Dragonnerie – 9. De pires empires (2/4)

La princesse était en pleine discussion avec Tao à propos de la difficulté de garder ses cheveux coiffés alors qu’on volait à dos de dragon – à vrai dire il s’agissait plutôt d’un monologue, mais l’ancien sorcier avait tout de même la politesse d’opiner à chacune de ses fins de phrase – quand elle remarqua que les griffons devant eux s’éloignaient peu à peu.
— Que vous arrive-t-il, mon bien-aimé ? s’enquit-elle auprès d’Asphyx. Votre nuit vous a fatigué ? Il faut dire que dormir dans le lit d’un ruisseau n’est pas le meilleur moyen de se reposer.
Asphyx grogna malgré lui. Se faire distancer par les cinq sorciers touchait gravement à sa fierté de dragon. Après tout, selon les standards draconiques, ce n’étaient que de vulgaires oiseaux mal proportionnés et au plumage relativement exagéré.
Le dragon ne s’était jamais senti aussi lourd et lent dans les airs. Le vent soufflait face à lui plus que d’ordinaire, mais c’était assez inhabituel qu’il fût freiné à ce point. Il n’était cependant pas prêt à baisser les ailes pour si peu ! Foi d’Aphyx, il rattraperait ces dindes géantes !
— Je peux peut-être reprendre forme draconique et aller leur demander de ralentir. Ils n’ont pas dû voir que…
— Nenni ! N’en faites rien ! Je ne veux pas de leur pitié !
Sur ces mots, Asphyx sembla battre un peu plus fort des ailes, si c’était encore possible. Il ne s’était pas rendu compte que Shenlong l’avait chargé d’autant de passagers – la princesse à elle seule faisait toujours son poids de dragonne, même sous sa forme humaine – précisément pour l’alourdir. Le sorcier aveugle n’en était pas resté là, puisqu’il utilisait ses pouvoirs pour que le vent soufflât face à Asphyx, uniquement.
Bien qu’il perdît du terrain peu à peu sur les griffons, le dragon ne s’en sortait pas trop mal. L’entraînement portait ses fruits, et Shenlong en était plutôt satisfait.
Alors qu’Asphyx commençait à rattraper un peu de son retard, un pigeon vint se poser sans effort apparent sur l’épaule de la princesse. Ces pigeons étaient porteurs de sortilèges qui leur permettaient de livrer leurs courriers sans être particulièrement affectés par le vent ou quelque autre intempérie. Même en le sachant, se faire doubler par un tel poids plume portait un coup au moral.
Scarlett s’empressa de dérouler le message. Il s’agissait d’Eléloïm qui envoyait des nouvelles de Verteroche. Elle lut le courrier à voix haute – il ne fallait pas hésiter à crier pour couvrir le bruit quand on était en plein vol – pour que tout le monde en profitât :

Chère Princesse, cher Asphyx, Tao,
Je vous fais part tout d’abord des salutations de votre famille. Nous espérons que tout va pour le mieux pour vous trois, où que vous soyez. Grâce à sa magie, Moana a fait en sorte que ce pigeon puisse repérer votre présence à travers les monts et les océans. Je souhaite qu’elle ait réussi.
Vos parents sont tout de même inquiets de vous savoir de nouveau partie, Scarlett. Ils regrettent que vous aillez eu à quitter le château, mais réalisent que vous êtes désormais apte à vous protéger seule et que votre noble compagnon Asphyx vous protégera le cas échéant.
Je tiens encore à vous remercier d’avoir ainsi favorisé la collaboration entre les royaumes de Grissylve et de Verteroche quant à l’étude d’Urgaroth. Il va sans dire qu’un tel sujet est unique et qu’il permettra certainement d’en apprendre énormément sur les dragons.
Nous n’en sommes qu’au début de nos expérimentations, aussi nous ne voulons pas tirer de conclusions trop hâtives. La seule constatation que l’on puisse faire avec certitude est que le genre draconique possède un pouvoir de régénération qui n’a de limite que sa volonté. Nous avons pu observer des bourgeons qui commencent à repousser là où Asphyx avait arraché les ailes d’Urgaroth. Elles sont encore de taille ridicule, il faut les chercher pour les voir vraiment, mais il a déjà été suggéré qu’on les lui coupe. Pour ma part, je trouve cela un peu prématuré. Il leur faudrait bien encore plusieurs mois de croissance avant qu’elles ne lui permettent de voler.
Je ne veux pas vous ennuyer davantage avec cela. Vous devez bien avoir d’autres soucis en tête. Avez-vous pu trouver le maître de Tao ? Si oui, a-t-il accepté d’enseigner son savoir magique à Asphyx ?
Vos parents demandent également si vous pensez être présente – avec Asphyx, il va sans dire – pour l’anniversaire de Gontran ? C’est dans un peu plus de deux mois, mais le temps passe vite. Ils comptent sur vous.
Nous attendons de vos nouvelles. Ce pigeon retournera de lui-même au château de Verteroche une fois que vous lui aurez remis un courrier.
Portez vous bien.

— sieur Eleloïm

La lettre terminée, Scarlett la tendit à Tao. Elle ne savait pas trop ce que devenaient ses vêtements quand elle reprenait sa forme de dragonne, et elle ne voulait pas perdre ce qu’elle aurait rangé dans ses poches.
— Qu’en pensez-vous, mon bien-aimé ? Vous serez prêt à affronter un autre banquet ? demanda la princesse.
— Si l’on ne passe pas trois jours à discutailler sur des fadaises, fort volontiers, répondit celui-ci.
Lors de leur dernière visite au château, la famille royale avait débattu pendant trois jours au sujet de la particule qui serait ajoutée au prénom du benjamin des nobles roquenvertois. Pour l’entrée dans sa seizième année, il ne serait plus Gontran, mais Gontran-Frédolin de Verteroche. Pour sûr, plus d’un manant frémiraient à l’évocation de ce nom vibrant de charisme.
Alors qu’il volait, Asphyx avait écouté la missive avec attention, mais n’en avait pas moins redoublé d’efforts pour rattraper ces sorciers arrogants qui prétendaient pouvoir le vaincre dans les airs.
Ils étaient arrivés à proximité des fortifications de Xanadu, et quand les griffons firent mine de se poser, le dragon – qui les talonnait de près – n’eut qu’à piquer légèrement pour achever de les doubler. Asphyx percuta le sol avec tant de force que la cité entière en frémit. Certains purent même apercevoir des gardes, en poste sur les hautes murailles, tituber et s’étaler piteusement au sol.
Les passagers d’Asphyx ne subirent aucun dégât. Enfin, si on omettait quelques égratignures au visage, que Vanis obtint en chutant à l’atterrissage ; ainsi, que deux côtes cassées et un tibia qui lui sortait du mollet. Mais c’était de sa faute après tout, il avait qu’à avoir des pouvoirs utiles comme les autres passagers. De plus, Tao lui remit tout dans l’ordre en un rien de temps grâce à sa magie de guérison – Asphyx ne tenait pas à le métamorphoser à son image, une dragonne suffisait largement pour le moment –, alors de quoi pouvait-il bien se plaindre ?
Les cinq griffons, n’étant pas au courant qu’ils avaient participé à une course, ne prirent guère ombrage d’avoir perdu. Ils jugèrent plus utile d’escorter le dragon et ses compagnons jusqu’au devant de la cité. Ils discutèrent un instant avec les gardes qui semblaient étrangement nerveux. Ils ne devaient guère avoir l’occasion de voir des dragons de si près.
Les lourdes portes s’ouvrirent sur l’empereur cerné d’une myriade de sorciers prêts à en découdre. Protéger sa suprême et sérénissime majesté était la priorité ultime de tout sujet de l’empire. Peu pouvaient se vanter de l’avoir défendu contre un dragon ; c’était une opportunité à ne pas manquer.
Le dragini perché sur l’épaule de l’empereur cracha une petite gerbe enflammé vers le ciel, signifiant que ce dernier allait s’exprimer. Le vacarme ambiant cessa aussitôt – en de pareil moment, il était même conseillé de retenir son souffle pour que le silence fût parfait – et Tao traduisit aussitôt :
— L’empereur Wang salue notre sagesse. Il dit que nous faisons bien de nous rendre puisque nous n’aurions eu aucune chance en résistant.
— Comment ça nous rendre ?! grogna Asphyx qui n’apréciait guère qu’on le piégeât. Ces gros emplumés m’ont donc fait venir ici pour rien ?
Comme s’il jaillissait du dragon, un vent brûlant se leva. Des flammes jaillirent de ses mâchoires quand il cracha ses derniers mots :
— Je n’aurai donc pas ce banquet qui m’a été promis ?!
Contrarier, dès le matin, la faim d’un dragon était une bien mauvaise idée. Et pour preuve, le brasier rugissant qui s’abattit sur la troupe de sorciers. Ils n’eurent cependant guère besoin de bloquer l’attaque. Tao s’était interposé et avait encaissé l’intégralité des flammes. La magie du dragon n’avait pas d’effet sur son corps, mais, à la façon dont l’air ondulait autour de lui, brûlant n’était pas suffisant pour le qualifier.
— Calmez-vous, Asphyx. L’un des sorciers semble prendre votre défense, s’écria Tao.
En effet, Wu, le maître sorcier de la quinte était convaincu que la prophétie évoquait bel et bien Asphyx. Tao avait pu en discuter avec lui par télépathie pendant le vol. Il avait réalisé que ce dragon n’était pas comme ses semblables. Il ne se contentait pas de cracher du feu, il maîtrisait également les autres formes de magie. Mais le plus curieux était ceux qui l’accompagnaient : une dragonne qui prenait forme humaine et un sorcier qui se faisait pousser des ailes dans le dos à volonté. Shenlong était reconnu pour ses pouvoirs hors-norme, or celui dont ils se méfiaient le plus était le dénommé Vanis. Il n’avait encore rien dévoilé de remarquable, et dans un tel groupe, cela paraissait anormal.
Toujours était-il que Wu ne croyait pas aux coïncidences. Cependant, il avait foi en les prophéties. Au risque de contrarier l’empereur – et donc d’être condamné à mort –, il lui coupa la parole :
— Votre sérénissime majesté, nous ne devons pas nous opposer à eux, mais plutôt leur porter notre assistance. L’avenir du monde dépend de ce dragon.
— Peu me chaut vos superstitions ridicules ! cracha l’empereur Wang. Cette bête sanguinaire et ce fou aveugle menacent la sécurité de l’empire ! Ils seront jugés pour leurs crimes !
Être jugé en Gyorésie signifiait invariablement trouver la mort. Les plus chanceux s’en tiraient avec une peine d’emprisonnement à vie. Or, à vrai dire, garder enfermé un dragon qu’il fallait nourrir et loger n’était pas vraiment un choix raisonnable ; alors que poser le crâne de celui-ci en trophée près du trône impérial apporterait un prestige certain au nom des Wang.
Shenlong semblait peu désireux de perdre davantage de temps. Il était le seul à ne pas avoir quitté le dos d’Asphyx : les efforts inutiles ne l’intéressaient guère et il aimait le contact direct avec cette source de pouvoir si vaste et colorée qu’était le dragon, depuis sa vision magique. Il s’adressa à tout le monde par la pensée :
— Cette jeune demoiselle communique directement avec la déesse Gaïa. Pour ceux qui doutent encore, elle va clarifier la situation.
Scarlett, que le vieux sorcier avait désignée alors qu’il faisait sa déclaration, semblait la première étonnée. Ainsi, elle communiquait avec la déesse créatrice ? Elle avait beau fouiller sa mémoire, elle ne se rappelait pas d’un tel événement. Déesse ou pas, elle aurait bien aimé être présentée selon les règles et, surtout, ne pas être la dernière informée !
Elle ne clarifierait la situation pour personne tant qu’on ne lui aurait pas donné d’explications satisfaisantes. Même si elle n’était pas sûre qu’il pût la voir, elle se dressa ostensiblement, les poings sur les hanches et fixa Shenlong d’un regard sévère. Elle ne flancherait pas ; elle était passée experte dans ce genre de bataille dès qu’elle avait eu l’âge suffisant pour commettre ses premiers caprices. Ce ne serait pas un vieil aveugle sénile qui l’intimiderait !
L’empereur Wang, qui observait la scène à distance raisonnable, ne pouvait tolérer qu’on lui tournât le dos. Aussi somma-t-il les sorciers de la quinte de faire comprendre à la princesse qu’elle devait lui manifester du respect. Ces histoires fantasmatiques de personnes prétendant parler avec Gaïa commençaient à l’agacer. Une seule et unique personne était l’envoyée de la déesse sur Pangéa, et c’était lui : l’empereur.
Les bras de la jeune fille blonde tombèrent le long de son corps, et elle commença à se tourner lentement pour faire face à Wang, comme l’étiquette l’exigeait. Les sorciers avaient su la raisonner, ils n’étaient pas si incompétents qu’ils le paraissaient. Cependant, l’empereur fut surpris par son regard ; on ne voyait de ses yeux révulsés que du blanc.
Dans un grondement de roche, ridiculisant les grognements stomacaux d’Asphyx, le sol se mit à trembler. De nombreuses fissures apparurent dans les murailles de Xanadu, pourtant réputées pour leur solidité. Scarlett s’éleva doucement du sol sans effort apparent et sous les regards ébahis de tous – ou presque – elle reprit progressivement sa forme de dragonne. Asphyx ne comprenait pas pourquoi sa Princesse faisait subitement l’intéressante alors qu’il avait faim et qu’il pourrait probablement en faire autant pour peu qu’il maîtrisât suffisamment la magie aérienne.
Sans battre des ailes, la dragonne restait en suspension dans les airs, juste assez haut pour que sa longue queue ne traînât pas par terre. Ses écailles blanches réfléchissaient les éclats matinaux du soleil, mais quitte à s’éblouir, personne ne voulait rater ça.
Une voix profonde et rauque résonna alors dans les esprits de tous, couvrant sans difficulté le vacarme sismique :
— Je suis votre créatrice, Gaïa. Je ne peux malheureusement pas m’adresser à vous ainsi très longtemps. C’est pénible pour la princesse Scarlett, et je risquerais de réduire votre cité en poussières. Je vous demande une seule chose : traitez Asphyx, Shenlong et ses compagnons comme mes messagers ! Refusez et vous encourrez mon courroux divin !
Dans un sursaut lumineux, la dragonne atterrit lourdement au sol. Heureusement, tout le monde s’était écarté d’elle quand elle avait commencé à s’élever. Les inconscients qui seraient restés n’auraient de toute façon pas souffert longtemps. Le silence était revenu : plus de manifestation divine, plus de tremblement de terre et plus personne pour réclamer la tête de qui que ce fût.
L’empereur n’avait d’autre choix que de se soumettre aux ordres de Gaïa. Il n’y aurait personne pour contester l’intervention divine, et s’il choisissait de désobéir, le peuple se soulèverait contre lui et la Créatrice elle-même le punirait. Face à une telle punition, la mort pouvait paraître confortable.
N’y tenant plus, Asphyx rugit par la pensée :
— L’on m’a promis pitance si je venais ici, or je meurs de faim ! Si l’on ne me donne rien à manger, je vais finir par croquer du sorcier !
Ces paroles avaient été étonnamment claires dans les esprits alentour. Dans les situations désespérées, Asphyx pouvait se montrer plein de ressources.
Après une courte hésitation, l’empereur répondit :
— Bien. Ming, fais immédiatement préparer un banquet qui puisse contenter ces deux dragons et leurs compagnons.
En réponse, le seigneur de Xanadu lança des ordres à la volée, rentrant au pas de course dans l’enceinte de la cité.
Tao traduisit, et Asphyx se détendit aussitôt. La perspective d’un repas concocté par des rampants éveillait son appétit sans commune mesure depuis qu’il avait goûté à ces mets tous plus exquis les uns que les autres, au château de Verteroche.
On les fit entrer prudemment dans la cité. Ordre divin ou pas, il s’agissait tout de même de dragons. La princesse, encore légèrement étourdie par cette possession, suivit le groupe malgré tout. Avant de rompre la connexion avec son esprit, Gaïa avait tout juste eu le temps de s’excuser pour l’intrusion. Scarlett avait une multitude de questions à poser à Shenlong – qui semblait au courant de son lien avec la déesse –, et il n’aurait pas intérêt à se cacher derrière son mutisme. Ce n’était tout de même pas très respectueux de la part d’un aveugle de feindre en plus d’être sourd-muet !
Pour les faire patienter, pendant que les véritables plats à proprement parler étaient cuisinés, il fut servi à chacun des dragons un thon entier. Les poissons avaient été fraîchement pêchés le matin même et étaient assez gros pour nécessiter quatre serviteurs par tête pour les transporter. A moins que ce ne fût leur aspect glissant qui posât problème. Ou bien, plus probable encore, les serviteurs étaient fainéants ou feignants, voire les deux.
Les sorciers présents proposèrent de les griller à point grâce à leur feu magique ; ce qu’ils firent en les ayant convenablement aspergés de sauces diverses au préalable. Quand ils eurent fini, les poissons charnus avaient disparu sous une couche caramélisée et épicée. Les dragons dévorèrent ces friandises de quelques bouches avides, et n’eurent aucun besoin de préciser qu’ils avaient adoré.
La princesse profita de se répit gustatif pour assaillir Shenlong de questions en tout genre. Avoir quelque chose dans le ventre lui avait rendu sa fougue coutumière. Les « comment saviez-vous » se succédèrent aux « pourquoi », ponctués de « qui, que, quoi », pour finir en apothéose par un « vous auriez pu me prévenir ! ». Bien sûr, le vieux sorcier, pour ne pas déroger à ses principes, resta quiet et coi. Elle eut beau griffer le sol pavé tout son saoul et y abattre sa lourde queue pour démontrer son mécontentement, rien n’y fit.
L’empereur tenta alors d’amorcer la discussion avec ces étrangers. Tao se fit un devoir de traduire chacune des interventions, servir sa majesté Wang en personne était un grand honneur pour lui. Le souverain suprême s’interrogeait sur l’objet de leur visite en Gyorésie. Il trouva fort singulier qu’un dragon s’associât à des humains et qu’il daignât même apprendre leur magie.
Shenlong brisa son propre silence pour annoncer qu’après avoir mangé correctement, ils auraient à reprendre les airs pour l’extrême sud de la Rhinésie : le Pyrhinok en particulier. L’île la plus australe de Gyorésie et qui était connue pour être en constante éruption volcanique. Il invita l’empereur à se joindre à eux, lui promettant un séjour hautement instructif.
Sur ces bons mots échangés, les premiers mets arrivèrent. Les saveurs, aussi bien que les viandes, leur étaient exotiques, mais elles n’en ravirent pas moins leur palet. L’ornimouth et sa sauce aux crustacés des montagnes, le civet de pandlapin et ses bolets marins ou encore la tortigre farcie de krill des nuages se succédèrent dans des plats amplement garnis et richement ornés.
L’ensemble de ses convives rassasiés, l’empereur se permit d’enquérir avec quel genre de nourriture l’on se sustentait de l’autre côté des Akhantes, toujours dans un souci de paraître convivial à ses invités. Gaïa réaliserait certainement avec quel soin il traitait ses protégés.
Asphyx, grandement inspiré après un tel festin et libéré de la faim qui lui torturait l’esprit, se lança dans le récit d’une recette qu’il tenait de sa mère, R’rana la verte. Les liqueurs fruitées qui avaient aidé les plats à glisser dans son gosier l’y encouragèrent certainement.
L’empereur se serait bien contenté de deux ou trois exemples succincts. Il ne voulait rien avoir à faire avec la cuisine, mais simplement faire la conversation. La façon dont il avait vu Asphyx engloutir ses plats ne lui donnait cependant aucune velléité de contrarier le dragon bicolore.
— C’est fort simple. Il vous suffit d’une baleine cuirassée de bonne taille – tant que vous n’êtes pas limité par la dimension du récipient pour la cuire, prenez la plus grosse ; Mère creusait simplement un trou dans la roche qu’elle rendait le plus lisse possible grâce à son souffle igné. Puis, videz et réservez les abats – elle disait toujours que c’était la meilleure partie et qu’il ne fallait surtout pas la jeter -, et farcissez la baleine de lapeloutres et d’algues marines. Pour remplir un tel animal, il ne faut pas lésiner sur le nombre ; deux cent à trois cent lapeloutres peuvent être nécessaires. Saupoudrez d’oursins préalablement décortiqués – c’étaient ma sœur, mon frère et moi qui nous occupions de cette tâche, il faut avoir des griffes suffisamment petites pour ne pas les écraser. Enfin, faites frémir, sans bouillir, pendant seize heures.
L’empereur Wang avait noté les détails de la recette alors que Tao traduisait. Peut-être envisageait-il de préparer le plat pour le prochain repas des dragons. L’excès de zèle ne pourrait qu’être bien vu par la déesse créatrice.
— Le plat est à consommer chaud. Cependant, cela reste délicieux froid, surtout après avoir reposé quelques jours. Mais il faut avoir la patience de tenir jusque-là, ce qui ne m’est que très rarement arrivé.
Le dragon ne semblait plus pouvoir s’arrêter. La princesse se fit une note mentale : donner de l’alcool à Asphyx devait être fait en connaissance de cause. Il fallait pouvoir assumer la logorrhée narrative qui s’en suivait généralement.
Enfin, repu, l’intéressé bailla amplement, montrant à son auditoire captivé ses impressionnantes rangées de dents et s’endormit pour une courte sieste digestive.
Scarlett, elle, avait retenu que le voyage vers les îles du sud serait instructif. Elle n’avait qu’une hâte : y voler à tire d’ailes.

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