Dragonnerie – 9. De pires empires (1/4)

La cité bouillonnait d’activité depuis deux jours. Peu avaient réellement assisté à la démonstration de magie qui s’était déroulée non loin des murailles de Xanadu. Or cela n’avait pas empêché les rumeurs de se multiplier et de s’amplifier.

Un simple dragon aurait tenu tête à la quinte de sorciers gardant Xanadu, celle-là même qu’on jugeait invincible de par tout le pays. L’on prétendait même que ce groupe d’élite était plus puissant que celui protégeant l’empereur de Gyorésie. Cette rumeur-là ne pouvait qu’être infondée, sinon ces sorciers auraient immédiatement été réaffectés à la défense de l’empereur Wang et de sa cité, Karakorum. Or attendre des propos cohérents de la part du bas-peuple était bien trop espérer.

L’on prétendait également qu’un simple homme en guenilles se serait opposé aux cinq sorciers, sans même faire montre de ses pouvoirs. Les aurait-il menacés ? Un parfait inconnu contre une quinte de sorciers d’élite ? Simplement impensable. Les sorciers auraient-ils lâchement déguerpi face à la fureur d’un dragon blessé ? L’on pouvait raisonnablement imaginer ce cas de figure. Après tout, qui oserait réellement affronter une telle bête sanguinaire ne craignant nulle lame et crachant de terribles brasiers ? Qui plus est, ce dragon en particulier avait la faculté de se recouvrir de flammes. Telle vision aurait fait frémir n’importe quelle armée !

Ming, le seigneur de Xanadu, ne faisait habituellement que peu de cas des rumeurs. Cependant, quand celles-ci parvenaient aux oreilles de l’empereur et que celui-ci s’en souciait, elles devenaient bien plus que des rumeurs. Il s’agissait alors d’affaires d’empire.

Le maître sorcier, Wu, avait bien évidemment reporté tous les faits à son seigneur – de la moindre égratignure infligée aux moindres pensées échangées avec ce Shenlong – mais l’empereur semblait vouloir les entendre de vive voix par ceux qui avaient vécu l’affrontement. Il avait fait le trajet en urgence – sa voiture personnelle tirée par les meilleurs griffons de l’empire pouvait parcourir d’incroyable distance en un éclair – et avait fait réveiller la moitié du palais au beau milieu de la nuit.

Un dragini perché sur l’épaule – quel animal pouvait être plus emblématique du pouvoir qu’un dragon miniature ? – le souverain suprême commença sans préambule :

– Ainsi, tu aurais épargné cet écailleux, prêt à dévaster l’une de mes riches cités ? J’aimerais comprendre ce qui t’a fait prendre pareille décision ?

Shenlong n’était pas connu de tous dans la région et encore moins par l’empereur. Aussi Wu commença-t-il par présenter le personnage – la chose paraissait simple quand l’on s’adressait au commun peuple, mais prenait un temps considérable s’il fallait y ajouter les multiples courtoisies imbriquées dues au rang impérial. Puis il décrivit brièvement – entendre là moins d’une heure – le combat et retranscrivit mot pour mot – si l’on pouvait s’exprimer ainsi – la discussion télépathique qu’avait eu les deux sorciers.

L’empereur s’était contenté d’opiner sans interrompre Wu et s’accorda un court instant de réflexion – dont le sorcier profita pour humidifier le parchemin desséché qui lui servait de gorge. L’empereur, lui, ne s’encombrait pas de grands phrasés soutenus, il pouvait s’accorder le privilège d’être direct, voire discourtois :

– Donc pour résumer grossièrement, un vieil illuminé retiré du monde aurait parlé avec la déesse créatrice ? Et ce sorcier ermite dépasserait en puissance les cinq pouvoirs conjugués de votre quinte d’élite si renommée ?

D’abord interdit face à la situation tournée ainsi en ridicule Wu n’osa rien répliquer. Or, même confronté à une question rhétorique, quiconque se devait de répondre à l’empereur avec force protocoles et politesses :

– Votre sérénissime et suprême majesté, je pris votre indulgence quant à mon intolérable concision, mais oui, c’est à peu près ça.

– Serais-tu ignorant du fait que l’unique représentant de Gaïa sur Pangéa n’est autre que l’empereur de Gyorésie ? En des termes plus précis : moi.

Wu confirma les dires de l’empereur par la négative, il n’était guère ignorant de ce fait, sans échapper à l’emballage de bienséance.

– Et malgré tout, tu as cru ce vieil homme et épargné le dragon ? Y aurait-il quelque autre élément pour justifier telle décision ? Que nous caches-tu ?

Wu sembla réfléchir intensément, livrant visiblement une bataille intérieure que son sens de l’honneur et du devoir vainquit :

– Votre sérénissime et…

– Au plus court, je t’ordonne d’oublier l’étiquette ! tonna l’empereur.

– Eh bien, c’est-à-dire que c’est embarrassant… commença Wu.

– Mais encore ?

– Nous autres, sorciers, croyons… nous croyons aux prophéties.

L’empereur ne put s’empêcher de hausser un sourcil, furieusement assailli qu’il était par la surprise.

– Ah. Admettons. J’ai ouï dire de mœurs plus douteuses encore. Par exemple, certains manants bien crédules et non éduqués émettraient l’idée saugrenue que Pangéa soit ronde. Pis encore, on m’a rapporté le fait que les populations côtières consommeraient ces gluantes et visqueuses créatures que vous nommez coquillages. Face à de telles déviances – que j’ai l’immense bonté de tolérer – la tienne paraît modeste, sorcier.

L’empereur vivait dans son palais à Karakorum au milieu des terres. Les produits maritimes n’étaient guère acheminés si loin des côtes. Et pour qu’il daignât manger quoique ce fût issu du milieu aquatique, il fallait au minimum  que l’animal possédât des nageoires, des pates ou si sa noble personne avait vraiment faim, des tentacules.

Wu hésita un instant, lança un regard implorant à son seigneur puis se dit que sa situation actuelle risquait difficilement d’être plus grave. Il opta pour la vérité :

– Mais votre altesse, Pangéa est bel et bien ronde. Ce fait me semblait unanimement admis.

– Sornettes ! Cela se saurait si tel était le cas ! Voilà qu’en plus de fabuler sur ces fadaises de prophéties, tu crois en ces inepties de rotondité ?! rugit l’empereur.

D’une voix tremblante, Wu puisa dans ces dernières réserves de courage :

– S’il plait à sa grandeur que je lui prouve cette théorie, un vol à dos de griffon devrait être suffisant.

– Il suffit ! fulmina Wang. Nous discuterons cette croyance fantaisiste quand nous aurons du temps à perdre. Ce n’est à l’évidence pas le cas aujourd’hui, puisqu’un dragon peut se permettre de menacer une de mes cités impunément ! Tu portes créance aux prédictions, soit, or quel rapport avec cet écailleux qui vient cracher son feu sur mes terres ?!

Le dragini perché sur l’épaule de l’empereur dut percevoir l’irritation de son maître puisqu’il lâcha une fine gerbe de flamme à ces derniers mots.

– Eh bien, je ne me souviens plus des mots exacts. Il s’agit d’un texte ancien que j’ai parcouru il y a bien longtemps. Il faisait état d’un dragon qu’un vieux mage entrainerait et qui serait la clef de la sauvegarde de notre monde. Quand Shenlong m’a fait comprendre qu’il allait prendre Asphyx comme disciple, j’ai réalisé notre erreur.

– Ton erreur, impertinent, c’est d’avoir écouté ce vieux fou et de ne pas avoir achevé cette bête sauvage quand tu en avais l’occasion ! J’imagine qu’Asphyx est le nom de ce dragon ?

– C’est ainsi que Shenlong l’a nommé.

– Bien, nous connaissons ainsi le nom de notre ennemi. Toi et ta quinte allez partir à la recherche de ce dragon sur le champ. Vous me le ramenez mort ou vif. Et je compte sur vous pour capturer également ce Shenlong.

Wu supposait la tâche impossible, il répondit malgré tout :

– Il sera fait selon votre bon désir, votre illustre majesté.

Sur ces mots, il se prosterna, attendit que l’empereur lui fît signe et prit congé.

Que faire à présent se demanda le sorcier. Fuir, affronter un trépas certain ou se donner soi-même la mort ? Aucune des options qui se présentaient à lui ne le satisfaisait. L’avenir parlerait pour lui.

– – –

Une journée entière. Trente-deux longues heures à patienter. Enfin un peu moins en réalité puisqu’il n’avait eut à attendre que durant le jour. Et finalement, il s’était trouvé quelque occupation pour s’occuper l’esprit. Il n’avait dû en définitive tenir que quelques heures.

Quand Asphyx, Tao et Shenlong étaient rentrés de leur longue et lente marche, le vieux sorcier s’était aussitôt retranché dans sa cabane, sans un mot. Que devait faire Asphyx ? S’entraîner seul à la magie ? Attendre encore ? Partir ? Découvrir le sens de la vie à force de réflexion ?

Tao s’était assis en tailleur pour méditer. Il semblait particulièrement affectionner cette posture aux abords de son maître. Ou alors il savait que cela irritait Asphyx au plus haut point et se faisait un malin plaisir à le voir trépigner.

Le dragon n’osa pas déchainer à nouveau sa magie contre l’humble demeure du vieux sorcier. Il la savait résistante à toutes ses attaques mais surtout, après avoir vu Shenlong à l’œuvre, il jugeait plus sage de ne pas éveiller en lui d’inutiles colères. Aussi se décida-t-il à affronter fièrement cette nouvelle épreuve ! Il ne pouvait pas s’asseoir en tailleur, mais il saurait se montrer patient malgré tout !

Il s’attela tout entier à la contemplation de l’horizon nimbé de nuages. Concentrant ses pensées sur ces moutonnements blancs sans intérêt, il chercha à vider son esprit progressivement.

Faire abstraction de son environnement fut assez simple au début. Il faut dire qu’il ne se passait relativement rien alentours, à part quelques galets roulant de temps en temps au fond du torrent.

Puis Scarlett décida que le moment était plutôt bien choisi pour entrainer son souffle igné. Etrangement, Asphyx n’était pas du même avis. Certes, la dragonne avait encore des progrès à faire, mais le grondement des flammes était amplement suffisant pour briser sa concentration. A cause de cette distraction, Aphyx était probablement passé à une rognure d’ongle d’une révélation magique majeure ! Ou plus vraisemblablement, il avait failli s’endormir.

Tao, quant à lui, probablement encouragé par l’activité de la princesse, s’était attelé à la tâche de conquérir le ciel.  Usant de ses capacités de métamorphe, il s’était modelé une paire d’ailes membraneuses qu’il faisait battre par à-coup pour en tester la résistance. Asphyx n’aurait jamais dû lui évoquer cette possibilité que lui offrait son nouveau corps.

Faisait fi des obstacles – si élevés fussent-ils – il persévéra malgré tout. Quel mage dragon était-il, s’il abandonnait à la première difficulté ? Cette belle résolution le fit tenir ainsi, au moins cinq bonnes minutes, puis incapable de se retenir plus longtemps, il fila assister sa Princesse dans la quête du feu. La voir faire, seule, ses premiers essais – maladroits mais déterminés – le peinait grandement et il ne pouvait laisser un brasier digne de ce nom se faire maltraiter de la sorte. Il était toujours plus simple de cracher des flammes dans le feu de l’action que dans le calme d’un entraînement.

– Scarlett, ma bien-aimée, vos efforts sont admirables, vraiment. Lassiez-moi cependant vous guider par quelques conseils.

Il lui montra les postures à adopter, lui expliqua l’art de la respiration draconique et surtout l’importance de la focalisation de l’esprit sur les notions de rage et de chaleur.

Scarlett fit de nouvelles tentatives qu’Asphyx corrigea de près. Il observait sa Princesse, la réajustait et l’encourageait avec force ardeur au moindre de ses gestes. Elle se servit d’abord d’un arbre pour s’exercer, or assez vite il n’en resta plus rien. Ils durent alors chercher un rocher suffisamment large pour recevoir les flammes sans broncher.

Ils œuvrèrent ainsi jusqu’à l’arrivée du crépuscule, embrasant de conserve le ciel. Tous deux avaient perdu la notion du temps tant ils s’étaient investis à la tâche.

Leur souffle igné éclairait par intermittence la nuit naissante, quand la porte de la cabane du sorcier craqua : Shenlong avait enfin daigné sortir.

Il s’approcha avec sa vigueur habituelle – soit sa cécité l’handicapait réellement, soit il aimait qu’on l’attendît – et s’adressa à Asphyx par la pensée :

– Puisque tu es enclin à faire quelque chose de constructif, je vais te donner de quoi t’occuper.

Il fit quelque pas en direction du torrent. Visiblement, le puissant cours d’eau ne prenait pas de repos la nuit.

– Tu connais le feu. Pour apprendre à connaître l’eau, tu vas rester jusqu’à demain matin éveillé face au courant.

Puis, ses instructions données, il retourna à sa cabane.

– Voyez le bon côté des choses, mon cher écailleux, cela vous évitera de quérir quelque stalagmite pour passer la nuit, ironisa la princesse.

En effet, le dragon ne pouvait guère s’endormir s’il n’avait pas une colonne rocheuse autour de laquelle se lover. L’on ne défaisait pas les habitudes acquises pendant sa tendre enfance si facilement, surtout si celles-ci étaient triséculaires.

Asphyx jeta un regard implorant à Tao qui avait cessé d’expérimenter ses ailes et s’était approché. Celui-ci lui révélerait certainement que tout ceci n’était qu’une bonne farce et que le sens de l’humour de Shenlong était très particulier. Or il n’en fit rien. Au contraire, il lui expliqua que le moindre des exercices donné par son maître devait être respecté à la lettre. Ce qui paraissait futile voire absurde aux yeux du disciple avait bien souvent une importance cruciale dans l’apprentissage que dispensait Shenlong.

Accroître son savoir magique n’était pas une tâche qu’il prenait à la légère puisqu’Asphyx rejoignit aussitôt le lit de la rivière  – ce lit-là n’était malheureusement pas prévu pour le repos. Après la mise à l’épreuve de sa patience, il était derechef confronté à un exercice ingrat et pénible, mais foi d’Asphyx, il n’abandonnerait pas.

Quand il eut trouvé un endroit qui lui convint, l’eau bouillonnante l’atteignait jusqu’au bas du cou et frappait son torse de plein fouet. Les sommets alentours étaient chargés d’imposants glaciers que les chaudes journées d’été faisaient copieusement fondre. Le débit de l’onde glacée diminuerait pendant la nuit, ce qui n’empêcherait pas le torrent de déchaîner ces flots avec force impétuosité. Son poids l’avait fait traverser la couche de galets qui tapissait le fond du torrent et atteindre la vase meuble et visqueuse qui retenait ses pates griffues comme des ventouses – au moins, aurait-il des appuis solidement ancrés pour le reste de son épreuve.

– Je vais montrer à votre princesse où passer la nuit. Je suppose que vous n’avez plus besoin de nous, lança Tao à Asphyx, assez fort pour ne pas être couvert par le bruit du courant.

Le dragon opina puis ajouta :

– Prends Vanis avec toi également. Il risquerait de se perdre, ainsi livré à lui-même.

Le défalsificateur se rendit bien compte qu’on se raillait de lui, mais il ne releva pas. Il avait passé la journée à pêcher et il avait hâte de déguster ses prises.

Scarlett salua son bien-aimé et ils se dirigèrent tous trois vers une grotte où ils pourraient se reposer à l’abri du vent glacial de ces hautes altitudes.

Prenant l’exercice au sérieux, Asphyx se concentra sur les sensations de l’eau sur son corps. Pour ne faire qu’un avec l’élément liquide, il fallait probablement tenter de le comprendre intimement. La principale sensation qu’il recevait clairement était l’engourdissement de ses membres. Ce n’était rien que son feu intérieur de dragon ne pouvait compenser, cependant sa peau le brûlait assez péniblement.

Il opta alors sur une diversion de circonstance et s’abîma dans la contemplation des étoiles. Le ciel était d’une clarté rare et l’on observait facilement des détails qui passaient habituellement inaperçus. Les deux lunes, Sélène et Phébée, ne s’étaient pas encore levées contribuant grandement à la pureté de la voûte céleste. Paradoxalement, le plus brillant des astres n’en était pas un. Il s’agissait d’une planète géante, Ixion, dont la surface était un perpétuel ballet de nuages insondables. Asphyx l’avait repéré pour la première fois un soir où son père, Corax le sombre, lui apprenait à distinguer la constellation du lapeloutre – cet animal côtier si mignon et savoureux, cuit en friture à la graisse de dauphin sur un lit d’algues. En effet, trop de jeunes dragonnets confondaient la constellation du lapeloutre et celle de la loutre à dent de sabre – deux animaux pourtant complètement différents – et rien n’énervait plus Corax que l’imprécision. L’amalgame trop souvent fait entre planètes et étoiles le mettait particulièrement hors de lui. Asphyx l’avait appris à ses dépends dès ses premières observations nocturnes alors qu’il savait tout juste voler et cracher du feu.

Les yeux du dragon n’avaient rien à envier à ses dispositifs qu’utilisaient les rampants pour observer le firmament. Pour peu qu’il focalisât suffisamment son regard, il parvenait aisément à rivaliser avec les lunettes ou autres longues-vues. Il devait cependant bien faire attention à réajuster sa vue après avoir scruté de si lointains objets, sinon il ne voyait plus rien devant lui et  abattait moult arbres et stalactites par mégarde.

Une autre planète, Sedna, que les rampants pouvaient même apercevoir à l’œil nu, avait, elle, une surface nettement différente. Il fallait bien évidemment bénéficier d’une vision draconique pour s’en rendre compte, mais celle-ci semblait être entièrement recouverte d’océans. Asphyx était arrivé à cette conclusion puisque ce monde était uniformément bleu – si l’on exceptait un soupçon de blanc laiteux aux pôles et les quelques rares nuages qui tournoyaient.

A chacune de ces contemplations sur l’espace profond, Asphyx se demandait si ces mondes, ou même de plus lointains, pouvaient être habités par d’autres créatures telles que sur Pangéa. A quoi pourraient-elles bien ressembler ? Seraient-elles vertes, avec de gros yeux et des oreilles pointues ? Ah non, il y avait déjà cela sur Pangéa et on les appelait les elfes. Que pourrait-il y avoir de plus bizarre et varié que ce monde qu’il connaissait ? L’absence de vie probablement.

Il cessa un instant de rêvasser et se rendit compte qu’il ne sentait plus l’eau autour de lui. Il ne sentait plus ni la résistance ni le froid du liquide et ses pattes ne tremblaient plus de fatigue. Il n’osait guère y croire, pourtant son corps semblait s’être mêlé aux vagues et plutôt que de faire obstacle au courant avec son corps, il percevait la rivière couler à travers lui. Mais dès qu’il prit conscience de l’étrange prouesse qu’il accomplissait d’instinct, il perdit le contrôle. L’eau redevint une rivale qui le percuta violemment et il perdit l’équilibre. Le torrent l’engloutit des cornes à la queue, les pattes toujours engluées dans la vase, et il lui fallut quelques secondes d’intenses efforts pour refaire surface.

Bien qu’il eût bu la tasse à l’instant, Asphyx était transporté de joie. Il avait réussi ! Il était parvenu à réaliser l’épreuve que Shenlong lui avait confiée. Enfin, cela avait été un hasard et il ne saurait certainement pas comment reproduire cet exploit. Il n’était donc guère plus avancé. A ceci près qu’il s’en savait capable désormais – fait dont il n’avait jamais vraiment douté.

Asphyx n’en était qu’au milieu de son épreuve Quelques heures devraient encore s’écouler avant que le jour ne se levât. Sélène, l’une des deux lunes, commençait à poindre sur l’horizon. Sa sœur, Phébée, ne tarderait pas derrière. Certains animaux profitèrent de cette clarté diffuse pour sortir de leur terrier et aller quérir leur nourriture nuitamment.

Le dragon fit son possible pour reconstituer la situation qui l’avait fait réussir. Il scruta les étoiles et les planètes autant qu’il put, tenta d’oublier qu’il était dans une rivière glacée, qui lui projetait un flux continu de galets dans les genoux et les tibias, et ferma son esprit aux sensations dictées par ses sens ; enfin, il essaya, du moins.

Les portes du savoir allaient s’ouvrir à lui, quand un caillou lui rebondit dans l’œil. Il l’aurait volontiers réduit en poussière, or celui-ci s’éloignait déjà à la nage. Asphyx réalisa aussitôt qu’il y avait tromperie. Ce n’était pas un caillou, mais la grenouille que sa Princesse avait adopté : Coâ.

Concentré qu’il avait été sur l’oubli de son corps, il n’avait pas senti le petit batracien lui grimper sur le cou. La grenouille s’était lancée dans une course poursuite avec une libellule qui promettait d’être croustillante et juteuse. Elle l’avait traqué par bond successifs jusqu’entre les cornes d’Asphyx. Puis ayant pris appui sur l’œil du dragon, elle avait fini par s’en saisir d’un habile coup de langue dans un saut techniquement irréprochable.

Contre toute attente, Asphyx semblait se moquer éperdument  des performances acrobatiques de Coâ. Il lui faudrait derechef tout recommencer depuis le début et les étoiles le lassaient déjà.

– – –

L’astre du jour frappa  enfin le dos des cinq sorciers. Wu avait réveillé ses compagnons au milieu de la nuit après son entrevu avec l’empereur. Attaquer un dragon ébloui par le soleil n’était qu’un maigre avantage mais dans leur situation désespérée, aucun détail stratégique ne pouvait être négligé. Ils le surprendraient même peut-être encore endormi.

Convaincre sa quinte de sorciers de partir à l’assaut du repère de Shenlong n’avait pas été simple. Ils avaient cependant fini par entendre la voix de la raison. S’ils devaient mourir, autant que ce fût avec honneur contre un terrible dragon, que dans la honte en trahissant leur empereur. Voilà comment ils se retrouvèrent au petit matin à fendre l’air dans le jour naissant et rougeoyant au dos de leur griffon. Pour se protéger au mieux des bourrasques glacées, ils glissaient leurs bras et jambes entre les longues plumes de leur monture.

Ils arrivèrent en vue de la cabane de Shenlong. La vue en question n’était malheureusement pas rassurante : le dragon n’était pas dans les parages. Soit il n’était pas là et la perspective de rentrer bredouille devant l’empereur était terrifiante ; soit il était embusqué dans un recoin de montagne prêt à les dévorer tout crus – quoique, cuits à point était plus probable, compte-tenu de la tendance qu’avait Asphyx à cracher le feu – et cette perspective-ci aurait au moins l’avantage d’abréger leurs souffrances rapidement. Les tortures pratiquées par l’empire n’étaient pas réputées pour leur douceur ou leur paisible brièveté.

Ils se posèrent tout de même près de la demeure du sorcier ermite en restant à distance raisonnable. Celui-ci dormait paisiblement tandis que Xanadu et les cités alentours étaient dans tous leurs états. Un dragon osait menacer leur tranquillité. Les cinq sorciers connaissaient bien Shenlong de réputation et ils savaient parfaitement que l’on ne frappait pas à sa porte, l’on attendait qu’il daignât ouvrir quand il jugeait le moment opportun. Le problème étant que ce moment pouvait mettre parfois plusieurs jours à devenir opportun. Même si l’on était assez audacieux ou fou pour oser frapper à la porte de la cabane voire l’ouvrir, des dispositifs de sécurité étaient prêts à repousser tout assaillant. Malgré son apparence piteuse, l’habitation était d’une sophistication rare en matière de magie. D’aucuns rapportaient même qu’elle absorbait les sorts jetés à son encontre. Porter créance en ces rumeurs était cependant difficile ; pour en parler il fallait avoir survécu à la riposte du vieux mage et les témoins d’un tel affront ne devaient guère bénéficier d’un traitement de faveur.

L’attente devait-elle être considérer comme un entrainement à la torture qu’ils subiraient prochainement, ou un répit supplémentaire ? Question plutôt ardue. Mais contre toute attente, la porte s’ouvrit dans un craquement sinistre. Bien qu’aveugle, Shenlong se dirigea droit vers la quinte de sorciers ne craignant guère leur monture qui claquèrent du bec à son approche. Il savait qu’ils n’étaient pas là pour se promener de par les crêtes enneigées ni pour faire la discussion, aussi entra-t-il directement dans le vif du sujet et leur dit-il en pensées :

– Asphyx et moi vous accompagnerons d’ici quelques instants. Si vous voulez bien patienter.

Les sorciers se lancèrent des regards étonnés puis balayèrent à nouveau le paysage qui les entourait. Il n’y avait là qu’un torrent aux eaux agitées et de l’herbe brassée par le vent. A peu près sûr de n’avoir raté aucun détail, Wu répondit :

– Très bien, mais où se trouve le dragon ?

– Vos yeux vous empêchent de voir correctement la magie, semble-t-il, répondit évasivement Shenlong.

Les laissant méditer sur ces mots d’esprit, il se dirigea sans précipitation exagérée vers la rivière. Ils n’eurent guère le temps de méditer bien longtemps, un rugissement bestial les dérangea dans leur questionnement interne. Un dragon blanc venait de jaillir d’une grotte non loin de là, pour fondre sur un troupeau de boucquetzals qui, jusqu’à cet instant, avait réussi à se fondre dans la végétation. Un terrible brasier en rôti une demi-douzaine en l’air. Le reste du troupeau tenta de s’enfuir en battant frénétiquement des ailes, l’un d’eux fut malgré tout saisi en vol par les mâchoires affamées du monstre. Ce dragon-là était de taille plus modeste qu’Asphyx, mais assister à un tel spectacle de bon matin impressionnait toujours. Alors que l’écailleux s’en retournait déguster les caprins ailés cuits juste à point, une autre créature jaillit de la grotte en volant, portant dans ses bras son probable repas – pour quelle raison cet humain gringalet se serait-il trouvé aux prises avec si sinistre apparition ?

Shenlong de son côté était enfin arrivé au bord du torrent. Sans donner l’impression de l’avoir cherché, il ramassa un petit galet. Il n’y voyait pas avec ses yeux, mais rien n’échappait à ses perceptions magiques. Il percevait peut-être même son environnement plus clairement que ceux qui se basaient sur leurs sens seuls.

Il interpela les cinq sorciers par la pensée avant de lancer la pierre à l’eau :

– Le voilà, votre dragon. Endormi !

Le galet ricocha sur une vague et se perdit un peu plus loin dans les flots. La vague en question changea d’aspect subitement pour laisser apparaître Asphyx, la tête posée sur un rocher au milieu de la rivière où visiblement il s’était assoupi. Le reste de son corps apparut également sous l’eau limpide. En plus de la surprise du réveil, le courant sembla le déstabiliser et il chuta assez piteusement et se fit entrainer sur plusieurs mètres par le torrent furieux avant de pouvoir se redresser correctement. Malgré cela, le dragon paraissait enthousiaste :

– Vous avez vu, maître Shenlong, j’ai réussi à ne faire qu’un avec la rivière. J’ai passé l’épreuve ?

Asphyx tenta également d’envoyer ces quelques phrases à son maître par la pensée. Ce ne dut guère être convainquant puisque Tao fut contraint de tout traduire à son arrivée. Il maitrisait plutôt bien ses nouvelles ailes qu’il rétracta dans son corps à l’atterrissage. Il pouvait même porter un passager – Vanis en l’occurrence – sans grand effort. Scarlett se posa également, non sans jeter un regard menaçant aux cinq sorciers à dos de griffon. Elle avait conservé à dessein les traces sanglantes de son petit-déjeuner sur ses mâchoires, cela faisait plus intimidant.

Asphyx, lui, ignora les sorciers. Il était trop heureux d’avoir acquis quelque maîtrise de l’élément aquatique.

– Que t’a-t-il dit, Tao ? Maître Shenlong m’appendra-t-il une nouvelle magie après l’eau ?

– Eh bien, commença-t-il gêné, il ne s’attendait apparemment pas à ce que vous réussissiez. Le réel objectif était de vous affaiblir. Selon Shenlong, vous vous reposez trop sur votre puissance de dragon. Ses mots exacts étaient « sa force le rend faible ». Il faudra trouver un autre exercice pour vous fatiguer davantage.

– Quoi, comment ça ?! grogna Asphyx. Tout ça n’a servi à rien ? Je parviens à ne faire qu’un avec l’eau – enfin je ne suis pas encore sûr de savoir le reproduire à volonté – il doit bien s’agir d’une progression ? Je m’améliore ?

– Pas de doute là-dessus, messire dragon. Avec encore un peu d’entraînement, vous pourrez certainement chasser les truites sans être vu. Vous ferez des ravages !

La quinte de sorcier, d’abord dépassée par tous ces évènements surprenants – deux dragons au lieu d’un, Asphyx qui se cachait dans l’eau grâce à la magie et un sorcier métamorphe qui se faisait pousser des ailes – chercha de nouveau à se faire écouter. Des grands mages de leur trempe n’avaient pas l’habitude qu’on les ignorât. Wu lança à Shenlong :

– Vous disiez donc être prêts à nous suivre sans résister. L’empereur souhaite s’entretenir avec Asphyx et vous-même.

« S’entretenir » était une façon détournée et dissimulée d’exprimer la volonté de l’empereur d’exterminer deux dangers potentiels. Leur révéler quelles étaient leur réelles intentions eût été une bien piètre stratégie, pour ne pas dire une franche idiotie.

Pour toute réponse, Shenlong opina sobrement du chef. Asphyx avait quitté la rivière et s’était approché pour mieux ouïr ce qui se disait. Pour autant, il n’en comprit guère que quelques mots. Enfin, il pensait en avoir compris certains. Mais pour être bien sûr il demanda à Tao de traduire derechef.

– Imaginez votre chance, messire dragon, répondit celui-ci, vous êtes conviez à la cour de l’empereur.

– Peu me chaut son invitation. J’ai autrement plus important à faire ici. Figure-toi, rampant, que tout un éventail de savoir magique n’attend que moi pour être découvert !

– Les banquets servis à la cour de l’empereur sont célèbres par delà nos frontières.

Ces dernières heures, Asphyx n’avait eu que de l’eau à boire pour satisfaire son appétit – si l’on omettait les quelques rares poissons assez courtois pour venir se jeter dans la gueule du dragon.

– Bon, bien, j’accepte l’invitation. Je ne voudrais point vexer l’empereur. Il faudra cependant essayer de lui faire comprendre que notre temps est précieux et que nous ne saurions être dérangés trop souvent. L’art de la magie est à prendre avec sérieux.

Ces remarques auraient outré l’ancien Tao, mais après tout ce qu’il avait vécu, cela le fit sourire. Ce banquet-ci serait probablement un des plus célèbres que connaîtrait l’empire.

Pour une fois, Shenlong sembla opter pour un trajet rapide. Par la pensée, il demanda à Scarlett de prendre apparence humaine – en ne manquant pas de vanter sa chevelure blonde qui impressionnerait plus encore l’empereur que sa forme draconique. Puis il lui proposa de grimper sur le dos d’Asphyx ; il convenait en effet à une princesse de son rang d’être conduite dignement. Scarlett n’aurait guère apprécié de servir de leste pour fatiguer un  dragon. Shenlong se joignit à elle, puis invita également Tao et Vanis à les rejoindre. De toute façon, il y avait toujours trop à manger lors de ces banquets.

D’un signe de tête, le vieux sorcier donna le signal. Le dragon décolla pesamment aux côtés des cinq griffons dont les plumes ne semblèrent qu’effleurer le vent.

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