[Fantasy] Orquerie

Un feu de bois crépitait dans l’obscur et épais silence, sous le regard pesant de trois hommes en armures. Détacher leur attention de ce spectacle ô combien divertissant semblait tâche inconcevable.
Ça et là, des étincelles jaillissant de ce petit brasier maîtrisé, donnaient à ces silhouettes immobiles un semblant de mouvement.
A quelques pas seulement, on devinait dans l’ombre une charrette chargée de denrées et paquetages divers. Les chevaux qui servaient à la tirer ne devaient guère être loin, on les entendait hennir doucement et piétiner le sol couvert de feuilles mortes.
Une voix à peine plus forte qu’un murmure brisa le silence :
— Tout cela est-il vraiment nécessaire ? Se retrouver ainsi au milieu d’une prétendue forêt pour lui faire plaisir…
— Tais-toi donc, imbécile !
Ils laissèrent s’écouler quelques secondes avant d’oser reprendre la parole :
— Et tu sais bien que nous serons dûment récompensés. C’est un grand honneur d’avoir été choisis ! A moins que ce ne soit la peur qui te fasse parler ainsi…
— La peur ! Je vais te montrer si…
— Shh ! coupa celui des trois qui avait gardé le silence jusque-là.
Il désigna du menton ce qui avait attiré son attention. Bardée de métaux divers et muni d’un lourd marteau de guerre, une silhouette massive se dessinait dans cette zone de semi-pénombre où la lumière du feu ne parvenait que difficilement à pénétrer. Les trois voyageurs se détournèrent aussitôt des flammes pour faire face à cette potentielle menace. L’un d’eux apostropha l’inconnu :
— Qui va là ?
Ce par quoi il répondit, en frappant le sol du pied et du marteau, d’un rugissement bestial. Rugissement qui se mua progressivement en un grognement roulant d’entre ses crocs.
Les humains s’étaient campés sur leur position devant le feu, armes brandies face à leur assaillant. Ils entendaient bien le laisser attaquer en premier et tirer ainsi avantage de la riposte. C’était leur feu à eux après tout !
L’inconnu ne se fit pas prier, les présentations effectuées, il se jeta en avant avec une surprenante vivacité pour sa corpulence. Si rapide d’ailleurs, qu’on ne put saisir de son anatomie que le marteau décrivant un vaste demi-cercle au devant de lui. D’un bel ensemble, les trois humains parèrent de leur épée, encaissant le choc tant bien que mal. Si bien que l’un d’eux trébucha et s’étala au bord du brasier. Il s’en tira de justesse en roulant, évitant ainsi la brulure.
Ainsi éclairé des feux du foyer, l’on put distinguer les traits rugueux et le teint huileux du mystérieux assaillant, qui n’était autre qu’un guerrier orque. Ses crocs saillants et nombreuses cicatrices lui donnaient un air féroce. Quant à sa tenue, elle était minimaliste. Quelques plaques d’acier doublaient aux points vitaux ses légères vêtures de cuirs. Tandis que des chausses trop longtemps portées ne dissimulaient plus ses ongles griffus.
Ne s’autorisant aucun temps mort, il fit face, ses muscles cernés de tatouages roulèrent furieusement sous sa peau. Et son marteau de frapper derechef. Brisant ici un crâne, et là une paire de côtes.
Laissant les deux corps inertes là où la mort les avait cueillit, l’orque s’avança sans hâte vers le troisième humain. Ayant échappé quelques secondes plus tôt aux flammes, il rampait pitoyablement jusque derrière la charrette.
Achever l’ennemi au sol était tâche ingrate dont il fallait bien souvent s’acquitter si l’on ne voulait être surpris par ce même pleutre, une fois le dos tourné. On n’en tirait point d’honneur, or nulle négligence n’était permise.
On ne voyait déjà plus le fuyard, sûr qu’en matière de reptation il s’y connaissait ! Mais un cliquetis évocateur attira l’attention du guerrier à la peau verte. Celui-ci bondit sans plus attendre par-dessus la charrette. Il eut été bon pour lui qu’il réagît plus tôt, puisque ce fut un ogre furieux et libéré de ses entraves qui l’accueillit de son gourdin.
Bloquant habilement l’arme disproportionnée, il se retrouva tout de même projeté à quelques mètres de là. L’ogre, ravi d’avoir une cible convenable pour encaisser ses coups, fit peu de cas de son libérateur qui se trainait toujours piteusement au sol, une clef à la main, et le piétina d’une patte affirmée. Il dut sentir quelque chose craquer sous son pied, car un sourire carnassier déforma son visage, déjà peu avenant.
Les chaînes de ses entraves cliquetant dans son sillage, l’odieuse créature se rua sur le guerrier orque, qui n’avait après tout rien à lui envier en matière de beauté. Heureusement éviter une telle brute bien peu soucieuse des choses cérébrales était plutôt aisé, surtout lorsqu’on alliait ruse et rapidité. Et il se trouvait fort justement que notre individu orque, que nous nommerons Greuh dans un souci de commodité, était aussi vif que malin.
Quelques pas de côté et une cheville redirigée d’un coup de marteau, entraînent généralement un lourd contact avec le sol, lorsqu’ils sont appliqués à un ogre costaud mais pataud.
Le temps que cette masse mal assortie se rassemblât en une position bipède stable, Greuh eut le temps de subtiliser aux humains deux de leurs épées. Epées qui faisaient figures de cure-dents face à l’ogre, que nous nommerons Argh par esprit d’équité nomenclaturale.
A présent plus prudent dans ces déplacements, Argh se contenta de balayer méthodiquement l’espace qui le précédait de son gourdin, de gauche puis de droite, ne posant cette fois-ci qu’un pied après l’autre. C’était le genre de frappe qu’il ne faut point rencontrer si l’on entretien quelque espoir de vivre encore, et pouvoir apprécier de nouveau le délicat trille des oiseaux, sans lequel nul bonheur terrestre n’est possible. Il est d’ailleurs vérifié que c’est à cette seule fin qu’ils furent créés de la patte griffue de mère nature, cependant nous nous égarons.
Se retrouvant acculé dos à la charrette, Greuh parvint à sauter sur celle-ci d’un bond rapide mais à la réception approximative, manquant de peu la lourde massue que le sol reçut en frémissant.
Ne laissant pas le temps d’une nouvelle attaque à son adversaire, Greuh s’élança dans les airs ses épées crissant l’une contre l’autre à la manière de ciseaux lorsqu’il frappa. Il se rétablit pesamment au sol, faisant une vive volte-face pour observer l’ogre s’étaler mollement à ses pieds, dans un grincement de quincailleries, tandis que ce qui lui faisait office de tête jusqu’à peu s’était immobilisé à quelques pas de là.
Il s’avança solennellement jusqu’à la dépouille et trempa les doigts de sa dextre dans le liquide brun huileux qui s’échappait de la blessure par giclées et, si peu appétissant qu’il fût, s’en appliqua deux trainées sur les joues.
Faisant toujours montre de respect envers son défunt adversaire, l’orque recula de quelques pas, jeta au sol ses épées d’emprunt dont les lames tordues n’étaient plus bonnes à rien. Décapiter un tel combattant ne se faisait pas avec de la pacotille d’apparat.
Sortant son marteau de guerre qu’il avait accroché au dos, il en frappa le sol en parfait synchronisme avec le pied, poussant ce même rugissement qui avait ouvert les hostilités.
Ce fut l’instant que choisit une lame, fort mal à propos, pour fendre son abdomen en glissant sur une côte. Lui qui faisait tant d’effort pour respecter l’étiquette, voilà où ça le menait !
Aussi vif qu’un fouet, il se saisit de son adversaire tapi dans son dos. D’une torsion du poignet, lui fit lâcher son arme qui tomba au sol, et le projeta contre la charrette du même mouvement.
Il s’agissait de l’homme qui avait libérer l’ogre, se faire piétiner ne lui avait visiblement pas suffit. Il semblait réclamer une mort plus digne. Bien qu’il l’eût poignardé dans le dos, Greuh se sentait l’âme suffisamment charitable pour lui accorder ce souhait.
Le flanc ensanglanté, il s’approcha prêt à en découdre à mains nues. Après tout il l’avait désarmé, et même ainsi ce n’était probablement pas équitable. Greuh avait la force et l’expérience de son côté. Quant à cette parodie d’humain, qu’avait-il pour lui ?
Au moins avait-il du courage, puisqu’il se rua poing en avant, puis multiplia les crochets et coups de pied dans un ensemble brouillon mais enthousiaste. Face à tant d’entrain, Greuh aurait presque été tenté de se laisser toucher rien qu’une fois. Ses frappes étaient cependant bien trop prévisibles et les parer était un jeu dont on ne se lassait guère.
Lorsqu’il jugea qu’il lui avait suffisamment laissé sa chance, il l’envoya à terre d’un simple balayage. S’il y avait bien une chose à soigner au combat, s’était ses appuis. Ah, la jeunesse n’en faisait plus qu’à sa tête !
Il fallait bien conclure cet affrontement, aussi son marteau vint-il y mettre un point, en fracassant le crâne de ce bon à rien.
Glissant dans le ciel, les nuages découvrirent une lune rouge sang qui baigna de lumière les environs. Les cadavres gisant ça et là, renvoyèrent quelques reflets métalliques. Le feu quant à lui se faisait de plus en plus timide. Il laissa vagabonder son regard encore quelques instant, puis repris le chemin du couvert des bois.
Une vive lumière lui brûla les yeux lorsqu’il posa sa paume sur l’écorce de l’arbre qu’il connaissait bien, à l’exact emplacement d’un nœud de bois. Lorsqu’il se fut habitué à l’intense éclat, il réalisa que comme de coutume, la forêt et le feu de camp avaient disparu. Les corps inarticulés et la charrette, eux, demeuraient.
Une porte s’ouvrit dans un des murs de la salle, laissant entrer un groupe d’orques. L’un d’eux se précipita auprès de Greuh pour soigner sa blessure de quelque pommade à cicatrisation instantanée.
— Lequel d’entre vous était ce dernier qui m’a attaqué par surprise ? lança-t-il aussitôt, ignorant la tâche du médecin.
Le concerné hésita visiblement à se dénoncer mais finit par se lancer :
— Je… Veuillez excuser ma lâcheté et cet affront fait à l’étiquette saigneur Greuh. Je ne…
— Allons, allons ! Qui te demande des excuses ? Je voulais au contraire féliciter cette initiative, même si elle manquait cruellement de style. Il te faudra travailler davantage ton corps à corps. Quant aux autres !
Il balaya du regard l’ensemble de ses orques, un grognement sourd au fond de la gorge.
— Il m’a rarement été donné de voir si piètre spectacle ! Et vous disposiez d’un ogre ! Peu d’enveloppe cybernétique développent autant de puissance de nos jours, et vous me l’avez fait gâcher pour rien !
Il désigna deux des orques, qui au vu de leur équipement étaient plus probablement des scientifiques que des guerriers.
— Allez voir s’il est récupérable. Je n’ai fait que sectionner le cou sans endommager le reste.
Hochant simplement du chef, ils se précipitèrent auprès du corps de l’ogre, qui éclairé convenablement présentait clairement sa structure métallique.
Redirigeant son attention sur les quatre guerriers, Greuh poursuivit :
— Est-il bien utile que je vous rappelle le but de ces entraînements ? Il me semblait que c’était clair depuis le temps. Ces machines, dit-il en désignant les cadavres robotiques dans son dos, ont beau allier puissance et résistance, si vous n’avez aucune technique, elles sont proprement inutiles ! La preuve de votre défaillance, un simple être de chair tel que moi vous met à l’échec au prix d’une ridicule égratignure !
Le regard posé droit devant eux dans le vague, aucun des orques ne cilla. Ils n’étaient pas encore couturés des cicatrices marquant l’expérience, et leurs canines ne dépassaient encore que timidement de leur bouche. Leur jeune âge pouvait donc expliquer leur médiocre résultat.
— Le temps est à la guerre, vous le savez aussi bien que moi. Le destin de l’espèce urcaine sera peut-être déterminé par les résultats de ces machines sur le terrain. Je compte donc sur vous pour vous entraîner plus durement encore.
Il laissa le temps à ses paroles de se frayer un chemin dans leur esprit, avant de conclure :
— Rompez !
Il se détourna d’eux avant qu’ils ne pussent partir et rejoignit les techniciens en robotique qui semblaient pouvoir effectuer des relevés sur les morceaux de cadavre jusqu’à la fin des temps.
— Alors ? C’est récupérable ? lança Greuh impatient.
— Si l’on se base sur les réponses synaptiques aux stimulations électriques et la pression résiduelles des …
— Oui ou non ?!
— Euh… Le système nerveux n’a été que partiellement endommagé, donc oui. Il reste malgré tout à le confirmer en pratique.
— Oui, oui, bien sûr. Je compte sur vous.
Discuter avec des scientifiques avaient toujours mis sa patience à rude épreuve. Leur verbiage incessant avait un potentiel urticant inépuisable et sans commune mesure. Heureusement qu’il savait y couper court depuis le temps qu’il les pratiquait. Ils en auraient encore probablement pour des heures d’examens minutieux, frôlant la frénésie. C’était un mal nécessaire s’il souhaitait qu’il fût fait selon ses désirs. Il s’apprêtait à les laisser, absorbés qu’ils étaient à leur tâche, quand il se ravisa :
— Ah et tant que j’y pense. Cet hologramme de feu de camp est bien joli, mais il n’interagit pas avec son milieu. L’un des humains est tombé en plein dessus, sans déranger la moindre étincelle. L’embuscade au coin du feu est un combat ritualisé important et j’entends qu’il se produise au plus proche de la réalité. Bien compris ?
Les deux techniciens opinèrent, les traits tendus. Ils ne savaient pas encore si le comportement des hologrammes était ajustable avec leur environnement, cependant avouer une telle défaillance au saigneur Greuh aurait été une grave erreur.
Celui-ci sortit de la salle d’entraînement et, après avoir déambulé au travers de maints couloirs aux structures métalliques, il s’accorda une pause dans la baie d’observation. Le vaisseau dominait une vue sur la planète et ses lunes qui aurait donné des humeurs poétiques à un ogre. Greuh n’y voyait lui qu’une prochaine victoire facile sur les Elviens. Une jeune colonie de moindre importance, sur laquelle il testerait l’efficacité de ces nouvelles enveloppes cybernétiques.

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