Dragonnerie – 9. De pires empires (4/4)

La nuit était claire et froide. Bien que Scarlett fût épuisée et rassasiée, elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. Son esprit bouillonnait, impossible à calmer, ses idées s’entrechoquant dans le plus grand des désordres. Elle n’avait qu’une hâte : savoir ce que Shenlong leur réservait et où il les emmenait.
Il n’y avait plus un bruit. Tout le camp dormait, à l’exception de quelques gardes postés autour de la tente de l’empereur. Les feux s’étaient tous éteints ; seules quelques braises rougeoyantes palpitaient timidement dans la pénombre. Les étoiles n’en paraissaient que plus brillantes, criant leur lumière dans l’infini lointain. Scarlett aurait bien voulu crier elle aussi pour réveiller tous ces fainéants ! A quoi bon dormir quand l’objectif était si proche ?
Asphyx n’avait eu aucun problème pour s’endormir par exemple. Il avait demandé à Tao de lui construire une stalagmite pour s’enrouler autour, mais c’était purement pour la forme. Après avoir fini son repas, le dragon avait été suffisamment fatigué pour s’endormir en plein tremblement de terre.
Shenlong lui avait fait réaliser toute une série d’exercices magiques avant d’avoir l’autorisation d’engloutir quoi que ce fût. Jouer avec l’eau, l’air, le feu, la terre et la foudre pouvait faire perdre patience quand votre estomac réclamait pitance avec insistance et force gargouillis. Ashpyx s’était étonné de l’aisance avec laquelle il avait pu user de la télépathie. Les mots « faim ! » ou « manger ! » venaient un peu trop souvent s’intercaler dans l’esprit du dragon, au goût de Shenlong, mais si oubliait cet écho surgi des profondeurs abyssales du ventre monstrueux, sa communication par la pensée avait grandement progressé.
Dès qu’il en avait eu la permission, Asphyx s’était jeté sur la nourriture avec une voracité à faire pâlir de honte une horde d’ogres en fin de jeûne. Comment un estomac pouvait-il contenir autant ? Il devait s’y trouver un portail magique menant vers une autre dimension. Sinon, il n’aurait guère pu engloutir la moitié du serpent de mer, trois ours marins et un manchot harpon, plumes et bec compris !
Puis rien n’avait pu déranger le sommeil de plomb du dragon. Pourtant, la boisson aidant, les éclats de voix et les rires avaient été nombreux autour des feux de camp. Une discussion mouvementée avait derechef abordé la question de la rotondité de Pangéa. Wang n’osait plus la mettre en doute, il envisageait cependant de plus en plus sérieusement de naviguer tout autour du globe. Une telle expédition apporterait sans nul doute richesses et gloires à l’empire de Gyorésie. Leur supériorité face aux autres royaumes ne serait plus remise en question.
Puis peu à peu, les hommes avaient rejoint leur tente, éteignant leur voix et leurs feux. Scarlett aurait bien voulu pouvoir éteindre avec la même facilité les pensées qui se bousculaient dans sa tête. Quand ce tourbillon-là se mettait en marche à l’heure de dormir, rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Elle aurait peut-être dû être plus attentive aux principes de relaxation et de méditation que Tao avait essayé de lui enseigner au château de Verteroche. Lui et son maître Shenlong ne semblaient avoir aucun mal à se déconnecter de la réalité pour s’endormir sur commande.
Même Coâ dormait profondément, blottie dans un recoin de son cou. Pour un batracien, elle ne semblait souffrir ni du froid ni du manque d’humidité. L’eau salée ne la gênait même pas, alors que sa respiration cutanée lui interdisait normalement tout contact avec celle-ci. Il s’agissait bien là d’une grenouille hors-norme. Cependant, une grenouille hors-norme endormeuse de dragonne aurait été encore mieux !
Elle se dit que compter les étoiles pourrait l’ennuyer suffisamment pour la faire tomber de sommeil, mais après une heure ou deux – elle avait perdu la notion du temps – elle se rendit compte qu’elle prenait goût à ce travail de patience minutieux. Sept mille six cent quarante-deux étoiles, c’était déjà suffisant. Il fallait qu’elle en gardât pour les éventuelles prochaines nuits blanches. Sa vue perçante de dragonne lui permettait de discerner des centaines d’étoiles là où elle n’en aurait aperçu que deux ou trois en tant qu’humaine.
Puis elle se concentra sur le bruit des vagues. Chacune était unique de par sa longueur, sa vitesse, sa hauteur ou la force et l’angle du vent qui lui faisait face. Autant de paramètres à considérer pour pleinement comprendre leur mélodie liquide. Il arrivait même que deux vagues se rejoignissent ou que l’une d’elles perdît de la vitesse et ne parvînt pas à se briser sur le rivage.
Elle avait reporté son attention sur le roulement du sable et des galets quand elle se rendit compte que l’aube commençait à se lever lentement. Les hommes de garde préparaient de nouveaux feux en prévision du petit-déjeuner que les premiers réveillés ne manqueraient pas de réclamer. Jugeant que tout ceci prendrait bien trop de temps à son goût, Scarlett apporta quelques gros morceaux de bois flotté qu’elle avait repéré sur la plage. Elle en fit des brindilles de simples coups de pattes et les embrasa de son souffle igné.
Les hommes de l’empereur furent légèrement embarrassés, ils n’avaient pas prévu de préparer la nourriture aussi vite, cependant, comme tout était prêt, ils s’y attelèrent tout de même, après un haussement d’épaules résigné. Et les odeurs de viandes grillées et de plats épicés de flotter dans les airs. La princesse était ravie, ces senteurs appétissantes réveilleraient cette bande de fainéants qui ne pensait qu’à dormir. N’avaient-ils pas de buts dans la vie ?!
Asphyx fut bien sûr le premier à demander sa pitance. Son estomac réclamait encore qu’on le remplît, avec force autorité, suite à ses efforts inconsidérés de la veille. L’eau à la bouche, il parvint tout de même à rôtir les restes du serpent de mer pour le dévorer.
Tout le camp fourmilla bientôt d’activité. La nuit avait été trop courte, mais tous débordaient d’énergie. Les hommes de l’empereur émettaient moult théories loufoques dès le réveil : le volcanisme de la région ou la présence des dragons devait leur avoir fourni des forces.
Scarlett se dit qu’il serait plus sage qu’elle fît un tour. Elle risquait de carboniser tous ces rampants aussi vifs que des limaces pétrifiées. Elle était pourtant sûre que quelques flammèches de-ci de-là leur auraient apporté une saine motivation.
Le vent sifflant contre son corps écailleux l’apaisa assez rapidement. Comment faisait-elle pour se calmer auparavant, avant d’avoir acquis la capacité de voler ? Une petite voix qu’elle n’osa croire lui révéla qu’elle s’adonnait simplement à toute une série de caprices allant de briser des bibelots à punir des serviteurs innocents. Dans ses pires jours, elle aurait été jusqu’à s’enfermer dans sa chambre sans manger. Mais pareille ineptie prouvait l’impossibilité que de tels événements eussent pu arriver.
De longues trainées de fumée s’élevaient des sommets alentours. Les volcans avaient dû se réveiller pendant la nuit. Shenlong les emmenait-il assister à une quelconque éruption au fin fond du monde ? Elle lui exposerait sa vision des choses si tel était le cas. S’il souhaitait passer son temps à voyager vainement, il pouvait bien le faire seul !
Quand elle rentra au camp, les tentes étaient toutes rangées et les hommes finissaient de charger les denrées et matériels divers. Elle se posa lourdement à côté d’eux pour signifier qu’ils avaient intérêt à être prêts rapidement.
Ils furent dans les airs quelques minutes plus tard.
Les colonnes de fumée avaient encore grossi et se teintaient d’éclats rougeoyants à leur base. Scarlett était curieuse de voir une de ces éruptions. On lui avait révélé qu’il s’agissait de roches liquides qui jaillissaient du cœur de Pangéa et qui se solidifiaient en refroidissait. Ce devait être très intéressant à voir, elle n’en doutait pas, cependant, à l’heure actuelle, des affaires autrement plus importantes la tracassaient. Une explosion retentit dans le lointain, pulvérisant le sommet d’une montagne ; à croire que les volcans faisaient tout leur possible pour se faire remarquer ! Il y avait tout de même des méthodes moins destructrices pour faire son intéressant ! La princesse y excellait depuis son plus jeune âge, et elle n’avait jamais eu besoin de pulvériser quoi que se fût pour qu’on la remarquât, pas même la moindre petite colline.
Malgré tous ces vains efforts, les caprices de la géologie locale n’empêchèrent guère notre petit groupe de voler vers l’île Pyrhinok, la plus méridionale de l’archipel, portant un volcan du même nom. Au sud de celle-ci, plus rien n’était là pour déranger la surface faussement tranquille de l’océan. Avec leur vision draconique, c’était tout juste si Asphyx et Scarlett devinaient des icebergs flottants sur l’horizon.
Vu de plus près, le Pyrhinok était déconcertant. Même dans le cœur des Akanthes, aucune montagne ne se dressait aussi droite et aussi haut. Aucun marin n’avait jamais dû pouvoir accoster sur cette île puisque ses côtes consistaient en des falaises de plusieurs centaines de mètres. Même par les airs, l’accès paraissait improbable tant les flancs du volcan étaient abrupts. Bien que le sommet fût enflammé, nulle lave ne coulait sur les pentes de roche aiguisée. Hormis quelques lichens de-ci de-là, pas la moindre végétation ne semblait pouvoir pousser ici. Des oiseaux de toutes sortes appréciaient visiblement ce rocher imprenable : de la simple mouette au gigantesque vagabond des mers : l’albatros voilier. Celui-ci pouvait avoir une envergure de plus de dix mètres, ridiculisant même certains griffons.
Près des côtes, des manchots-harpons chassaient dans les eaux écumeuses. Ils faisaient des bonds surprenant hors des vagues déchaînées et poussaient la témérité jusqu’à s’en prendre aux otaries ou aux lions de mer.
Shenlong disposa le groupe en vol stationnaire face au volcan et expliqua qu’il ne fallait en aucun cas aller se poser dessus ou s’approcher trop près de l’eau. Puis, bien qu’il s’exprimât toujours par la pensée, il sembla hausser le ton :
— Mes salutations, Déesse Gaïa. Nous sommes prêts à vous entendre.
Un grondement sourd roula sous terre et tous les oiseaux s’envolèrent du Pyrhinok. Des flammes en jaillirent de plus belle et des vagues démesurées se dressèrent comme pour tenter de leur lécher les pieds.
La réponse ne se fit pas attendre. Le cri mental de Shenlong paraissait être un murmure à côté de ce rugissement rocailleux :
— Merci à toi, sorcier, de les avoir amenés jusqu’ici. Je vais pouvoir parler plus librement ainsi. Détruire et tuer ne me sied guère.
La période de nidification était fort heureusement achevée et les oisillons avaient fait leur premier vol depuis quelques octaines déjà. Sinon, aucun œuf ou nouveau né n’aurait survécu aux tremblements qui parcourraient le volcan. Les lichens eux au moins étaient bien accrochés, et la déesse s’en félicitait. Ravie de n’avoir aucune mort à déplorer, elle poursuivie :
— Je suis persuadée que nombre de questions se bousculent en vos têtes, princesse Scarlett, messire Asphyx. N’hésitez plus, posez les !
— Je… Je ne… Pourquoi… babilla la princesse.
Elle ne comprenait pas bien pourquoi il avait fallu aller si loin si le seul souci de la déesse avait été d’épargner les vies que ses tremblements de terre menaçaient quand elle prenait la parole. Il aurait suffit d’aller au large des côtes de Xanadu ! Quelques insignifiants poissons auraient eu la peur de leur existence, et ça leur aurait surtout épargné deux journées inutiles de voyage aller-retour !
Elle avait tant de questions, tant d’incompréhensions et d’incertitudes. Tout se mélangeait, elle ne savait pas par quoi commencer !
Prise qu’elle était dans ses réflexions, Asphyx la devança :
— Que vous voulez-vous de nous ? Pourquoi nous avoir choisis, divine Créatrice ?
Les éléments ne décoléraient pas. L’eau, le feu et la terre rugissaient leur courroux. Des nuages orageux se profilaient au loin, les cinq éléments seraient bientôt au complet dans ce ballet chaotique.
— Une juste interrogation, Asphyx, commença Gaïa. Ce que j’attends de vous, c’est fort simple : sauvez Pangéa. J’ai longuement étudié le fil de vos existences, parmi beaucoup d’autres, et mes conjectures m’amènent à penser que vous en êtes les seuls capables.
— Sauver le monde ? Mais de quoi ?! Il se porte à merveille si j’en crois mon roi de père. Aucune guerre n’a été signalée depuis maintes années ! s’emporta Scarlett.
— Oh, mais la menace qui s’approche est autrement plus terrible qu’une guerre, princesse. Je parle de la destruction pure et simple de la planète, l’anéantissement de toute vie et la mienne probablement avec !
Elle laissa cela s’imprimer dans les esprits avant de continuer :
— Il s’agit d’un de mes frères, Kaconir. Selon vos standards, c’est un dieu. Alors que je défends la vie, lui, défend la pureté du vide, de l’inerte. Il s’était juré de me retrouver, et je l’ai senti se diriger par ici il y a de cela seize mois. Je ne puis être sûre du temps qu’il mettra pour arriver, mais je dirais qu’il nous reste au moins un an et douze jours.
Si les dragons étaient précis, il n’était pas étonnant qu’une déesse le fût tout autant.
— Vous voulez que nous affrontions un dieu ?! s’insurgea la princesse. Nous ne ferons jamais le poids ! Pourquoi ne le combattez-vous pas vous-même ? Vous êtes une déesse après tout. Vous êtes la plus à même de le vaincre !
L’empereur Wang et ses hommes eurent un mouvement de recul, s’attendant à être frappé par le courroux divin à tout moment. Comment cette princesse présomptueuse s’imaginait-elle pouvoir mettre en doute les paroles de la Créatrice et avec une telle insolence ?!
Cependant, le juste châtiment ne vint jamais. Au lieu de cela, Gaïa répondit d’une voix triste :
— La situation n’est malheureusement pas si simple. J’aurais toutes mes chances de triompher de mon frère si je ne m’étais pas prise au piège. Je fais littéralement parti de ce monde. Si j’en sors, la planète sera défigurée et toute vie à sa surface annihilée. Le simple fait de m’exprimer par la pensée génère des tremblements de terre dévastateurs. Vous avez pu le constater à Xanadu, et cela pour une poignée de secondes.
— Allons mais c’est ridicule ! rugit Scarlett. Que pourra notre magie contre un dieu ?! A-t-il seulement un corps ? Peut-il être blessé ? Un immortel n’a rien à craindre de simples mortels !
Tao tenta bien de la calmer, mais la princesse était sourde à toute remarque. Le volcan les engloutirait bientôt de ses feux et ils n’auraient plus à se soucier de ce Kaconir.
— Je dois vous faire quelques révélations sur notre nature véritable, commença Gaïa d’un ton qui ne trahissait nulle colère. Nous ne sommes pas des dieux, au sens où vous l’entendez, mon frère et moi. Nous sommes des êtres vivants, très différents et bien plus complexes que vous ne l’êtes, mais vivants malgré tout, et bel et bien mortels. Que j’aie plus d’un million de vos années ne change rien à ce fait.
Vanis tenta vainement de compter sur ses doigts, mais le concept de milliers était déjà abstrait pour lui. Il avait de toute façon abandonné l’idée de vouloir comprendre ce qui l’entourait depuis quelques jours, ce million n’y ferait pas exception.
La Créatrice poursuivit :
— Nous sommes des Drakh. Les premiers êtres que j’ai conçus sur Pangéa étaient des dragons, et comme le narre la légende, je les ai bien créés à mon image. Mon corps se trouve juste sous la croûte de Pangéa. Je me nourris de son énergie souterraine et je maintiens les terres émergées entre elles. Les chaînes de montagnes ne sont que mes épines dorsales et ce volcan qui vous fait face est l’une des cornes de mon nez. Si j’ai demandé à Shenlong qu’il vous mène ici, c’est qu’il m’est plus facile de dialoguer si l’on se trouve devant moi. Et ainsi, je ne cause presqu’aucune destruction.
Et de jeter chacun un œil nouveau sur le Pyrhinok, levant lentement le regard vers son sommet si lointain ; une corne donc. Combien de temps leur faudrait-il pour abattre une telle montagne ? Un mois, un an, une vie ? Et ils devraient affronter une créature si démesurée ? Il devait s’agir d’une plaisanterie de bien mauvais goût.
— En somme, divine Créatrice, vous êtes une dragonne géante, à échelle planétaire ? tenta Asphyx.
— Tu résumes assez bien, confirma Gaïa.
— Et que pensez-vous que des insectes tels que nous puissent faire contre ce Kakonir ? C’est tout juste s’il sentira nos piqûres !
— Détrompe-toi, Asphyx. J’ai décelé en toi un potentiel magique assez unique. J’ai participé à la transformation de Scarlett en dragonne, mais c’est bien toi qui a initialisé le processus. Je n’avais jamais vu ce cas de figure encore. A mesure que sa métamorphose avançait, j’ai pu communiquer avec elle. Ce que vous preniez pour des prédictions n’étaient en réalité que mes mots. Ce petit stratagème était nécessaire ; trop de vos semblables n’ont pas supporté que je m’adresse directement à eux et sont devenus fous.
Les nuages noirs de pluie avaient atteint le sommet du Pyrhinok. Les flammes et les éclairs en éclairaient à tour de rôle les sombres entrailles nébuleuses. Il pleuvait des trombes d’eau, mais, d’un commun accord, l’ensemble des sorciers avait dressé une protection pour rester au sec.
— D’ailleurs, la dernière prophétie que je t’ai inspirée, Scarlett, était un avertissement quant à Kaconir :
« Vois l’ophidien d’obsidienne
Surgir des nuits infinies,
Toi qui naquis rampante
Et se vit accorder les cieux
De celui qui te fit renaître
Tu devras mener la quête.
Seize ailes à vaincre,
Contre le vicieux Ether
Pour que demeure l’éternelle. »
Mon frère est aussi noir que le vide spatial dans lequel il voyage, d’où la comparaison avec l’obsidienne, précisa Gaïa.
Asphyx, qui ne goûtait pas particulièrement les devinettes, ne put s’empêcher d’objecter :
— Et lui inspirer « Attention, Kakonir, le dragon géant noir, traverse actuellement l’espace pour venir réduire Pangéa en poussières ! » n’aurait pas été plus simple ?!
Quand le marteau de nain s’était coincé entre ses dents, Asphyx aurait apprécié un peu plus de clarté dans ces sacs de nœuds verbaux censés les aider ! Il avait beau chercher, il ne parvenait pas à imaginer quelque chose de plus haïssable que des prophéties.
— Et faire fi du style ? L’on ne déclame pas des augures comme la roture jette ses ordures, messire le bicolore. Toujours est-il que beaucoup de vos questions auraient pu trouver réponse dans cette dernière prédiction. Les seize ailes appartiennent aux huit dragons qu’il te faudra rencontrer pour t’accomplir. Ils ne seront pas évidents à convaincre. Il s’agit de mes huit premières créations, voilà de cela plus de soixante mille de vos années ; ils en sont assez fiers et possèdent une force magique rare.
Elle laissa Asphyx digérer la nouvelle un temps, puis reprit :
— Dans l’immédiat, continue l’entraînement avec Shenlong. Il saura te préparer. Quant à toi, Scarlett, j’aimerais te garder avec moi quelques jours.
Et les deux dragons d’opiner sagement. Quand une déesse vous exposait ses souhaits, ils avaient qualité d’ordres.
— Bien. Lorsque tu seras prêt, Asphyx, nous verrons la suite ensemble. A présent, nous avons toute la journée devant nous, je me ferai un plaisir de répondre aux plus triviales de vos questions.
Comment ça triviales ? Scarlett avait encore une foule d’interrogations de première importance ! Comme par exemple… elle ne savait pas encore, mais elle allait trouver !
L’empereur Wang en profita pour prendre la parole. Il devait après tout se montrer à la hauteur de son statut de représentant divin. Il n’avait pas la prétention de sauver le monde, lui. Gérer un empire prenait bien assez de temps comme cela !
— Ô divine Créatrice, pourvoyeuse de vie, dispensatrice de sagesse, l’éternelle qui était et sera…
— Tu as une question, Wang, le coupa Gaïa. Je t’écoute.
— Certes. Je voulais juste m’assurer d’une chose. Pangéa est-elle ronde ?
— Voudrais-tu qu’elle soit cubique ? Bien évidemment qu’elle est ronde. Enfin pas exactement puisqu’elle est légèrement aplatie aux pôles.
Sur cette rebuffade, l’empereur devint subitement plus silencieux et humble. Asphyx, quant à lui, n’était pas intimidé si facilement et sa curiosité bien loin d’être étanchée. D’où venaient Gaïa et les autres Drakhs comme elle ? Avaient-ils créé l’ensemble de l’univers ? Quel était le sens de la vie ? Quel genre de roche fallait-il ingérer de préférence pour avoir des écailles brillantes et résistantes ? Si Kakonir souhaitait voir anéanti toute forme de vie, pourquoi ne mettait-il pas fin à la sienne en premier ?! Pourquoi avoir créé cette espèce répugnante et vicieuse qu’était les trolls ?
Gaïa répondit patiemment à toutes ces questions fort pertinentes. Il faut dire qu’elle n’avait pas grand-chose à faire ces temps-ci à part observer et insuffler de la magie par-ci par-là, sans trop exagérer, sinon elle risquait de générer des tremblements de terre. La création de Pangéa et de ses créatures l’avait occupée quelques milliers d’années. Elle n’avait pas vu le temps passer à cette époque, tant elle avait été absorbée à sa tâche.
La concentration d’Asphyx vacillait quelque peu à mesure que son estomac se vidait, il en comprit cependant les grandes lignes : Gaïa et ses semblables avaient été créés par des entités supérieures qu’elle nommait les êtres de lumière. Ces derniers étaient originaires du tout originel – un concept que la Créatrice elle-même n’était pas bien sûre de comprendre. Ce tout n’avait été composé que d’énergie et de lumière d’où des bulles s’échappaient de temps à autre. Au moment de leur séparation, ces bulles d’énergie étaient si instables qu’elles explosaient, donnant des univers.
Les êtres de lumière profitaient parfois du départ d’une de ces bulles pour s’y glisser. Gaïa prétendait qu’un seul de ces êtres était plus vaste que n’importe laquelle des étoiles de cet univers. Aucun d’eux n’avait de nom, mais celui qui avait créé les Drakh avait été baptisé Luxh par ces derniers.
L’univers dans lequel Luxh s’était glissé, quittant à jamais le tout originel, s’était révélé impropre à la vie. Les règles qui le régissaient étaient inadéquates, et sa texture trop pauvre, stérile et froide. Il avait opté pour son propre sacrifice traversant l’informe et menant ses créations vers un univers plus convenable.
Le franchissement l’avait affaibli et Luxh n’avait survécu qu’aux premiers instants de ce nouvel univers, quand sa matière était encore dense et chaude. Certains Drakh avaient été créés dans le premier univers ; Gaïa l’avait été dans le deuxième et n’avait connu son parent que quelques secondes avant qu’il ne s’éteignît. Ce furent les secondes les plus riches et intenses en enseignements de sa longue existence.
Ce fut à ce moment que Gaïa et ses frères et sœurs se séparèrent en deux groupes d’opinions très distincts : les défenseurs de la vie et les défenseurs du vide. Il y avait eu quelques affrontements, entraînant la mort de quelques Drakh, mais Gaïa était parvenu à s’échapper.
Elle avait voyagé dans le vide spatial pour s’éloigner de ses frères et sœurs destructeurs et trouver un moyen pour répandre la vie dans cet univers. Elle ne savait pas comment la créer dans les étoiles, aussi porta-t-elle plutôt son attention sur les planètes. Elle en chercha une suffisamment à l’écart et correspondant à ses critères pour abriter la vie.
Elle ne trouva rien qui la satisfît vraiment et décida donc de remodeler un système solaire à sa convenance. Grâce à ses pouvoirs, elle redisposa les planètes et leurs satellites où bon lui semblait. Puis elle redirigea les comètes et astéroïdes des parages pour ajouter de la masse et de l’eau à la planète qui deviendrait Pangéa.
Enfin, elle s’attela à créer la vie, laissant libre court à son imagination foisonnante. Elle aimait chacune de ses créations – cloportes et trolls y compris – et ne laisserait pas Kaconir anéantir son travail.
Quant aux roches qu’Apshyx devait privilégier pour ses écailles, Gaïa lui conseilla d’ingérer du jade et de l’obsidienne. Pour Scarlett, de l’albâtre suffirait.
Gaïa s’étonna qu’on voulût donner un sens à la vie. Pour elle, c’était comme essayer de trouver un sens à la lumière, d’expliquer pourquoi les ronds ne sont pas carrés, le feu chaud et la glace froide.
Asphyx trouvait tout cela réellement passionnant, cependant, un souci plus immédiat lui occupait l’esprit :
— Divine Créatrice, n’y aurait-il rien à manger par ici ? J’ai une faim atroce !
Celle-ci fut prise d’un fou rire rocailleux ; ce ne devait pas être la question qu’on lui posait le plus souvent. Elle accéda malgré tout à sa requête :
— Dis-moi ce qui pourrait satisfaire ton palais, noble ventre sur patte. Il en va de ma responsabilité que tu sois si vorace, c’est ma griffe qui t’a façonné ainsi ! Nomme ton repas et il t’apparaîtra.
Le dragon avait du mal à réfléchir quand son estomac grondait son mécontentement :
— C’est-à-dire que j’hésite énormément. Hier en survolant l’océan, j’ai aperçu une tortue-tigre et un crocodile-baleine dont j’aurais bien goûté la chair.
— Eh bien, voilà qui est fort simple. Pourquoi choisir quand les deux sont possibles ?
Une vive lumière apparut en un point du volcan, éblouissant les membres du groupe qui tentaient de maintenir leur vol stationnaire dans le rugissement des éléments. Quand ils purent ouvrir les yeux de nouveau, une vaste plateforme rocheuse lévitait vers eux ; y était entreposé, sans vie, les deux créatures qu’Asphyx avait souhaité déguster. Celles-ci faisaient partie des monstres marins redoutés par les marins de toutes les mers, bien qu’elles ne fussent pas les plus dangereuses. Mais leur fréquentation des eaux de surface les rendaient particulièrement visibles alors que ceux des grandes profondeurs n’étaient que très rarement aperçus ; et personne ne survivait à la rencontre pour la relater.
Après avoir remercié chaleureusement la déesse, le dragon se précipita sur le crocodile-baleine qu’il cuisit rapidement de son souffle igné. La princesse s’occupa de décortiquer l’immense tortue et de la rôtir. Chacune des créatures égalait Asphyx en taille, il y aurait de quoi contenter l’appétit de tous. Gaïa avait bien fait les choses, puisque la plateforme permettait à l’intégralité du groupe de se poser sans avoir à subir les tremblements de terre qui sévissaient toujours. Les ailes des griffons, peu habituées à faire du surplace, apprécièrent grandement l’opportunité.
Quand il eut dévoré la moitié du crocodile géant, Asphyx avait une assez bonne idée de son goût pour passer à la dégustation de la tortue-tigre. Il ne lui fallut que quelques bouchées goulues pour se rendre compte que la chair de cette dernière était la plus savoureuse des deux. Il daigna malgré tout en laisser un peu à ses compagnons pour qu’ils goûtassent.
Une fois rassasié, Asphyx eut le temps et la force de s’étonner de la puissance magique de la Créatrice. Faire ainsi apparaître des choses depuis rien, et les faire tenir dans les airs, même Shenlong devait en être incapable !
— Détrompe-toi, riposta-t-elle au dragon. Rien n’apparaît du néant. J’utilise simplement l’énergie en moi. Energie et matière sont liées, ce n’est qu’une variation de forme. Le tout est de savoir donner la forme voulu à cette énergie.
Asphyx ne put qu’opiner ; il serait bien en peine de faire apparaître ne serait-ce qu’une simple rognure d’ongle avec son énergie.
— Shenlong t’enseignera tout cela prochainement, j’en suis sûre.
La plateforme sur laquelle tous se tenaient vacilla légèrement, de sinistres fissures striant sa surface.
— Je ne vais point pouvoir maintenir cet artifice plus longtemps cependant. Je risque de causer des séismes plus violents encore, et je ne voudrais pas ravager la région. Il va vous falloir reprendre les airs.
Tous s’envolèrent de nouveau, à regret. Et la plateforme de s’émietter subitement vers la mer déchaînée.
— Toutefois, vos questions sont toujours les bienvenues. Sur quels autres sujets puis-je vous éclairer ?
Gaïa répondit aux plus triviales des interrogations avec force patience et détails. L’hippodon – plus connu sous le nom de cheval à dent de sabre – était bien plus rapide qu’un hippomouth au galop ; sa laine lui tenait chaud, mais l’incommodait pour la course. S’injecter du venin de crotale-volant n’était pas une bonne idée ; aucune immunisation n’était possible, Gaïa l’avait conçu ainsi ; cela permettait juste d’être très malade, longtemps, puis mort. Le tigre-ours était effectivement plus fort que l’ours des cavernes. Un géant suffisamment affamé pouvait manger un cérammouth adulte entier à lui tout seul. Et non, personne d’autre que Scarlett ne bénéficierait d’une métamorphose draconique. La faune de Pangéa ne pourrait sûrement pas subvenir à une explosion de la population de dragons.
Quand ils en eurent fini, la Créatrice souhaita bon retour à tout le groupe et les invita à revenir quand bon leur semblait. Elle rappela à Asphyx l’importance de sa mission et combien il était vital qu’il se focalisât sur son entraînement magique.
La princesse Scarlett resta seule près du Pyrhinok. Elle était curieuse de savoir ce que lui enseignerait la déesse mais craignait tout de même de ne pas être à la hauteur. Être une dragonne et user de magie étaient assez nouveau pour elle.
Elle regarda Asphyx et les griffons l’accompagnant s’éloigner à tire d’ailes, alors que la terre, l’orage et les flots grondaient. Ils seraient probablement de retour à Xanadu avant la nuit.
Elle aurait probablement apporté de quoi lire si elle avait su qu’elle allait rester seule ici, pour quelques jours. Enfin, lire en volant sous la pluie pendant un tremblement de terre ne devait pas être très évident. Elle pouvait la garder tant qu’elle voulait, du moment qu’elle ne l’empêchait pas de se rendre à l’anniversaire de son frère Gontran. Déesse ou pas, une princesse avait ses obligations !

Ronde et féconde, cette terre t’a vu naître.
De ce monde, te voilà la progéniture,
Il t’offre sa chair et son sang pour te repaître,
Tu devras pourtant limiter tes aventures
À son sein protecteur, prisonnier de son être.
L’Eternelle même ne saurait s’en séparer,
Ses ailes, scellées, profondément amarrées,
En inspire la vie qu’elle insuffle à son tour,
Aspire à ses peines, souffre en silence sourd.

Ode des elfes sombres à la démiurge prise en terre

Fin du livre premier.

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