Dragonnerie – 9. De pires empires (3/4)

La princesse avait repris forme humaine pour profiter du sommeil de son compagnon en répondant au courrier d’Eléloïm. L’empereur s’empressa d’aller lui quérir plume, encrier et parchemin afin qu’elle pût s’exécuter.
Elle n’avait cependant pas retenté d’écrire depuis sa transformation en dragon. Dès qu’elle posa la pointe de la plume pour tracer la première lettre, celle-ci se brisa nette entre ses doigts. Avec un bras pesant plus encore qu’un troll pétrifié, manier un objet si frêle et précis se révélait être une tâche quasi-insurmontable. Il lui fut apporté plusieurs autres plumes, rien n’y fit, l’essai se soldait toujours au même résultat fâcheux. Gaïa ne pourrait pas dire que l’empereur n’avait pas donné de sa personne. Chacun de ses porteplumes était taillé dans des matériaux précieux – ivoire, nacre, onyx – et lui avaient coûté une fortune. Il n’avait pas fait l’affront à la dragonne de lui prêter ceux en écaille ou os de dragon. Il lui fallait également en garder quelques-uns s’il voulait répondre aux nombreuses missives qu’il recevait nuit et jour.
Scarlett abandonna finalement – elle se chargerait de réapprendre à manier la plume quand elle en aurait le temps – et chargea Tao d’écrire le courrier. Il s’occuperait également de lancer le sort nécessaire à la compression de la lettre.
Et la princesse de réciter :
— « Chère Mère, cher Père, cher Pierre-Emmanuel, cher Gontran, chère fée Blarde, cher… »
— Vous ne pourriez pas abréger, se permit d’interrompre Tao. Un « cher Tous » après votre famille proche me semble seoir parfaitement.
Etonnamment, la princesse ne se formalisa point qu’on la reprît, mais continua sur sa lancée en acceptant la remarque :
— « …cher Gontran, cher Tous.
Nous vous remercions pour votre courrier qui nous a fait le plus grand plaisir. Nous sommes bien arrivé en Gyorésie, rassurez-vous. Asphyx a commencé son entraînement avec Shenlong et celui-ci semble porter ses fruits. Tao a également fait d’énormes progrès et maîtrise de mieux en mieux son corps métamorphe.
L’empereur de Gyorésie nous a reçus en personne et fait donner un banquet en notre honneur. J’en conviens que c’est le minimum pour accueillir la princesse de Verteroche comme il se doit, mais les coutumes en ces contrées sauvages sont parfois quelque peu rustres. »
Préférant éviter une dispute inutile quant à l’usage exagéré des mots sauvages ou rustre, Tao garda le silence. De plus, l’on pouvait aisément admettre que leur accueil n’avait pas été des plus chaleureux de prime abord. Quand une intervention divine devenait nécessaire pour rétablir les élémentaires règles de courtoisie, on pouvait douter des réelles bonnes intentions de vos hôtes.
Scarlett quant à elle ne souhaitait pas évoquer ce lien avec Gaïa qu’elle venait de découvrir. Du moins, pas tant qu’elle n’en comprenait pas mieux la teneur. Elle ne voulait surtout pas les inquiéter pour rien. Shenlong craquerait bientôt, elle le sentait. Quand elle en aurait fini avec lui, il lui livrerait tous ses secrets les plus intimes – enfin pas trop intimes non plus, il y avait certaines choses qu’elle ne préférait pas savoir.
— « Asphyx et moi serons bien évidemment présents pour l’anniversaire de Gontran. Je serais une bien piètre sœur dans le cas contraire.
Eléloïm, je suis ravie que vos recherches sur Urgaroth se déroulent selon vos désirs. Si vous manquez de quoi que ce soit, n’hésitez pas à vous adressez directement au roi ou à la reine de ma part. Que Grissylve et Verteroche se réconcilient me tient vraiment à cœur.
Ne vous inquiétez surtout pas pour nous. Nous vivons en retrait dans les montagnes, loin de tout danger, si ce n’est l’ennui. Nos pensées vous accompagnent.
Je vous embrasse, portez-vous bien ! »
Tao ne releva pas ce dernier mensonge éhonté. Il réalisait bien que dire la vérité aux parents de Scarlett sur les dangers qu’ils encourraient depuis le début de leur séjour – qui ne faisaient que croître – ne leur rendrait nullement service.
Il acheva le courrier en lançant le sortilège adéquat et lança le pigeon dans les airs – enfin, il lui donna juste un peu d’élan pour l’aider à décoller.
— Oh non ! J’ai complètement oublié c’est terrible ! s’écria la princesse.
— Qu’y a-t-il ? s’alarma Tao, prêt à poursuivre le pigeon.
— Vous ne réalisez donc pas ?! Je leur ai confirmé notre présence à l’anniversaire de Gontran, mais je ne leur ai pas précisé quel type de robe je souhaitais porter. Quelle couleur ? Quelle longueur ? Quel tissu ? Comment vont-ils faire ?!
D’abord interdit, Tao prit conscience que, même métamorphosée en dragonne, Scarlett restait la princesse qu’il avait connu. Cela le rassura ; il était lui-même devenu une monstruosité, mais l’ancien sorcier qu’il avait été se tenait en réalité toujours là.
Tandis qu’Asphyx s’était assoupi, Shenlong en avait profité pour faire installer une selle sur le dos du dragon. Le sorcier souhaitait en effet que l‘empereur fût transporté par son disciple. Or, le souverain de Gyorésie n’accepterait pas à moins que certains standards de confort et de sécurité ne fussent respectés. Sa garde personnelle devrait bien évidemment l’accompagner, au cas où l’empereur Wang viendrait à tomber depuis les airs. C’était peu probable, mais Shenlong voyait cela comme une charge supplémentaire pour fatiguer Asphyx. Celui-ci se révélait quasiment infatigable physiquement, même si le voir endormi semblait contredire cette constatation.
La cour principale commençait à s’activer, signe que l’empereur accompagnerait bel et bien le groupe jusqu’en Rhinésie. Des vivres furent entassés, du matériel, nécessaire au dressage d’un camp provisoire, rassemblé et des griffons, qui porteraient tout ce fatras, harnachés. Une sorte de gros ballon lourdement lesté fut également amené. On y attacha une grande partie des sacs et du lest en fut retiré peu à peu. Scarlett interrogea Tao à propos de ce curieux dispositif. Les alchimistes gyorésiens parvenaient apparemment à créer un air très léger à partir de l’eau. La princesse se dit qu’Eléloïm aurait harceler le sorcier jusqu’à ce qu’il lui eût révélé dans les moindres détails comment reproduire ce prodige. Tao, quand à lui, ne s’étendit pas davantage sur le sujet ; soit il n’en savait guère plus, soit il préférait garder ceci secret.
Dans un bâillement proche du rugissement, Asphyx se réveilla enfin. Tel un félin géant, il étira ses puissantes pattes loin devant lui, déployant par la même occasion ses longues ailes qui parurent particulièrement sombres en cette journée ensoleillée. Nombreux furent ceux qui reculèrent face à ces ténèbres semblant se lever pour les engloutir.
Tao, prit d’une subite inspiration, jugea nécessaire d’ajouter :
— Je doute que vous aillez à user de votre feu de dragon, cependant, si le cas se présentait, évitez de le souffler trop près de ce ballon. Cela pourrait se révéler assez dangereux.
Asphyx ne comprit pas vraiment pourquoi on lui parlait d’un stupide bout de toile gonflée à son réveil, malgré tout, il opina volontiers.
— Et vous qui ne juriez pouvoir dormir qu’enroulé autour d’une stalactite ! Je vous trouve le sommeil bien facile ces temps-ci ! s’amusa la princesse.
— L’on ne contrôle, ni refuse une sieste, voyons, ma bien-aimée !
Puis émergeant un peu plus de son assoupissement, le dragon remarqua qu’un certain nombre d’harnachements avaient été disposé sur son dos. Il n’osa protester quand il réalisa que Shenlong donnait encore des ordres afin qu’on accrochât toute une série de sacoches au poids non négligeable.
Quand l’empereur se montra enfin, celui-ci fit mine de vouloir voyager dans une sorte de carrosse profilé, requérant deux griffons à l’avant et deux autres à l’arrière pour assurer une certaine stabilité dans les airs.
Wu s’opposa à ce mode de transport, en usant de son talent pour les formules de politesse. Celles-ci, délayant le propos véritable du maître sorcier, permirent à Tao de traduire calmement la discussion à la princesse qui donnait des signes de curiosité quelque peu ostentatoires.
L’empereur était persuadé que Pangéa était plate, aussi, Wu voulait-il que Wang pût voir de ses yeux qu’il n’en était rien. Or pour ce faire, il fallait qu’il voyageât à l’air libre, et non enfermé dans son carrosse aérien qui ne laissait rien voir de l’extérieur.
La princesse se dit qu’il était temps d’utiliser l’influence que lui avait légué la déesse Gaïa. Coupant sans ménagement la parole à l’empereur, elle lui demanda de prendre place sur le dos d’Asphyx. Elle précisa que la créatrice exigeait qu’il en fût ainsi. C’était bien évidemment un mensonge, mais ils étaient redevables envers Wu. Celui-ci avait pris leur défense au péril de sa vie.
L’empereur hésita visiblement, tiraillé entre une possible contrariété divine et sa propre peur du vide. Il se dit qu’après tout, s’il devait mourir écrasé au sol, ses souffrances seraient infiniment plus brèves que ce que pourrait lui réserver la créatrice courroucée.
Accompagné de sa quinte de sorciers, Wang vint s’installer sur le dos d’Asphyx. On ne lésina point sur les sangles fixées à sa suprême seigneurie. Ses gardes avaient leur sorcellerie pour se tirer de tout mauvais pas, ils n’allaient pas lui retirer sa seule sécurité tangible. Ces attaches avaient beau le lier à l’une des créatures les plus dangereuse de ce monde, elle était également une des seules à pouvoir se maintenir en l’air sans artifice.
Tout ceci participait bien évidemment à l’entrainement que Shenlong avait prévu pour Asphyx. Que la touche finale de persuasion eût été portée par la princesse était un imprévu fort bienvenu. Le poids qu’il avait pu faire charger sur son disciple dragon était bien supérieur à la fois précédente. Il arriverait bien à le fatiguer cette fois-ci !
Shenlong n’avait pas eut besoin du poids de la princesse cette fois-ci – il risquait de la vexer à la longue s’il continuait à l’utiliser ainsi –, il avait veillé à ce que les plus lourdes sacoches fussent réservées pour Asphyx. De toute façon, Scarlett était bien trop impatiente à l’heure actuelle pour rester assise sur son compagnon d’écailleux. N’y tenant plus, elle écarta ses ailes blanches et s’élança dans les airs. Elle n’avait pris personne sur son dos, elle avait envie de sentir le vent couler librement sur son corps et ne pas avoir à se soucier de passagers pouvant chuter. A vrai dire, elle avait bien un passager ou plutôt une passagère, du nom de Coâ, mais celle-ci avait un talent certain pour rester accrochée en toute circonstance. Elle n’avait même pas lâché quand Scarlett, sous l’emprise de Gaïa, s’était transformée en dragon.
Elle dut faire quelques cercles autour de Xanadu avant qu’Asphyx ne la rejoignît, accompagné d’une vingtaine de griffons, dont deux trainant le fameux ballon flottant.
Tao avait dû se sentir suffisamment sûr de ses capacités de métamorphe puisqu’il s’était fait pousser une paire d’ailes pour suivre le groupe.
Quant à Vanis qui ne comprenait pas grand chose à la situation – la princesse Scarlett se prenait pour Gaïa, donc il fallait rejoindre une île au sud, c’était évident –, il avait pris bord sur un des griffons.
Shenlong les dirigea plein est, survolant les riches campagnes agricoles de Xanadu. Les paysans occupés à travailler leurs terres ne purent s’empêcher de fixer bouche bée ce cortège assez singulier.
Ils rejoignirent relativement vite la côte qu’ils longèrent plus ou moins. Des villages de pêcheurs y était éparpillés tout le long, avec leur lot d’embarcations – certaines si petites qu’Asphyx se demanda comment un rampant pouvait y tenir.
Le dragon en aurait bien profité pour exercer ses capacités de télépathe avec Tao, mais il se maintenait en l’air difficilement, sa concentration entièrement focalisée sur son vol. Les muscles de son dos le brûlaient comme jamais et ses ailes lui paraissaient aussi lourdes et pénibles à remuer que s’il avait essayé de voler sous l’eau.
Il avait bien compris que cela faisait partie de son entraînement, aussi ne comptait-il pas s’avouer vaincu par quelques babioles entassées dans des sacs.
Il remarqua tout de même à un moment que Tao, s’adressait à lui par télépathie. Ils survolaient actuellement une cité portuaire au moins aussi importante que Xanadu se nommant Angkor. Le dragon n’eut pas la force de lui répondre.
Shenlong demanda à l’empereur s’il souhaitait faire une pause avant de traverser la mer Céphalée. Asphyx avait secrètement espéré qu’il accepterait, cependant Wang déclina la proposition. Le dragon n’avait jamais survolé la région et il n’avait aucune idée de la distance qu’il fallait parcourir au-dessus de l’eau pour atteindre la Rhinésie. Le plus court serait le mieux.
Une astuce de vol lui revint à l’esprit. C’était sa mère qui lui avait enseigné cette technique qui permettait de se reposer lors des très longs trajets. Cela ne serait pas agréable pour ses passagers mais ainsi il pourrait tenter de planer quelques minutes et apaiser ses ailes douloureuses. Il cracha de longs filets de flammes balayant l’air sous lui. Un vent très chaud souleva le dragon qui avait largement déployé ses ailes.
Il ne put planer ainsi que quelques minutes, certains passagers s’étaient plaints de la trop grande chaleur. Cela suffit tout de même à reposer Asphyx. Lesté ou non, il traverserait cette étendue d’eau salée. Un dragon qui se laissait abattre par de simples éléments naturels n’était pas digne d’être dragon.
La princesse devait avoir épuisé son stock d’acrobaties à tester puisqu’elle s’approcha d’Asphyx accompagnée de Tao. Si elle voulait s’adresser à l’empereur, elle devait recourir à un interprète. Cela l’agaçait prodigieusement, mais elle n’avait pas encore un niveau suffisant en gyorésien pour entretenir une conversation. Cependant, le simple fait d’écouter ses propres paroles traduites la faisait progresser assez rapidement. Les dons linguistiques des dragons n’étaient pas un mythe : il leur suffisait d’écouter la langue assez longtemps pour la comprendre.
— Alors, votre sérénité doute-t-elle toujours de la rotondité de Pangéa ? lança-t-elle, assez contente d’elle.
Tao prit la liberté de tourner la question différemment, et en y ajoutant un soupçon de formules de politesse.
— Il se peut que mes sens me trompent, Wang hésita. L’air est si glacial et ténu à cette altitude que je ne saurais distinguer une illusion de la réalité…
— Balivernes ! Que vous faut-il de plus pour admettre l’évidence ?! Faites-en donc le tour, vous ne pourrez plus nier !
Sur ces mots, Scarlett s’apprêtait à s’éloigner, écœurée par la mauvaise foi du souverain, quand celui-ci répondit.
— Voilà une idée qui mérite d’être étudiée ! Le commerce pourrait s’en trouver révolutionné.
Tao ne pouvait s’empêcher de penser que pendant toutes ces années qu’il avait passé au château de Verteroche, il aurait pu trouver le temps d’apprendre sa langue à la princesse. Cela lui aurait évité de se trouver au milieu de querelles qui ne l’intéressaient guère.
— Et puisque vous vous proposez, continua Wang, une telle mission ne pourra que se montrer couronnée de succès !
— Comment ? Je n’ai jamais dit que… commença la princesse.
Puis lassée par cette discussion, elle répondit à l’empereur dans sa langue par un simple « oui » qui ne voulait finalement pas dire grand chose.
Asphyx n’avait pu s’empêcher de scruter la surface de l’océan en-dessous de lui. Grâce à sa vision draconique, il avait aperçu de nombreuses créatures dont il aurait bien fait son repas. Mais il se voyait mal affronter un crocodile-baleine ou une tortigre dans son état de fatigue actuel, surtout s’il voulait garder tous ses passagers vivants. Il espérait qu’il aurait l’occasion de survoler derechef cet océan si riche en proies d’exception. On lui avait souvent vanté la délicieuse chair de ses deux animaux géants, mais n’avait jamais eut l’occasion d’y goûter.
Des îles apparurent sur l’horizon. Toutes semblaient montagneuses. La région était décrite comme assez chaotique ; les volcans en activité y foisonnaient et les tremblements de terre y étaient très fréquents. Autant dire que peu s’attardaient dans l’archipel, malgré ses innombrables lagons aux eaux turquoise. En vérité, la plupart de ceux qui arrivaient jusqu’ici le faisaient par accident et ils mettaient tout en œuvre pour fuir au plus vite. Qu’un groupe aussi important vînt de son propre chef était un événement unique.
Shenlong désigna une île relativement plate pour passer la nuit. La journée était bien avancée et l’astre du jour était déjà plutôt proche de l’horizon dans leur dos. Il ne leur resterait qu’une ou deux heures avant la nuit pour chasser leur repas du soir.
L’empereur avait certainement apporté de quoi se nourrir lui et ses hommes, mais Asphyx doutait que cela suffît pour les contenter, lui et sa princesse.
Le dragon se posa lourdement sur la plage de l’île la plus proche. Heureusement pour les passagers, le sable avait amorti quelque peu le choc avec le sol. Il avait beau fouiller sa mémoire, Asphyx ne se rappelait pas avoir été aussi fatigué. Il aurait juste assez d’énergie pour débusquer et dévorer son repas.
Cependant, Shenlong avait d’autres projets pour lui. Le vieux sorcier fit déposer le matériel que portait le dragon près d’un petit cours d’eau. Et les hommes de Wang de commencer à dresser le camp avec force savoir-faire.
Enfin délesté, Asphyx s’apprêtait à prendre son envol pour aller débusquer sa pitance quand Shenlong l’interrompit par la pensée :
— L’entraînement n’est pas terminé, dragon. Fais le tour de l’île en nageant, uniquement avec tes ailes. Seize fois devraient suffire.
Puis le vieil homme s’assit et attendit que son disciple désespéré s’exécutât. Être fixé par le regard blanchâtre de Shenlong avait de quoi convaincre, surtout quand on savait qu’il avait des moyens bien plus efficaces que ses yeux pour voir ; et que l’étendue de ses pouvoirs étaient loin de s’arrêter à une quelconque vision magique.
Si loin au sud, l’eau était assez froide. Asphyx accueillit cependant cette fraîcheur avec joie, sentant aussitôt ses muscles brûlants se relaxer. Il voyait des bancs de poissons s’échapper sur son passage. Les lieux étaient outrageusement poissonneux et il ne pouvait pas se servir.
Pourquoi faisait-il tout cela déjà ? Pour la force, la magie ? Parce ce qu’une déesse souhaitait qu’il en fût ainsi ? Pour les beaux yeux d’une princesse ? Il ne savait plus vraiment. Il avait un antre confortable dans les Akanthes, de quoi boire, de quoi manger à volonté, des trésors et la sécurité. Il avait même fini par réaliser son rêve de longue date : acquérir une princesse. Mais en réalité, c’était elle qui le possédait ; et malgré sa fierté de dragon, il devait admettre que cela lui seyait parfaitement. Il éviterait cependant de lui révéler, du moins, pour le moment.
De plus, il réalisa qu’il prenait goût à cet entraînement que lui imposait Shenlong. Atteindre ses limites, se surpasser, c’était terriblement grisant !
Il n’avait plus pied. Il s’éloigna encore un peu pour être sûr de ne pas cogner le fond, puis commença à nager avec ses ailes. C’était un peu comme voler, mais en infiniment plus lent, plus pénible et douloureux. Il en aurait pour un bon moment.
Scarlett, de son côté, était partie avec Tao en quête de nourriture. Les sorciers à dos de griffons avaient fait de même. Ils avaient des montures plutôt gourmandes à satisfaire après tout.
La dragonne ne put s’empêcher de dévorer son premier ours de mer sur place – l’on ne pouvait être sûr que la pêche allait continuer à être favorable – et porta le reste de ses prises au camp en plusieurs allers-retours. Quand Asphyx aurait fini de patauger, il serait bien heureux de trouver de quoi se sustenter.
A mesure qu’ils effrayaient les proies les plus proches, ils durent s’éloigner un peu plus. Si bien qu’ils arrivèrent en vu d’un groupe d’embarcations flottant vaguement sur l’eau. Il s’agissait d’orques sur des radeaux de fortune massacrant des sortes d’oiseaux sans ailes. Scarlett pouvait faire la différence ; elle savait que les dauphins n’avaient ni bec ni plume !
La princesse ne pouvait laisser faire pareille injustice. Elle ne supportait pas qu’on s’en prît à des oiseaux, peu importe leur espèce, mignonne ou pas. Aussi proposa-t-elle d’aller les sauver, brûlant ces stupides orques par la même occasion.
Tao lui expliqua qu’il s’agissait de manchots-harpons, et que contrairement aux apparences, les orques étaient probablement en train de se défendre. Ces manchots étaient en effet très agressifs. De la taille d’un gros dauphin, ils attaquaient les bateaux de petite taille en les harponnant grâce à leur redoutable bec. Ils dévoraient ensuite leurs proies qui se débattaient vainement dans l’eau glacée.
— Mais c’est monstrueux ! s’indigna la princesse. Des oiseaux ne peuvent pas être si vicieux ! Je suis sûre qu’ils n’ont même pas de chant mélodieux. Ils doivent tout juste être bons à faire des bulles sous l’eau !
En effet, les orques étaient les victimes dans le cas présent ; ils étaient partis pêcher à la journée et s’étaient retrouvé en mer plus longtemps que prévu. Ils savaient qu’à l’approche du crépuscule, les manchots passaient à l’offensive. Les orques avaient beau être de rudes et farouches guerriers, ils préféraient éviter les créatures qui se cachaient dans les profondeurs aquatiques.
— Tao, allons pourfendre ces abominations à plumes ! enjoignit la princesse.
Les orques, qui se battaient déjà vaillamment pour sauver leurs embarcations, crurent leur fin venue quand ils aperçurent ces deux dragons leur fondre dessus – avec la lumière déclinante du soir approchant, et la panique aidant, confondre Tao avec un dragon était compréhensible.
Scarlett ne montra aucune pitié. Avec une précision meurtrière, elle s’emparait d’un manchot entre ses serres, le décapitait dans un éclair de crocs – non sans oublier de mâcher convenablement pour ne pas s’étouffer, sa mère la reine lui avait assez souvent répété – et déposait le cadavre sur un des radeaux orques ; on avait également appris la princesse à ne pas gâcher la nourriture.
Quand les oiseaux démoniaques eurent compris qu’ils n’auraient aucune chance contre le juste courroux de la dragonne, ils fuirent, comme les pleutres créatures qu’ils étaient. Les manchots qu’elle avait entassés sur les frêles embarcations permettraient aux orques de manger à leur faim pendant des jours. Scarlett et Tao n’avaient cependant pas combattu gratuitement et ils emportèrent ce qu’ils purent dans leurs serres, sous les ovations des orques qui n’osaient toujours pas croire à leur chance.
Avec ce qu’avait déjà ramené les griffons au camp, il y aurait de quoi contenter les appétits des dragons pour le dîner et le petit-déjeuner.
Le soleil venait de disparaître derrière l’horizon encore nimbé de rouge et Asphyx continuait à nager. Il en était à onze tours, ou dix tours, il ne savait plus vraiment. Il était atrocement fatigué et l’eau glacée devait commencer à lui engourdir l’esprit. Scarlett lui lança quelques encouragements quand il passa devant le camp, avec force gestes et cris. Asphyx manqua boire la tasse quand il entendit son nom, se disant que l’heure du repas avait sonné. Puis il réalisa que c’était sa princesse qui l’observait du rivage et cela lui redonna des forces. Celles-ci ne seraient pas superflues puisqu’une paire de mâchoires gigantesques se refermèrent sur le dragon. Il n’y avait pas meilleur moyen d’attirer un monstre des profondeurs qu’en se débattant à la surface au coucher du soleil. Asphyx était pourtant persuadé de nager aussi gracieusement qu’il volait. Le serpent des mers cependant se moquait éperdument de ce que pensait le dragon.
Convaincu d’avoir affaire à un animal blessé, la créature n’avait pas déployé d’efforts particuliers. Gober son repas avait toujours suffit, les sucs de son estomac s’occupaient du reste. Or, si on omettait cette barque de marchand d’épices remplie à ras bord de piments, qu’il avait avalé il y avait bien longtemps, rien ne lui avait autant brûlé le palais.
Vu de la plage, le serpent géant se débattait et se tortillait avec une folle énergie, plongeant et jaillissant tout à tour de l’eau. A côté d’une telle agitation, un troll à qui on aurait voulu donner un bain serait passé pour calme. Il ouvrait grand la gueule pour essayer de cracher cette proie qu’il n’aurait jamais dû avaler, mais tout ce qui sortait de ses mâchoires gigantesques étaient des geysers de flammes ; le serpent était peut-être cracheur de feu lui-aussi. Or, des flammes jaillissaient aussi de ses narines et de ses orbites, et ça, c’était moins habituel.
L’immense créature fut prise de quelques ultimes convulsions avant de se raidir, créant une énorme vague en tombant de sa hauteur.
Asphyx jaillit d’entre les crocs de la bête dont la carcasse fumante flottait maintenant. Le dragon essaya de tirer sa pêche jusqu’au rivage, mais ses ailes ne lui répondaient plus vraiment et il chut par maintes fois dans de grandes éclaboussures. Scarlett et quelques griffons se chargèrent de l’aider.
Shenlong, qui avait prévu qu’Asphyx se ferait attaqué, était satisfait de le voir enfin fatigué. Il avait quelques exercices magiques à lui proposer avant qu’il ne reprît des forces en mangeant. Le garder concentré avec toute cette nourriture alentour serait probablement une tâche des plus ardues.

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