Dragonnerie – 8. Volant vers le levant (2/4)

Il avait profité de ces trois nuits pour dormir à son gré, un luxe jusqu’alors inédit pour lui. Or ce sommeil dont il avait profité nuitamment n’était rien comparé aux innombrables siestes qu’il s’était accordé en plein jour. Jamais Vanis n’avait pu imaginer qu’on pût dormir autant. Mais surtout, jamais il ne s’était aussi bien senti dans son corps et son esprit. Ses maux de tête permanents semblaient bien loin maintenant et ses pouvoirs de défalsificateur devaient fonctionner à leur plein régime.

Cette rivière qui courait près de la grotte était pleine de truites insouciantes, coquillages d’eau douce aguicheurs et crevettes opulentes. Il ne raffolait pas spécialement des champignons, mais l’endroit en présentait une variété telle qu’on ne pouvait décemment pas les exclure de son régime alimentaire.

Cependant qu’il profitait de ce paradis caché, Vanis ne parvenait guère à comprendre pourquoi cet antre était inhabité ou ce qu’attendaient les monstres alentours, ne manquant pas de se dissimuler dans la sombre sylve, pour l’en déloger.

Tout se déroulait ainsi à merveille  – bonne chère, eau fraîche gazouillante et repos surabondant – quand le rugissement de deux dragons retentit sur le seuil de la caverne, annonçant la fin des réjouissances.

Il se précipita dans un coin sombre où il ne tenterait pas l’appétit de ces monstres écailleux. S’ensuivirent de pataudes collisions contre les parois rocheuses et de terrifiants geysers de flammes, embrasant l’air confiné de lumière et d’une chaleur suffocante.

De sa cachette, Vanis ne pouvait être vu, mais un interstice lui permettait de jeter un regard assez large sur une portion de la grotte. Bien sûr, les deux dragons ne trouvèrent pas meilleur endroit pour s’adonner à leurs pratiques douteuses que juste en face de son abri, de sorte que le défalsificateur ne pouvait guère fuir discrètement sans les bousculer.

En effet, si l’on en croyait les grondements étrangement proches de roucoulements, la manière insistante avec laquelle ces deux géants d’écailles se frottaient et se tortillaient au sol, on était en droit de s’imaginer qu’ils copulaient. Aussi chanceux que Vanis pouvait se sentir d’assister à un si heureux et rare événement, il n’en craignait pas moins pour sa vie. De terribles coups de queue venaient fouetter les parois; griffes et crocs crissaient ou broyaient la roche  ; et on ne savait jamais quand un torrent de feu pourrait jaillir de leur gueule.

En plus de trembler pour sa maigre existence, Vanis était encore plutôt innocent pour son âge et rien n’aurait pu le préparer à si bouleversant spectacle.

Quand la majorité des stalactites eurent chu et qu’il ne resta plus une seule stalagmite à broyer dans quelque frénétique rouler-bouler, les écailleux semblèrent satisfaits et sombrèrent dans un lourd sommeil, les cous enlacés, non sans avoir arrosé dignement le plafond de leurs ardeurs ignées.

Vanis attendit cependant quelques minutes de leurs ronflements apaisés pour oser s’aventurer hors de sa cache. Le sol était couvert de brisures de roche encore chaudes et il était des plus ardus de ne point faire de bruit. Le chemin vers la sortie le faisait passer près de la gueule d’un des deux monstres. Ses larges mâchoires semblaient faites pour l’avaler tout cru et les cornes qui cernaient son crâne lui donnaient un air menaçant. Dans cette pénombre, tout paraissait gris, aussi ne lui reconnut-il aucune couleur.

En s’appuyant à la roche, Vanis était parvenu à se contorsionner suffisamment pour enjamber une des pattes large comme un tronc abattu. De fines fumeroles sortaient encore des naseaux géants, dont l’odeur de soufre nauséabonde rappelait que du feu avait jailli de ces orifices quelques instants auparavant.

La lumière du jour n’était pas loin et l’appelait au bout de l’antre, quand sans prévenir, une main immense vint se saisir de lui. Ses mouvements furent complètement entravés – si on exceptait ses orteils et sa langue, son muscle le plus dérangeant – et il sentait qu’au moindre accroissement de pression ses os présenteraient des articulations d’une fraîcheur nouvelle. D’aucuns appelaient cela des fractures ouvertes.

– Qui t’a permis de souiller cet antre de ta présence, sombre cancrelat  ?

Des flammes roulèrent entre ses dents, soulignant la menace et éclairant la grotte un court instant. Mais cela fut suffisant pour que Vanis reconnût le dragon qui le tenait entre ses griffes. Il s’agissait de ce monstre qui avait capturé la princesse de Verteroche. Cette même princesse qui était morte broyée au fond d’une crevasse. Et ce dragon avait tous les droits de penser qu’il était la cause de cette mort aux apparences accidentelles. D’après toute logique, il ne lui restait plus très longtemps à se tortiller au creux de cette paume écailleuse. Il ne serait bientôt plus qu’un tas de viande vaguement mâché en cours de digestion au fond d’un estomac qui n’aurait que du mépris pour sa petitesse. Cette pensée légèrement angoissante lui fit perdre tout contrôle sur sa vessie.

– Etron dégénéré  ! Voilà qu’il m’urine dans la main  ! Fais tes adieux  ! rugit Asphyx.

Ainsi finit la vie du grand défalsificatreur de destinée, le regard vissé sur le puits sans fond et baveux qu’était la gorge du dragon. Il entendit, sans les sentir, ses os s’émietter dans la terrible poigne. Puis toujours sans douleur, il se vit inonder d’une lueur éblouissante.

Quoique Vanis sembla distinguer une forme dans cette lumière. Il s’agissait en fait d’un bras recouvert d’écailles blanches qui reflétaient les rayons du soleil.

– Ma Princesse, grommela Asphyx, c’est devenu une habitude  ! Il va falloir que vous arrêtiez de vous jeter sous mes griffes, pour votre bien  !

Scarlett avait émergé de son sommeil juste à temps pour tendre un bras entre les crocs d’Asphyx et sa proie, qu’elle avait reconnue.

– Je le connais. Il m’a aidé quand je me suis perdue dans la forêt, sur le chemin de Verteroche. Vous êtes Vanis d’Alethéia, n’est-il point  ?

Celui-ci n’y comprenait plus rien. Il se faisait secourir par un dragon  ; ce dragon le connaissait et, pour couronner le tout, il avait été ébloui alors qu’aucune lumière ne pouvait être reflétée aussi profond dans cette grotte sombre. Où allait le monde si même les rayons du soleil ne respectaient plus rien  ?

– Oh  ? Serait-ce le cloporte qui s’est échappé lâchement après votre chute ? Il a, de plus, le toupet de venir nous espionner dans nos plus intimes moments  !

Scarlett réalisa qu’en effet, il avait dû assister à l’intégralité de leur accouplement. Elle salua en son for intérieur le fait d’être couverte d’écailles et donc de ne pouvoir rougir sous le coup de l’émotion.

– Il ne l’aura probablement pas fait intentionnellement, voyons, Asphyx, mon bien aimé. Nous avons été absents plusieurs jours et nous n’étions guère loin de votre antre la dernière fois que nous l’aperçûmes. Il aura juste profité d’un abri temporaire contre les nombreux périls de la forêt.

Vanis surmonta la douleur de ses côtes brisées et l’intense frayeur qui l’accablait pour opiner du chef et ainsi confirmer les dires de cette dragonne qui se proposait, sans qu’il ne sût pourquoi, de prendre sa défense. Il avait deviné, grâce à son incommensurable intellect, qu’il ne s’agissait pas de deux dragons, mais d’une dragonne et d’un dragon, l’une blanche et l’autre rouge. La voix plus douce de Scarlett ou sa propension à vouloir défendre de misérables insectes tels que lui devait l’avoir mis sur la voie. A moins que ce ne fût le fait que dans la plupart des relations sexuelles, il y avait un mâle et une femelle. Et Vanis se voyait difficilement traiter Asphyx de femelle. Enfin ce serait une manière comme une autre d’abréger ses souffrances. Même avec cette dragonne plaidant son cas, comment pouvait-il espérer survivre à la rencontre simultanée de deux écailleux, les plus dangereuses d’entre toutes les créatures ? Il paraissait évident à présent que la grotte restât déserte en l’absence des deux reptiles géants, l’odeur effrayait même les moins raisonnables des bêtes sauvages.

– Il est vrai qu’il n’est guère appétissant, ainsi imbibé d’urine. Et si je vous le rinçais à l’eau du ruisseau, Princesse  ? Reconnaissez qu’il n’est pas bien utile  ! Au moins Eléloïm avait quelque intérêt de par son savoir magique. Demi-elfe ou non, je l’aurais sinon dévoré. L’on ne s’aventure pas sur mon territoire impunément  !

L’avait-il bien entendue appelée «  Princesse  »  ou était-ce quelque tour que lui jouait sa raison  ? Vanis ne savait guère le genre draconique géré par une monarchie.

– Non, Asphyx, nous ne le mangerons pas  ! répliqua-t-elle fermement. Et imaginez que cet être, que vous pensez insignifiant, recèle peut-être une certaine utilité. Je ne me souviens plus vraiment du terme qualifiant votre magie, sieur Vanis. Serait-ce désalfi-quelque chose ou me trompé-je  ?

Qu’on écorchât le nom de son éminent pouvoir le scandalisait suffisamment pour le sortir de son mutisme. Bien plus qu’un pouvoir, c’était même un art, un subtil savoir que tous ne pouvaient qu’envier, jalouser.

– Défalsificateur  ! Je suis un défalsificateur de destiné  ! clama-t-il.

Et réalisant que son ton n’avait peut-être pas la courtousie requise pour s’adresser à des dragons dont l’antre avait été pénétré contre leur gré, il ajouta précipitamment  :

– Et je mets, bien entendu, ces talents à vos services, ô seigneurs dragons.

– Oh  ? Voilà qui est bien aimable, ironisa Asphyx. Mais que défalsifies-tu  ? Ce titre ronflant et pompeux est bien charmant, cependant le sens fait défaut. Que faut-il comprendre  ?

Scarlett qui avait déjà rencontré le personnage tenta d’expliquer ce qu’elle en avait compris, avec force gestes et démonstrations. Asphyx l’écouta attentivement. Vanis perdit très vite patience, ne supportant pas qu’on ignorât les termes consacrés et l’interrompit  :

– Que nenni, gente dragonne. Qui vous a donc conté telles balivernes alambiquées  ?

– Qui  ? Mais vous-même voyons, très cher.

– Proprement impossible, je me serais souvenu d’une telle rencontre  !

Et l’évidence de se faire jour dans l’esprit de Scarlett. Comment n’avait-elle pu réaliser que Vanis était tout sauf malin  ? A ce stade, ne pas faire le rapprochement entre la dragonne et la princesse ensanglantée au fond du ravin était assez consternant. Asphyx, impressionné qu’on pût faire plus étourdi et tête de linotte – ce n’était guère flatteur pour l’oiseau – que sa chère et tendre, chuchota à l’oreille de cette dernière  :

– Il est étonnant de stupidité, non  ? Pour sûr, il s’agit d’un troll ou d’un orque déguisé  !

Visiblement fier de sa trouvaille, le dragon laissa échapper un rire rocailleux. Similaire à un éboulement rocheux, cela en faisait un son particulièrement funeste à entendre au sein d’une grotte.

– Tu m’amuses beaucoup, le troll polymorphe. Je concède à te laisser la vie sauve. Eclaire-nous donc sur ce pouvoir dont tu disposes. Ma curiosité est piquée  !

Et Asphyx de relâcher sa proie, prenant la peine de lui soigner ses fractures osseuses. Il devrait prendre garde à ne pas l’abîmer à l’avenir. Il ne pouvait se permettre de transformer trop de rampants à son image. C’étaient beaucoup de responsabilité et une princesse ailée suffisait.

Vanis préféra ne pas relever le surnom injurieux donné gracieusement par le dragon. Rester en vie, même insulté, avait un intérêt certain à ses yeux.

– Eh bien, pour faire clair et concis. Pour déclencher ma magie, quelqu’un – autre que moi – doit, en pointant du doigt une direction, énoncer une destination. Si la direction correspond à la destination, je ne peux que le confirmer à haute voix, sinon je me contente d’un «  Ce n’est pas par là  !  ». Si la réponse a été négative, il me faut me déplacer d’une lieue pour utiliser à nouveau ma capacité.

Asphyx était subjugué par la splendeur et la pureté de ce pouvoir. Un tel joyau de futilité bancale était d’une rareté extrême. Il hésitait entre y voir une farce ou une malédiction. La réponse la plus simple était peut-être  : les deux.

– Et s’il s’agit de la bonne direction. Dois-tu également parcourir une lieue pour recommencer  ?

La question, pourtant très pertinente, ne lui avait jamais traversé l’esprit. Parce que, d’une part, on ne lui indiquait jamais la bonne direction et, d’autre part, qui voudrait encore de ses services une fois renseigné  ? On s’empresserait très certainement de se ruer sur le chemin sans s’étendre en vains remerciements.

– Je n’en sais fichtre rien… Le cas ne s’est jamais présenté à moi, finit par répondre Vanis, visiblement fort confus. Mais la question est digne d’intérêt.

D’humeur joueuse, Asphyx pointa de la griffe la lueur du jour visible à l’entrée de la grotte  :

– Le seuil de mon antre  !

Et Vanis de se voir prononcer ce tant souhaité  :

– C’est en effet bien par là  !

Bien que la direction eût été parfaitement évidente et identifiable sans l’usage du pouvoir, le défalsificateur affichait un sourire las – la fatigue était l’un des prix de cette puissante magie – mais satisfait. Et pour cause, ce n’était que la deuxième fois depuis qu’il avait endossé cette lourde responsabilité qu’il donnait une réponse affirmative.

– Un grand merci à vous, seigneur dragon, si vous saviez comme je vous suis reconnaissant.

Il ne lui en aurait probablement guère fallu plus pour qu’il fondît en larmes. Vanis était touchant à voir, ainsi rempli de joie.

– Attends un peu, jeune rampant, avant de me remercier. La suite ne sera peut-être pas si satisfaisante.

Et celui-ci de pointer, cette fois-ci, la griffe dans la direction opposé  :

– Le fond de la caverne  !

Vanis ouvrit la bouche, mais ne laissa échapper que du silence. Au moins savait-il maintenant l’ensemble des limitations de son talent, ce qui n’était pas un maigre inventaire.

– Je vois bien que c’est la bonne direction, mais rien ne se manifeste en moi. La magie est muette, indiqua le défalsificateur désappointé que son pouvoir fût momentanément indisponible.

La princesse commençait, elle, à se lasser de leur petit jeu. Aussi prit-elle congé :

– Soyez assuré que tout ceci est remarquablement passionnant. Aussi je compte sur vous pour me signaler toute découverte d’importance. J’éprouve le besoin urgent de sentir le soleil sur mes écailles. Veuillez m’excuser.

Sans leur laisser le temps à la moindre réplique, elle leur tourna le dos. On lui avait indiqué la sortie de la grotte, elle ne pourrait guère se perdre. Asphyx n’en pris nul ombrage  :

– Et combien de temps dure cet empêchement, précisément  ?

Une fois de plus, Vanis se vit incapable de répondre  :

– A vrai dire, je n’en sais rien. J’ai toujours supposé que c’était permanent, mais je ne suis jamais resté très longtemps à un endroit où j’avais échoué. Le risque d’y rester éternellement n’est pas très attrayant.

– Certes, ponctua le dragon. Et si tu vérifies une direction depuis un point précis – disons A –, que tu te déplaces d’une lieue, vérifies une autre direction d’un point B, puis retournes au premier endroit. Peux-tu effectuer une nouvelle défalsification depuis ce point A  ?

– Eh bien… hésita-t-il.

Le lot d’émotions fortes et les nombreuses remises en question imposés à Vanis semblaient avoir raison du peu de vivacité d’esprit dont il disposait.

– Je n’ai… je n’ai jamais essayé. Je suppose que oui, mais sans être bien sûr. C’est-à-dire que revenir à un emplacement précis n’est pas mon fort. Je me perds souvent voyez-vous.

Derechef, Asphyx fut pris d’une subite hilarité. Une boussole ambulante – mais sans aiguille – condamnée à se perdre constamment. Pour sûr, ce rampant était une farce sur pattes. L’on ne pourrait pas dire que la nature n’avait pas le sens de l’humour  !

– Allez viens, mon troll impotent. Je t’emmène faire un tour. Sais-tu qu’à vol de dragon, une lieue de rampant se fait en un battement d’ailes. Nous allons éclaircir cette dernière interrogation.

Bien qu’encore noyé dans la confusion la plus totale, Vanis parvint à paraître choqué  :

– Apprenez, seigneur dragon, que ce pouvoir est une responsabilité à prendre avec grand sérieux et non pas un vulgaire jeu.

– Allons, allons. Tu t’offusqueras plus tard. Nous allons tester cela. Nous attendons quelqu’un, ce sera une bonne occupation.

Le défalsificateur allait formuler quelque opposition  ; le dragon ne lui en laissa guère le temps  :

– Assez  ! Je peux encore revenir sur ma décision de ne pas te dévorer ! Apprends l’humilité, rampant, si tu tiens à la vie  !

Quelque peu rasséréné, Vanis se prit d’une passion soudaine pour la contemplation de ses souliers.

– Voilà qui est mieux, approuva Asphyx.

Et de lui indiquer le chemin, d’un signe du menton, et cela sans le moindre usage de magie.

Dehors la princesse paressait sur les roches inondées de soleil, le regard perdu dans les vaguelettes du torrent.

– Êtes-vous parvenus à vous lasser de vos questions ineptes  ? lança-t-elle quand ils furent à son niveau, plus par bravade que dans la réelle attente d’une réponse.

Le dragon ignora la provocation et se saisit du défalsificateur de la dextre.

– J’emmène le troll polymorphe voir le ciel. Il doit commencer à s’habituer aux émotions fortes. C’est le moment ou jamais. Nous ne serons pas longs. Si Tao revient, faites-le patienter, très chère.

Et d’un claquement d’ailes, ils se retrouvèrent propulsés dans les airs, Scarlett suivant leur rapide progression avec force calme et insouciance.

A peine le temps de rêvasser, à suivre et penser des formes dans les nuages, qu’ils étaient de retour. Asphyx savait s’impliquer tout entier à la tâche, même – ou surtout – pour de si futiles vétilles. Il lui aurait laissé un peu plus de temps, sûr qu’elle aurait pu imaginer la suite du récit qui, se dessinant sous ses yeux, s’annonçait déjà passionnant. Un griffon moutonneux s’était rallié à un ogre montant un centaure dans les cieux pour se diriger vers une quête très certainement riche d’aventure  !

Asphyx percuta le sol sans finesse – l’on ne pouvait appeler ça un atterrissage – et fila avec Vanis dans sa main droite vers les tréfonds de son antre. Ils en ressortirent tous deux après un court instant. Le dragon semblait assez déçu  :

– Les lieux, où notre cher défalsificateur a déjà utilisé son pouvoir, lui sont bloqués à jamais, même s’il utilise sa magie autre part.

– Voilà qui est en effet remarquablement remarquable, lâcha Scarlett avec un désintérêt fort peu dissimulé – d’aucuns l’auraient même qualifié sans honte aucune d’ostentatoire.

– Je me demande si le maître de Tao pourrait l’aider à développer ses capacités, continua Asphyx sans se préoccuper de sa princesse. Je suis assez curieux de savoir s’il est réparable et une boussole ambulante en bon état de fonctionnement peut toujours être utile.

– Je ne suis pas une bouss…

Vanis s’était vite interrompu quand le dragon avait tourné vers lui un regard signifiant  : «  Si, parfaitement, tu es une boussole  ! Et de plus, Ma boussole  !  ». On pouvait également lire dans ces yeux reptiliens un message approchant de  : «  Je peux t’aider à mourir rapidement, si tel est ton souhait  !  ». A moins que ce fût plutôt  : «  J’engloutirais volontiers un de ces gras hippomouths en sauce du château de Verteroche  !  », mais la différence était plutôt subtile.

Le défalsificateur refit surface avec la réalité quand une nuée de petits êtres surgit de la sylve. Les nains n’avaient pas une réputation très pacifique, aussi se rapprocha-t-il inconsciemment d’Asphyx.

– N’aie crainte, rampant. Ce n’est que Tao, l’ancien sorcier du roi.

Et de fait, la multitude de nains s’agglutina en une masse ondulante qui prit peu à peu la forme d’un être humain. Scarlett sembla émerger de sa léthargie et prise d’un regain d’intérêt à la vue de son ancien protecteur  :

– Ainsi te voilà enfin. Il me tarde qu’on change d’air. Asphyx ne sait pas rester en place, au premier être magique qui croise son chemin, il faut qu’il joue avec. Ton maître va avoir fort à faire pour canaliser ce dragonnet fougueux.

Avant qu’Apshyx pût riposter quoi que ce fût, la princesse surenchérit  :

– Avez-vous pris vos dispositions, très cher  ? Nous avons fait ce détour dans le seul but que vous verrouilliez l’entrée de votre antre, me semble-t-il.

Peu auraient osé parler ainsi à un dragon. Pourtant Asphyx n’y opposa qu’un timide grondement de mécontentement et se dirigea vers un tas de rocher qui scellerait convenablement l’ouverture de sa caverne.

– As-tu appris quoi que ce soit d’utile en compagnie de ces nains, Tao  ? s’enquit la princesse.

– Oh que oui, cette rencontre a été riche d’enseignements. J’en sais un peu plus sur leur culture, leur mode de vie sous-terrain et, surtout, je connais désormais l’identité du nain qui a été mêlé à mon corps dans l’estomac d’Asphyx  !

Vanis, un sourcil levé pour faire montre de sa perplexité, n’en écoutait pas moins avidement cette discussion qui semblait perdre toute attache avec la raison et la réalité.

– Oh  ! Ils le connaissaient  ? s’inquièta Scarlett.

– Certes, oui. Mais vous pouvez parler au présent, princesse. Car voyez-vous, il est toujours vivant en mon corps. Voilà pourquoi j’ai pu comprendre et parler le nanique. En me concentrant suffisamment, je suis parvenu à le laisser s’exprimer à travers moi.

En arrière plan, Asphyx arrosait de flammes son tas de roche afin qu’en fondant celles-ci se soudassent en un bloc solidaire. Mais il n’y avait bien que Vanis pour trouver cela digne d’intérêt. Ah, ces jeunes impressionnables, se dit Tao, avant de poursuivre  :

– Ils étaient tous plutôt ravis de le revoir et d’apprendre qu’au final il avait survécu à sa rencontre avec un dragon. Je pourrais vous le présenter, il se nomme Goliath le broussailleux.

Le museau encore fumant, Asphyx qui écoutait la conversation de loin ne put s’empêcher de faire une remarque  :

– Je suis sûr qu’il sera enchanté de faire ma connaissance. La dernière fois, il n’a aperçu que l’intérieur de ma gueule. Cette pauvre brisure de rampant doit être atrocement frustrée  ?

Scarlett balaya la question d’un revers de patte  :

– Peu me chaut. Avez-vous terminé, très cher, que nous puissions enfin reprendre notre vol  ?

– Je vous trouve bien peu patiente, pour un dragon. Souvenez-vous que c’est une de nos grandes qualités, ironisa Asphyx.

– Mais rappelez-vous, mon doux écailleux, je ne suis pas dragonne, mais humaine, de naissance. Voilà peut-être l’explication.

Cette fois-ci, Vanis ne put laisser passer cette incohérence. Tous ici devaient certainement se railler de lui depuis le début.

– Il suffit  ! Ce ne sont que des inepties  ! Cessez ces menteries  !

Il attendit de reprendre son calme, se rendant compte quelque peu honteusement qu’il avait rougi de colère, puis s’expliqua  :

– Je n’ai rien dit à propos de ce sorcier qui prétend avoir un ami nain imaginaire, or je puis guère laisser passer ceci  ! Il est bien évident que vous êtes une dragonne et non une humaine. Une princesse encore, admettons, mais ça non  ! Quand les humains auront des ailes, je suppose que les orques auront des plumes  !

Tous le regardèrent, silencieux et inquiets quand à ses capacités mentales. Asphyx finit par éclater derechef d’un rire rocailleux  :

– Qu’il est amusant ainsi courroucé  ! Il fait même des rimes au sommet de son ire. Ce n’est pas donné à tout le monde.

Lasse, Scarlett indiqua son dos à Tao pour qu’il y prît place. Elle n’en pouvait plus de ces tergiversations, elle mènerait le départ, Asphyx n’aurait d’autre choix que de suivre.

– C’est décidé, je le garde.

Et le dragon, sur ces bonnes paroles, de se saisir du défalsificateur sans prendre la peine de l’éclairer sur la situation. Il serait bien moins divertissant s’il n’était guère noyé dans le flou de son idiotie crasse. Vanis tenta bien de faire valoir son droit de savoir et comprendre, mais son flot de paroles fut couvert par d’assourdissants claquements d’ailes. Scarlett commençait à maîtriser l’élément aérien, aussi Asphyx ne voulait pas qu’elle prît trop d’avance sur lui.

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