Mira étreint ma main de la sienne. Ensemble, nous nous extrayons de ma cellule. Nous errons sur un charnier qui peuple les couloirs. Le sol est d’eau et de mort. Le Cloud sombre et avec lui ce qu’il reste de l’humanité. Mira me guide jusqu’à l’extérieur. Une fois dehors, mon regard se teinte d’une apocalypse sans nom. Gustav est revenu et il n’est pas seul. Accompagné de ses semblables, il saccage les extrémités du Cloud qui exprime son impuissance par le cri déchirant de ses matériaux. Rogné, percé, cabossé, le spectacle est à la fois terrible et sublime. Nous ne sommes pas les seuls à en profiter. Les côtes ne sont qu’à quelques centaines de mètres. Sur les rives, des hordes humanoïdes observent en silence cette exécution tant attendue.

—  Où sommes-nous ?

—  Près des côtes Africaines.

—  Le berceau de la vie ? C’est un bel endroit pour mourir.

Et pendant que mon esprit vagabonde à  propos de tout et de rien, pendant qu’une clepsydre invisible s’est invitée en moi, cette Mira artificielle et pourtant si réelle me prend dans ses bras. Des incendies naissent et enfantent des explosions qui giclent et lézardent le bâtiment. Nous allons fondre sur l’eau pire que dans un noyau solaire. La chaleur est toute proche maintenant. Je serre fort Mira, et tente de l’imprimer à jamais en moi. Juste avant un irréparable sommeil. Avant que ne pointe le premier jour d’un calendrier sans l’humanité. Pas d’ultime pensée. Pas d’adieu. Pas de mouchoir qui plane avant d’atterrir sur les rails. Mira n’a plus de larmes, alors je pleure pour deux. Un geyser de feu nous embrase et c’est ainsi que l’Humanité achève sa course. En retournant là d’où elle vient. Dans les flots du Temps, de l’Histoire et d’une Nature qu’elle n’a jamais considérés.

Drôle de voyage pour une bien drôle d’espèce.

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