Dragonnerie – 8. Volant vers le levant (4/4)

La cité fortifiée de Xanadu se précisait alors que l’air sifflait furieusement autour du dragon. Asphyx avait en partie calmé sa juste frustration en battant des ailes avec une fureur frénétique. Le sorcier Shenlong ne s’était pas trouvé en sa cabane – quel écart intolérable ! – alors qu’il se devait d’y attendre sagement, dans l’éventualité où un dragon s’y présentât, afin qu’on lui révélât les rudiments de la magie ! Jamais il n’avait frappé l’air avec une telle vigueur.

– Sans vouloir vous vexer, messire Asphyx, il est à craindre que vous ne déclenchiez quelque hostilité. Je soupçonne notre arrivée à Xanadu d’être perçue comme cavalière.

Tao avait voulu hurler ces paroles, mais cela ne lui parut guère plus sonore qu’un murmure. Il s’agissait pourtant déjà d’une belle prouesse, compte tenu de la vitesse à laquelle ils fendaient les cieux.

– De quoi parles-tu, rampant ?

L’ouïe des dragons était évidemment suffisamment fine pour percevoir de plus infimes bruissements encore – même les battements d’un cœur disait-on – dans le plus total des chaos sonores.

– Eh bien, l’usage est de se présenter au pied de la forteresse pour expliquer la raison de notre présence. Enfin, cela vaut pour les humains. A ma connaissance, aucun dragon ne s’y est tenté, précisa Tao.

– Oh, et que vont-ils bien pouvoir faire pour m’empêcher d’entrer ? Me lancer de ces brindilles que vous nommez flèches ?

– Il se trouve que Xanadu est célèbre pour accueillir nombre de sorciers.

– Effrayant ! Ils vont donc me noyer de leurs flammèches ? J’en tremble déjà ! ironisa Asphyx.

– Vous fanfaronnerez peut-être moins d’ici quelques secondes. En attendant, je vous aurai prévenus !

Tao eut tout juste le temps de finir ces paroles, que le dragon chuta comme une pierre. Visiblement surpris de l’affront – enfin surtout de l’efficacité de celui-ci –, il ne parvint qu’à émettre un sourd grognement de mécontentement, avant de percuter le sol avec  force fracas.

Un nuage de poussière s’éleva aussitôt, masquant la zone d’impact. Un geyser de flammes en jaillit en direction des murailles de cette cité qui osait s’en prendre à lui, un dragon. Ces misérables humains qui pensaient pouvoir jouer à la magie réintègreraient le rang qui leur était dû : des rampants ! Foi d’Asphyx !

Le brasier – bien qu’impressionnant – n’atteignit pas les fortifications. Il s’était écrasé trop loin d’elles et ne parvint qu’à lécher de son feu le chemin qui menait à la porte principale de la cité.

D’immenses oiseaux jaillirent de derrière la muraille et se ruèrent vers le nuage de poussière qu’ils encerclèrent. A y regarder de plus près, l’on remarquait que ces créatures ailées étaient bien trop massives pour n’être que de simples oiseaux. Et l’on devinait sur leur dos des formes humaines.

La silhouette du dragon fut bientôt visible. Il parvenait tant bien que mal à se tenir sur ses membres tremblants. L’on discernait de mieux en mieux les blessures qu’il avait subies lors de l’impact. Des caillots de sang recouverts de poussière parsemaient ses pattes et son flanc droit.

Tao, quant à lui, semblait indemne. Son nouveau corps modelable l’avait sûrement protégé du choc, puisqu’il se trouvait déjà à distance raisonnable du dragon et continuait de s’en éloigner, sans blessure visible. Il ne souhaitait guère profiter de la magie qui se déchainerait contre son compagnon d’écailles.

Asphyx lança un regard furibond à ces importuns qui osaient le menacer depuis son milieu de prédilection, le ciel. D’une voix lourde de mépris, il leur gronda :

– Vous ! Comment osez-vous me clouer au sol ?! Quand j’aurai régler leur compte à vos minables griffons – que dis-je ? grosses dindes – et que vous ramperez à nouveau dans la poussière, je vous ferai supplier qu’on vous achève !

Peu avaient entendu de telles menaces proférées par un dragon et survécu assez longtemps pour le répéter. A ceci près que, dans le cas présent, les sorciers interpelés ne comprenaient pas un traitre mot du langage utilisé par Asphyx, le Pyrhélien, et seraient donc bien en peine de restituer quoi que ce fût.

Les torrents de flammes que le dragon cracha à leur encontre n’avaient guère besoin d’être traduits pour être compris, eux. A dos de griffons, les sorciers, au nombre de cinq, n’eurent cependant aucune difficulté à les esquiver. Il paraissait même évident qu’ils s’amusaient à ridiculiser Asphyx en multipliant pirouettes et cabrioles dans les airs. Ils n’avaient probablement pas tous les jours de proie de cette ampleur sur laquelle essayer leur agilité et sortilèges en vol.

Ce ne fit que rendre le dragon plus furieux encore. Fureur qui le fit utiliser d’instinct la foudre sur eux. Plus rapide et imprévisible que le feu, un fouet cinglant d’électricité auquel ils n’échapperaient pas.

Or, d’un simple revers de leur bâton de mage, ils dévièrent la course des traits de foudre qui leur étaient à chacun destinés, les envoyant se perdre dans les nuages alentours. Les malheureux cumulus n’avaient rien fait de mal, mais encaissèrent malgré tout.

Ne souhaitant probablement pas voir le dragon leur montrer un autre de ses talents cachés – la foudre n’était pas une magie courante chez les dragons –, les sorciers passèrent à l’attaque. Un souffle glacé s’abattit sur Asphyx par rafales sifflantes. D’épais flocons y étaient mêlés s’agglutinant à une vitesse effroyable. L’on ne distingua bientôt plus la couleur de ses écailles, si bien qu’il ressemblait déjà à ses cousins, les dragons blancs.

S’il avait pu bouger librement, Asphyx n’aurait pas été une cible si facile. Il n’avait pas de passion particulière pour la neige, mais les minuscules flocons cristallins lui inspiraient plus généralement de l’admiration, pour leur fine et précise beauté, que de la peur. Or, c’était tout juste s’il pouvait bouger ses pattes tremblotantes d’une griffe tant sa masse semblait avoir décuplée. Son cou, qui n’avait pas à supporter tout le poids de son corps, avait, lui, cependant une plus grande liberté de mouvement.

Il tenta d’exploiter ce maigre avantage en contrant l’air gelé de ses flammes, mais bien qu’ardent à la tâche, ce n’était guère suffisant. Il lui fallait en effet faire face aux flux glacés provenant de  cinq directions différentes. Même s’il en bloquait un, les quatre autres déversaient sur lui un blizzard continu, si bien que son corps s’engourdissait progressivement.

Ne sentant plus ses pattes, il chuta d’abord au sol. Puis il perdit le contrôle de son cou qui à son tour vint s’écraser dans l’épaisse couche de neige fraîchement déposée. Les sorciers firent alors descendre leur monture tout en maintenant leur sort. Ils feraient périr le légendaire feu de dragon par leur simple glace de mage. Sûr que leur réputation gagnerait le pays après ça, de quoi se faire payer une solde autrement plus grasse que celle qu’offrait la garde de Xanadu.

Les ailes d’Asphyx repliées mollement contre son corps n’étaient plus visibles. La neige cristallisée et compactée devenait une croûte de glace des plus dures et seuls ses yeux brûlant de haine rougeoyaient dans cette tempête blanche.

Tao, à distance prudente, essaya ce qu’il put pour empêcher les sorciers de porter un coup fatal. Il parlait évidemment leur langue, mais éprouvait bien trop de respect envers cette élite de la magie – à laquelle il avait toujours rêvé d’appartenir – pour leur demander autrement que poliment. Ils se contentèrent de l’ignorer majestueusement, tout comme ils l’avaient ignoré quand ils avaient lancé leur sort de gravité sur Asphyx. Le poids du dragon avait décuplé tandis que celui de Tao était resté le même, montrant clairement qu’ils n’avaient que faire de lui.

A ce rythme, le dragon n’en avait plus que pour quelques minutes. Asphyx avait beau être tolérant aux grands écarts de température, un tel froid lui serait fatal.

L’un des sorciers daigna tout de même s’adresser à leur victime avant de l’achever. L’avantage principal de la communication par la pensée était bien de s’affranchir des barrières de langages. Aussi ne s’en priva-t-il pas :

– Alors, écailleux, des dernières paroles avant de rejoindre Gaïa la Créatrice ? Enfin, je doute que tu saches seulement babiller ton propre nom. Tant pis, nous n’aurons qu’à imaginer tes rampantes supplications !

La télépathie était en effet un moyen fort pratique et universel pour se passer des langages et dialectes en tout genre, mais encore fallait-il avoir appris à s’exprimer ainsi. La pensée s’articulait  plus en notions qu’en mots et construire une phrase par ce moyen était un véritable tour de force. Cela ne se réussissait qu’après des années d’apprentissage sur la discipline de l’esprit. Concentration et focalisation étaient les maîtres-mots.

Or si deux mots pouvaient bien permettre à Asphyx de se concentrer sur son courroux, c’étaient bien rampantes et supplications.

– Brûlez ! explosa le dragon dans l’esprit des cinq sorciers.

Clamer même une aussi simple notion, avec tant de vigueur et de précision, était un bel exploit pour une première tentative.

Et aussitôt une écrasante chaleur de s’abattre sur la scène. La glace fondit puis s’évapora avant que les sorciers pussent s’en étonner. Dès quelles furent sèches, les écailles du dragon se recouvrirent d’un voile de flammes qui s’agitait avec fureur.

Asphyx se redressa sur ses pattes une à une en tremblant, faisant craquer la roche sous lui. Et de toute l’énergie de sa haine, il fit un pas vers le sorcier qui avait osé l’injurier. La chaleur du brasier se déplaça avec lui et fit roussir les cheveux et sourcils du malheureux sans épargner les plumes du griffon qui l’accompagnait.

Le visage rouge vif, l’humain ressemblait maintenant à un homme-écrevisse. Lui et son griffon ne purent s’empêcher de bondir en arrière. Ses quatre compagnons firent de même et reprirent la place qu’ils avaient quittée sur la selle de leur monture.

Puisque le froid n’était pas suffisant, ils firent jaillirent un mur rocheux du sol pour, dans un premier temps, protéger leur frère d’armes à la traine. Celui-ci en profita pour regagner les airs sur son propre griffon qui n’était plus aussi prompt à réagir. Il ne devait pas s’être encore trouvé dans une situation si périlleuse. L’on ne discutait pas l’autorité et la supériorité magique des sorciers en Gyorésie, à moins d’en avoir assez de la vie.

Pour parer à la fournaise qui menaçait de les atteindre, ils élevèrent en vitesse d’autres murs autour du dragon qu’ils firent se rejoindre en plusieurs voûtes. Cela bloquerait la chaleur et étoufferait probablement les flammes. Ils espéraient même – sans oser formuler la pensée de peur que cela portât malchance – que le dôme pût asphyxier le dragon. Ils l’avaient sous-estimé une fois mais ne se risqueraient pas à nouveau.

Cependant, la demi-sphère de roche avait été bâtie trop précipitamment et commença assez vite à s’émietter. Quitte à perdre leur œuvre rocheuse, ils choisirent de s’en servir comme d’une arme et la firent imploser en y soumettant une pesanteur décuplée. Une pluie de rocs s’écroula sur Asphyx, interrompant le sort qui l’avait transformé en torche lorsqu’il s’effondra lourdement dans la poussière.

L’on ne distinguait plus vraiment qu’un dragon se trouvait sous ce tas de gravas. Les seuls bouts d’écailles que l’on apercevait étaient ensanglantés au point qu’il paraissait probable qu’un dragon rouge y fût enseveli.

Les sorciers concentrèrent leur force pour décrocher de terre un bloc de roche qu’Asphyx aurait bien été en peine de seulement déplacer. De mémoire d’anciens, ce rocher aurait dévalé la montagne voisine de Xanadu quelques siècles de ça. Par leurs talents conjugués, les mages menèrent la pierre gigantesque au dessus d’Asphyx et l’élevèrent de plus en plus haut, jusqu’à ce qu’elle fût à la limite de leur portée magique. Le dragon était vulnérable et ils ne laisseraient pas passer une si bonne occasion. Ils avaient assez clairement saisi qu’ils avaient affaire à un redoutable adversaire. Un monstre bien réel leur ôterait la vie sans prévenir et sans grand effort à la moindre erreur de leur part.

Ils lâchèrent le bloc et l’accélérèrent autant qu’ils purent grâce à leurs pouvoirs si bien qu’un météore semblait foncer sur Asphyx.

Tao observa la scène, impuissant, mais tout de même à distance raisonnable. Au moment du contact, il lui sembla voir une lumière. Avait-ce été une dernière tentative enflammée du dragon à terre ? Il ne se résignait donc jamais.

Les cinq gardes ailés se posèrent tout autour de leur proie pour lancer un dernier sortilège dans le cas bien improbable qu’elle eût survécu.

Fumée et poussières se dissipèrent laissant apparaître le contour du nouveau cratère. La force d’impact avait été telle, qu’aux premières pluies se formerait ici un lac aux dimensions dignes de l’affrontement.

Plus on approchait du centre et plus la roche avait été creusée profondément, jusqu’à ce qu’elle remontât brutalement. La poussière finit de se tasser et un îlot circulaire aux formes régulières fût révélé. A son sommet se trouvait le tas de gravas contenant Asphyx et, assis dessus en tailleur, se tenait un vieil homme, petit et chauve, portant une barbe blanche, longue et effilée.

– Maitre Shenlong ! s’exclama Tao en accourant.

Apparemment, Asphyx n’avait subit aucun dégât lié au météore, mais les cinq sorciers ne tentèrent rien de nouveau. L’apparition de cet humble vieillard semblait les retenir. Ils se lancèrent des regards effrayés, puis décollèrent précipitamment pour rejoindre Xanadu.

Asphyx se redressa, surpris de ne plus peser l’équivalent d’une montagne. Il bougeait avec lenteur et précaution, ses nombreuses blessures le faisant souffrir.

– Je… je vous dois la vie, vieil homme, lâcha-t-il en se tordant le cou.

Shenlong se trouvait en effet encore assis sur le dos du dragon, lieu peu propice à la discussion.

– Asphyx ! s’exclama Tao. Ne vous adressez plus jamais ainsi à Maître Shenlong. Heureusement qu’il ne connait que peu votre langue barbare. Beaucoup sont morts pour moins que ça !

Le sorcier, dont on ne comptait plus les printemps – puisque le terme de vieux était proscrit –, descendit de sa monture improvisée pour faire face à Tao. La première impression pouvait facilement être trompeuse. L’homme était en effet vêtu d’habits simples et usés, avait ce regard vague et laiteux des aveugles et se déplaçait avec lenteur. Pour sûr, Asphyx l’aurait pris pour un vulgaire mendiant s’il l’avait croisé au détour d’un chemin. Et même sa capacité innée à sentir la magie environnante ne lui indiquait rien. Une quantité phénoménale de magie avait dû pourtant être déployée pour parer ce météore, or Asphyx n’avait remarqué la présence du sorcier qu’au moment où Tao avait crié son nom. Shenlong, ou plutôt Maître Shenlong, devait posséder un contrôle unique sur sa magie pour la dissimuler ainsi.

Asphyx eût beau tendre l’oreille de toute sa force draconique quand le vieux sorcier s’adressa enfin à son disciple, il n’en comprit pas un seul mot pour autant. Pour toute réponse, Tao se contenta d’incliner le buste respectueusement quand son maître eût terminé.

– Que t’a-t-il dit ? s’enquit le dragon. Il n’est pas très loquace ton maître.

Tao laissa passer cette nouvelle impolitesse et répondit simplement :

– Maître Shenlong me faisait savoir la raison de son intervention.

Il savait bien qu’Asphyx brûlait d’en savoir plus, aussi Tao prit-il plaisir à faire planer un court silence dramatique. Il attendit juste que le dragon fît mine de vouloir protester pour reprendre :

– Gaïa a prévenu mon Maître que vous aviez une importance cruciale. Il en a déduit que vous ne deviez pas mourir. J’ai vu une lumière apparaître sur votre dos une fraction de seconde avant l’impact. Bloquer un si petit caillou n’aura été qu’une formalité pour Maître Shenlong puisque…

– Fort bien, fort bien ! l’interrompit Asphyx. Lui as-tu demandé s’il pouvait m’enseigner la magie ?

Que le vieux barbu s’imaginât parler avec la déesse créatrice Gaïa était une chose, mais regarder Tao s’écouter parler et vanter la puissance de son bien aimé maître, cela frisait l’insupportable. Les rampants, si insignifiants qu’ils fussent, avaient cette faculté de toujours tout rapporter à eux.

– Dois-je te rappeler que j’ai fait le déplacement à cette fin seule. Un dragon qui se respecte a bien plus important et captivant à faire !

– Comme compter les stalactites et stalagmites tombées par jour ? ironisa Tao.

– C’est une des éventualités en effet. Compter ou répertorier mon trésor pourrait en être une autre, répondit Asphyx avec force sérieux.

Shenlong commença à prendre le chemin du retour. Il descendait les bords escarpés du cratère lentement mais avec une adresse calculée.

– Dépêche-toi, rampant ! Tu vois bien qu’il part. Demande-lui !

– Il n’y a rien à demander. Maître Shenlong me faisait également savoir qu’il vous prenait comme disciple. Je n’ai même pas eu le temps de lui expliquer pourquoi nous étions là. Cette requête est de sa propre initiative. Et quand je dis requête, c’est pour rester poli. Voyez plutôt cela comme une injonction.

Asphyx se contenta d’opiner pour une fois, bien que Tao eût dépassé derechef son quota de phrases successives. Il alla même jusqu’à le laisser continuer son monologue :

– Puis il a terminé en annonçant que votre première leçon serait sur la patience. Il vous faut le suivre à pied jusqu’à sa demeure.

– Il n’a guère put dire autant de chose en si peu de mots ! Tu as inventé cette dernière partie, misérable.

Shenlong n’avait avancé guère plus que de quelques mètres. Ce serait hautement pénible de le suivre en marchant.

– Si vous ne vous fiez point en moi, voici ses exactes paroles, mot pour mot : « Gaïa pense que ce dragon est important. Maintenant que sa vie est sauve, j’en fais mon disciple. Qu’il me suive, ça lui apprendra la patience. »

S’il commençait par refuser une leçon aussi simple, le vieil homme ne lui enseignerait certainement pas la magie. Asphyx ne pouvait pas risquer de perdre cette opportunité.

– Ah non, j’oubliais le début. Il a commencé par : « Bonjour, Tao, tu as changé. »

Sur ce, Tao rejoignit son maître en quelques enjambées et se calla sur sa vitesse. Asphyx prit le temps de guérir ses nombreuses blessures. Ce combat avait fortement affaibli ses réserves magiques, mais il ne pouvait laisser son corps se vider de son sang.

Il jeta un œil à la progression des deux sorciers. Il allait devoir s’abaisser à ramper à leur côté. Au moins, pendant tout ce temps, il aurait l’occasion d’apprendre les rudiments de la langue de Tao.

 – – –

Même en fermant les yeux, Scarlett pouvait maintenant se représenter tout le paysage alentour. Elle avait observé attentivement le combat d’Asphyx contre les cinq sorciers à dos de griffon. Tout s’était passé si vite que même si elle avait voulu intervenir, elle aurait bien été en peine de faire quoi que ce fût. Et à vrai dire, le spectacle avait été si fascinant qu’elle s’était trouvée figée sur place. Même les feux d’artifices de Gyorésie, dont on vantait tant la beauté, ne devaient pas être si divertissants et colorés.

Au grand étonnement de Scarlett, Asphyx avait failli perdre l’affrontement et la vie. Le dragon, qu’elle avait cru tout puissant jusque-là, devait son existence à un petit être chétif qui était apparu au dernier moment. Il n’avait probablement de chétif que l’apparence puisqu’il avait fait fuir cinq sorciers d’élite.

La Princesse devait pourtant avouer qu’elle avait été fière de son compagnon. Il n’avait pas flanché et s’était surpassé magiquement. Cela n’empêchait pas qu’il avait perdu, certes, mais Asphyx avait été plus qu’impressionnant dans sa défaite. Le sort qui l’avait transformé en torche géante suffisait à garantir son honneur de dragon aux yeux de Scarlett. Son feu n’était pas près de s’éteindre.

Puis le petit homme, que la Princesse pressentait être Shenlong – son intuition féminine la trompait rarement, sauf en cas d’orientation ou de choix de plante verte –, s’était mis en route pour la rejoindre en compagnie de Tao et Asphyx. Etait-ce pour la torturer, voir combien de temps elle tiendrait sans craquer ou pour simplement se moquer d’elle, mais ils se mirent tous trois à marcher en prenant d’infinis soins à être les plus lents possible. Certainement qu’ils comptaient les graviers sur le chemin ou qu’ils avaient pris en chasse quelque insecte au sol pour traîner autant !

Quelle fatale erreur, car ils l’avaient sous-estimée ! Elle ne leur ferait pas le plaisir d’abandonner. Elle leur montrerait qu’elle pouvait elle aussi être patiente.

Ce fut ainsi que, fulminant de rage, Scarlett décida de rester près de la cabane du sorcier. Elle étudia le paysage en détail. Puis, quand la nuit tomba, elle étudia les étoiles en détail. Dans un excès de fureur courroucée, elle dévora un troupeau de boucquetzals qui osait traverser le versant d’une montagne voisine, sans son accord, et nuitamment !

Or le plus ardu n’était pas d’attendre en réalité. Un jour alors qu’elle était encore purement humaine, elle avait bien dû attendre trente-deux minutes avant qu’on lui montât son thé à sa chambre, un délai ô combien inadmissible quand on était une princesse ! Non ce qui rendait ce supplice insupportable était de devoir écouter cet idiot de Vanis. Même Coâ, la nouvelle amie batracienne de la princesse, n’avait pu tenir et était allée se réfugier dans les eaux bouillonnantes du torrent par petits bonds précipités.

Il avait tout de même fini par comprendre que la princesse Scarlett et la dragonne blanche n’étaient qu’une seule et même personne. Pour le convaincre et qu’il cessât de l’importuner avec ce sujet, elle usa de son pouvoir de métamorphe et reprit forme humaine. Il eût du mal à en croire ses yeux, mais ne put nier la réalité qui se présentait à lui.

Il ne s’en arrêta pas là cependant. Il avait surenchéri son « Et vous habitez chez vos parents ? » par un « Vous venez souvent ici ? » et avait même finalement osé un « Vous en avez déjà vu des comme ça ? » en lui montrant une cicatrice au bras. Sans nulle honte, il avait expliqué qu’il l’avait obtenue en utilisant son doigt comme appât pour pêcher un poisson. Il n’avait pas prévu que ce serait un requin de rivière qui mordrait. Requin qui ne s’était pas contenté d’un simple doigt. Vanis avait dû frapper son bras contre un rocher pour le libérer du dangereux squale.

Cet inconscient essayait-il de la séduire avec son histoire stupide, elle, une princesse doublée d’une dragonne ? Elle profita de la circonstance pour s’en débarrasser temporairement quand il se réveilla au petit matin. Elle n’avait pas la patience de supporter une nouvelle série de ses interrogations ineptes. Après avoir repris les traits d’une humaine, elle lui désigna le sommet le plus escarpé environnant et, papillonnant des yeux, le supplia :

– Grâce à ma vue de dragonne, j’ai aperçu de magnifiques fleurs sur ce pic qui surplombe tous les autres. Cependant, j’ai fort peur de m’y blesser en y grimpant. Croyez-vous être capable de m’en ramener un bouquet ? Fort comme vous êtes, ce sera un jeu d’enfant.

L’insouciant défalsificateur mordit évidemment à l’hameçon et s’occupa ainsi toute la matinée, risquant sa vie à chaque instant pour quelques pissenlits des montagnes.

Le soleil était presque à son zénith quand elle vit émerger du chemin abrupt la tête cornue d’Asphyx. Si des escargogres les avaient attaqués, ils ne s’en seraient certainement pas tirés tant leur lenteur était exemplaire. Ils ne méritaient pas mieux, d’ailleurs, pour avoir osé la faire attendre autant ! Elle les imagina, lors d’un instant délicieux, se faire dévorer sans empressement par ces mollusques géants, englués dans leur bave épaisse.

Elle déploya ses derniers talents de patience pour qu’ils arrivassent à portée de voix. Par oubli, elle était restée sous sa forme humaine, mais elle récupéra son aspect d’écailleuse au fur et à mesure qu’elle libérait son ire dévastatrice :

– Misérables vermisseaux ! Vous escomptiez que j’attendisse sagement votre bon vouloir une journée entière ?! Eh bien, c’est ce que j’ai fait ! Seulement,  au prochain outrage de la sorte, sachez que vous affronterez les flammes de l’enfer, putrides cancrelats !

Elle avait complètement repris forme draconique et cracha un long brasier, sur ces derniers mots, qui vint lécher ses interlocuteurs.

Tao s’était retranché derrière Asphyx aux premiers signes de danger. Non pas par crainte de la magie de la dragonne, mais plutôt de la folie furieuse que pouvait déclencher la princesse. Shenlong et Asphyx, eux, avaient encaissé sans ciller.

– Ma bien aimé, aussi fier que je puisse être de vos aptitudes à l’art de l’injure, sachez que ce vieil homme ne comprend rien à ce que vous pouvez dire, lança le dragon d’un air amusé.

Shenlong, lui, avait un grand sourire accroché sur le visage. Il fit signe à Tao, lui décrocha deux courtes phrases et se dirigea vers sa cabane. Asphyx avait passé l’essentiel du trajet à questionner Tao sur sa langue maternelle, mais il n’en saisissait encore pas assez les subtilités pour avoir vraiment compris les paroles du sorcier. Les dragons étaient réputés pouvoir apprendre les langues extrêmement rapidement, or en une journée, c’eût été du jamais vu. Tao endossa donc une fois de plus le rôle d’interprète :

– Maître Shenlong vous fait savoir, Scarlett, qu’il est très impressionné par votre focalisation mentale. Il a quasiment tout perçu directement dans son esprit. Avez-vous subi quelque entraînement à la pratique de la transmission de pensée ?

Le courroux de la princesse s’était tout de suite apaisé suite à cette question inopinée.

– Nenni, répondit-elle incertaine.

– Ah, et il vous félicite pour votre patience. Il avait misé sur le fait que vous craqueriez. Soit en nous rejoignant, soit en dévorant ce cher défalsificateur. Asphyx était bouleversé tout le long du trajet qu’il pût perdre son nouveau jouet.

Parler du maudit personnage l’avait fait venir, puisqu’on voyait Vanis approcher en boitant, des éraflures au visage, bras et jambes. Ses vêtements qui n’étaient déjà pas de première facture avant sa petite escapade montagneuse étaient maintenant en lambeaux. Mais malgré tout, il brandissait, le sourire aux lèvres, un large bouquet de fleurs plus belles les unes que les autres. Scarlett n’osa pas faire attendre son chevalier servant. Elle le rejoignit en quelques battements d’ailes et lui lança un :

– Oh, mille mercis, mon preux !

Puis elle englouti d’une seule bouchée le bouquet qu’il agitait vers elle.

– Fort sapide et épineux à souhait. Merci encore !

Elle s’en retourna aussitôt vers son compagnon ailé, laissa Vanis planté là, fourbu et pantois. Asphyx quant à lui se moquait bien de leur manège floral. Il attendait avec impatience le début de sa première vraie leçon magique.

Qu’ire et vent virevoltent en rafales
Qu’aile et flamme s’allient, et survolent,
Ces monts, telle une épine dorsale
Découpant au gré des pics et cols
Un horizon neuf qui se dévoile,
A raison, pour les yeux d’un dragon.

Vers d’écaille pour un dragon vert – extrait des textes saints drakhiste

Chapitre suivant : Dragonnerie – 9. De pires empires (1/x)

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un commentaire

  1. […] [SF] L’on pense, donc on suit Dragonnerie – 8. Volant vers le levant (4/4) → par Flo | 11 mars 2013 · 10:52 ↓ Sauter aux […]

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