Dragonnerie – 7. Ailes et castel (4/4)

D’immenses tables furent dressées sous de vastes et hautes tentes de toiles ; il fallait en effet qu’elles pussent accueillir deux dragons, dont un relativement encombrant.

Tout le château s’affairait ; les cuisines avait été prises d’une frénésie sans pareille ; et tout ce petit monde gravitait avec force bruit et précipitation autour de la famille de Verteroche qui avait retrouvé les siens.

Tao avait commencé par conter comment, en mission pour le roi, il avait traqué la tanière d’Asphyx. Il n’avait cependant pas été le premier à suivre la piste du dragon. Un chevalier s’était rué dans les montagnes quelques heures après l’enlèvement de la princesse insistant pour partir seul sur son cheval à dents de sabre. Par respect pour sa bravoure – ou son inconscience – le roi avait attendu son retour presque deux octaines, puis avait perdu patience et finit par envoyé Tao, son sorcier personnel.

Celui-ci était parti accompagné de deux soldats habitués à s’aventurer dans l’hostile forêt couvrant la chaîne des Akanthes. Le premier avait succombé sur le coup aux assauts d’un troll grotteux dès le deuxième jour alors que le groupe cherchait un abri pour la nuit. Tao s’était vite débarrassé du colosse cavernicole au moyen de sa magie, mais malheureusement il avait été trop tard pour sauver son ami de l’attaque surprise. Il fallait bien avouer que dans le noir et dissimulé dans la roche, le troll grotteux était parfaitement dans son élément.

Son deuxième compagnon avait péri bêtement. Le troisième soir, alors qu’il s’était levé au milieu de la nuit pour alléger sa vessie, un crotale-volant, qu’il avait dérangé à l’affut dans son buisson, l’avait mordu à la gorge. Il essaya bien de se rendre jusqu’à la tente du sorcier en rampant pour qu’il le soignât, mais ses chausses baissées sur les chevilles ne l’avaient guère aidé dans ses reptations. Tao l’avait retrouvé au petit matin, étouffé par sa gorge gonflée, à mi-chemin du salut et à demi-nu. Si ses habitudes urinaires avaient été moins exhibitionnistes ou s’il avait pu appeler à l’aide, le sorcier l’aurait très certainement soigné du venin et aurait endigué l’œdème qui l’avait empêché de respirer.

Il avait dû continuer seul jusqu’à l’antre du dragon. Il était tombé nez-à-nez avec le cadavre du cheval à dents de sabre emmêlé avec celui d’un mouton-garou. Il ne restait plus rien pour les identifier que la mâchoire très caractéristique de la monture et la laine barbelée de son assaillant. Le reste avait été dévoré sans distinction par les créatures de la forêt. Même le cuir de la selle avait disparu. Quant au chevalier venu secourir la princesse, il n’y avait nulle trace de son corps, il pouvait avoir survécu à l’affrontement de cette créature laineuse et monstrueuse. On racontait que les moutons-garous se cachaient parmi les troupeaux de leurs homologues herbivores pour surprendre les loups qui venaient les chasser. Ce régime alimentaire particulier leur valait le surnom de loupivore. Il était cependant assez rare d’en trouver en forêt. L’odeur prédatrice de ce cheval peu commun avait dû aiguiser son appétit et l’avoir attiré jusqu’ici.

Jamais Tao ne serait venu dans cette sylve de son propre chef, bien trop de créatures vous confondaient avec leur repas. Heureusement qu’il avait avec lui l’aide de la magie. Mais celle-ci n’avait pas suffit pour qu’il triomphât d’Asphyx. Le combat n’en fut pas moins un impressionnant déploiement de sorcellerie.

Au lieu de cela, il avait fait un séjour dans son estomac où la magie du dragon était entrée en résonnance avec celle de Tao pour le maintenir en vie et le transformer à jamais. Il était passé d’amorphe à métamorphe.

La haine l’avait vite submergé, lui faisant oublier la sagesse dont il se croyait nanti. Après une première attaque infructueuse, il avait observé le combat entre Asphyx et Urgaroth. Il avait alors tenté une nouvelle offensive en usant cette fois de la magie et s’était rendu compte que le pouvoir du dragon et le sien étaient inefficaces entre eux deux. Aussi avait-il décidé de s’allier au dragon rouge, à qui il avait commencé par expliquer les points faibles de leur ennemi commun, sans succès flagrant.

Puis ce matin même, ils avaient aperçu dans le ciel ce qui ressemblait vaguement à un dragonnet – il s’agissait en fait de la princesse Scarlett qui évoluait encore vers sa forme draconique – talonné de près par Asphyx lui-même. Tao et Urgaroth les suivirent donc, attendant qu’une situation favorable à l’embuscade se présentât. Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent jusqu’au château de Verteroche, où ils s’étaient glissés dans les douves bordant les remparts pendant que l’attention de tous se portait sur la princesse. Là, ils tentèrent l’offensive en profitant de la vulnérabilité des humains que ces deux dragons semblaient vouloir protéger.

L’échec d’Urgaroth fut des plus cuisants. En plus de l’avoir privé de ses membres restants, Asphyx l’avait rendu paralytique, faisant du dragon rouge autrefois si fier un dragon-tronc. Celui-ci serait désormais gracieusement logé au château de Verteroche, avec ce qu’il fallait de chaînes, pour servir de sujet d’études aux hommes de sciences.

La princesse insista d’ailleurs à ce propos afin que les royaumes de Verteroche et de Grissylve travaillassent de pairs dans leurs recherches. Eléloïm avait prouvé que les habitants de Grissylve n’étaient ni plus mauvais ni meilleurs que ceux de Verteroche.

De telles paroles, aspirant à la concorde et pleines de sagesse, sorties de la bouche de la princesse étonnèrent tout le monde, d’autant plus qu’elle était encore sous sa forme humaine. Le contraste avec celle qu’ils avaient connue avant son enlèvement était saisissant.

Eléloïm se réjouit grandement de cette décision princière et montra force enthousiasme à participer à cette étude de spécimen draconique.

Trop heureux d’avoir retrouvé sa fille, qu’il ne se résolvait pas à contrarier, ou simplement subjugué par sa nouvelle autorité toute reptilienne, le roi confirma cette décision. Eléloïm serait le bienvenu à Verteroche ainsi que ses concitoyens sylvigrisois.

Des serviteurs amenèrent bientôt les premiers rafraîchissements en attendant que les plats finissent d’être cuisinés. Asphyx à lui seul se vit servir deux tonneaux. Un énorme rempli à raz-bord de la meilleure bière du royaume et un plus petit contenant une liqueur de perle des cimes, cette baie très rare qui ne poussait que dans la canopée des forêts tropicales. Les expéditions envoyées pour cueillir ces fruits étaient extrêmement coûteuses et un grand nombre y laissait la vie en chutant du sommet des arbres, s’ils étaient épargnés par les insectes, araignées ou autre créatures venimeuses.

Asphyx fut agréablement surpris par le goût de la bière, mais la liqueur lui parut plus brûlante encore que son propre feu. Il s’agissait après tout de son premier essai de boisson alcoolisée – si on omettait l’ingestion inopinée d’orques saouls – ceux-ci pouvaient ingérer des quantités invraisemblables d’alcool avant de s’effondrer dans l’inconscience. De plus comparer la liqueur de perle des cimes aux immondes eaux-de-vies orques était proche du blasphème.

Mais le dragon ne se laissa pas vaincre si facilement. Bien que la boisson lui brûlât âprement la gorge, il vida le tonneau d’une lampée, pensant qu’un tel breuvage ne pourrait qu’être bénéfique pour son souffle igné. Le roi vit cet entrain d’un très bon œil. Une telle avidité devait révéler, pour sûr, de purs délices gustatifs et qu’une créature si terrible et noble qu’Apshyx en fût amateur était un grand honneur.

Le retour des infirmeries royales du prince Pierre-Emmanuel coïncida, à quelques tonneaux près, avec l’arrivée des breuvages. Les médecins royaux avaient œuvré avec force talent puisque le jeune prince paraissait plus en forme que jamais. L’avait-on bien vu quelques heures plus tôt blessé au sol et incapable de se lever ?

Sa mère, la reine Philomène-Marie-Constance de Verteroche, l’accompagnait d’un pas enjoué :

         Votre frère semble venu à la conclusion fort logique et raisonnable qu’il vous devait des excuses, claironna-t-elle en s’adressant à Scarlett et Asphyx.

Ce dernier ne put s’empêcher de réagir, enhardi par l’alcool :

         Oh, notre petit Emanu-chéri est donc sur le chemin de la sagesse. C’est heureux pour le royaume de Verteroche,

Le prince lui lança un regard assassin, mais dans une génuflexion quelque peu saccadée, il parvint malgré tout à prononcer entre ces mâchoires grinçantes des excuses presque convaincantes :

         Messire Asphyx, princesse Scarlett, veuillez pardonner mes paroles insensées et injustifiées à votre endroit. De surcroît, je vous remercie d’avoir ramené ma sœur saine et sauve et d’avoir protégé le château contre ce terrible écailleux.

Il n’en pensait visiblement pas un traitre mot, mais l’effort était louable. Qu’il usât du terme d’écailleux prouvait qu’il n’était pas prêt à abandonner la bataille contre ce dragon qu’il voyait bel et bien comme un ennemi doublé d’un fourbe envahisseur.

Asphyx, qui ne s’était jamais senti si jovial et prompt à l’indulgence, n’en prit guère ombrage :

         Vous êtes tout excusé, prince Pierre-Emmanuel.

Scarlett se contenta d’opiner pour signifier à son frère qu’elle daignait lui accorder son pardon.

Le roi, faisant peu de cas de ces formalités toutes convenues, rappela à sa fille qu’il était avide d’entendre narrer son récit. L’arrivée opportune du premier plat – de gros et gras requins fluviaux marinés aux épices –, qui ne fit qu’office d’amuse-bouche aux yeux et ventre des deux dragons, conféra assez de force à la princesse pour qu’elle entamât son histoire – celle-ci avait repris malgré elle sa forme écailleuse, sans doute pour pouvoir effectuer de plus copieuses bouchées :

         Tout commença par un doux après-midi de germinal quand la première pierre fut posée sur ce qui deviendrait le royaume de Verteroche. L’hiver avait été rude et de grands espoirs fleurissaient déjà dans les cœurs après que les quelques graines recueillies de-ci de-là furent semées dans cette terre prometteuse.

Le roi profita d’une infime pause dans le récit pour couper Scarlett :

         Voyons, vous vous étalez bien trop, ma très chère fille. Si vous poursuivez ainsi, il nous faudra plusieurs mois avant de connaître la fin de vos aventures ! Commencez donc plutôt par le jour de votre enlèv… de votre départ du château et faites-nous grâce des détails superflus.

Celle-ci sembla quelque peu déçue de ne pouvoir s’épancher à son aise, mais elle vit la justesse de son argument et concéda à cibler sa narration sur des évènements de plus grande fraîcheur et surtout qu’ils ne connaissaient pas déjà par cœur. Les dragons accordaient une importance vitale au moindre petit détail, mais il y aurait tout le temps de discuter de la création du monde à l’avenir.

         C’était une journée fort ensoleillée de thermidor, je profitais de la douce chaleur pour lire un ouvrage passionnant sur mon balcon, quand un nuage me fit lever les yeux. Il ne s’agissait en réalité d’aucun cumulus inopportun, mais d’Asphyx qui s’était glissé dans la lumière aveuglante de l’astre du jour pour approcher sans être vu.

Puis elle avait relaté les confrontations des différents êtres ou créatures qu’Asphyx avait dû combattre. Il s’avéra que le premier de la longue liste, selon les dires du roi, avait été le supposé prétendant à la main de Scarlett. Elle se rappelait juste d’un chevalier tout d’armure vêtu qui avait tenté de la secourir de son ravisseur draconique avec une épée plus lourde que lui, qu’Asphyx conserva et surnomma Cure-dent. En plus d’être chevalier issu d’une riche famille, l’homme avait été preux, aucun doute là-dessus puisque cela figurait dans son nom : George-Jean de Preuxlieu.

L’évocation du défunt personnage fit régir Tao :

         Oui c’est bien cela, je m’en souviens maintenant. Il avait lui-même du mal à prononcer son prénom.

Scarlett ne réagit pas à cette remarque cruciale et poursuivit son récit. Elle évoqua rapidement l’attaque de Tao, expliqua comment une « cruelle, vicieuse et scélérate » courgette carnivore avait tenté de la dévorer. Elle rappela à Asphyx comment il avait ignoré sa première et grandiose prophétie le mettant en garde contre le marteau d’un nain. Mais heureusement grâce à une deuxième vision, elle l’avait mené sur un moyen de se débarrasser de l’arme coincée entre ses dents.

         En plus de dragonne, vous voilà maintenant prophétesse, ma fille ? s’étonna le roi.

Elle opina distraitement, visiblement lasse d’être constamment interrompue. Elle continua en contant fièrement comment, à force de ténacité et d’ingéniosité, elle avait réussi à débusquer un vil poulpe d’eau douce qui s’en prenait odieusement aux oiseaux qui venaient chanter pour elle près du ruisseau. Et ceci bien qu’Urgaroth – quand il avait encore des ailes et des pattes – ainsi que Tao – à qui elle jeta un regard noir – eussent fait leur possible pour l’en empêcher par leurs attaques incessantes de l’antre d’Asphyx. Pour sûr, ils devaient nourrir quelque passion inavouée pour les pieuvres !

Les premières conséquences visibles de la métamorphose de Scarlett s’étaient alors manifestées. D’abord par une écaille au beau milieu de son front, puis après avoir fuit, chuté d’une falaise et été guérie une fois de plus par Asphyx, son corps devint intégralement écailleux et une paire d’ailes lui jaillit du dos.

         Oh mais j’y pense maintenant, je n’avais pas vraiment saisi le sens de cette deuxième prophétie que je fis.

Elle sembla méditer sur quelque chose avant d’énoncer :

         « L’ingrat vert annoncera la fin. Les maux qu’il manie se tairont. Et d’ainsi libérer celle par qui le verbe se meut. » Il fallait sans doute comprendre « l’ingrat vers » puisqu’au début, Urgaroth avait tenté de me séduire en me récitant des poèmes de son cru, mais ceux-ci n’étaient pas vraiment séants. J’ai d’ailleurs tenté de lui faire voir ses erreurs de versification… Toujours est-il qu’en arrivant, Asphyx a fait taire les mots d’Urgaroth, qui avaient plus l’aspect de maux à mes oreilles. A la fin de leur affrontement, Asphyx a soigné mes blessures. C’est à partir de là que mon dos a commencé à démanger et les ailes qui en sont sorties m’ont en quelque sorte libérée… du sol.

Elle se tourna vers Asphyx :

         Vous voyez bien, mon cher et tendre, que je ne souhaitais guère être libérée de vous par ce « Et d’ainsi libérer celle par qui le verbe se meut. »

         Et qu’avez-vous donc fait ce matin ? Cela m’avait tout l’air d’une fuite, répliqua-t-il.

         Que nenni. Nous ne sommes ici qu’en visite. Mes parents cesseront de s’inquiéter maintenant qu’ils vous ont rencontré. Je ne pourrais être entre de meilleures griffes.

Le roi trouva l’instant opportun pour placer un des sujets qui le tracassait particulièrement :

         Ma fille, pouvons-nous en conclure que ce noble dragon, Asphyx, est celui que vous avez choisi pour époux ? C’est un cas sans précédant qui risque de faire parler de lui. Mais à bien y réfléchir, votre état actuel ne vous permettrait que difficilement de vous unir à un simple hum…

         Père ! l’interrompit-elle. Il n’est nulle question d’épousailles !

A cette idée, Scarlett ne put cependant empêcher les écailles de ses joues de rosir légèrement. Toute dragonne qu’elle était à présent, elle n’en était pas moins une jeune fille de tout juste seize printemps qui n’y connaissait peu – pour ne pas dire rien – aux choses de l’amour. Dans une vaine tentative de changement de sujet, elle voulut rappeler qu’il restait une troisième prédiction, fraîche du matin même, qui ne s’était point encore réalisée, mais nul ne lui prêtait plus d’oreille attentive.

Et chacun de donner ses enthousiastes félicitations ou avis sur la question dans un épais brouhaha. Ne comprenaient-ils donc pas que la princesse souhaitait encore voler de ses propres ailes, espérer des lendemains insouciants et ne pas avoir à pondre et s’occuper de dragonnets avant quelques siècles au moins.

Toute cette agitation autour des amours draconiques cessa lorsqu’une petite troupe chargée de plateaux arriva des cuisines. De gros et gras hippomouths baignant dans la sauce furent déposés devant les convives. En guise d’accompagnement, pas moins que des citrouilles-nénuphars et carottes-roseaux, mets ô combien raffinés.

Les dragons n’eurent plus d’yeux et de dents que pour cette nouvelle tâche cruciale. Il fallait toute leur attention et énergie pour s’assurer qu’aucune miette de ces plats ne fût délaissée.

Quand les larges écuelles servies à Asphyx et Scarlett furent proprement vidées, ainsi que celles plus petites de leurs voisins négligeant, ils purent derechef concentrer leurs esprits sur la troupe de bipèdes les entourant, avides de récits d’aventures.

Mais plutôt que de laisser à nouveau pleuvoir les questions à leur endroit, la princesse prit l’initiative :

         Et que s’est-il passé à Verteroche pendant mon absence ? Personne ne m’a encore mise au fait des nouvelles. Serais-je devenue une étrangère à vos yeux ?

         Nenni ma fille, s’empressa d’objecter la reine. Vous êtes et resterez princesse de Verteroche, quelques écailles n’y changeront rien !

         Fort vrai, confirma le roi. A moins que les circonstances fassent qu’un jour vous deveniez reine.

Le prince Pierre-Emmanuel foudroya son père du regard, mais cette foudre-là était bien inconsistante si on n’y prêtait aucune attention.

         Pour vous répondre, continua le roi, l’essentiel de l’activité du royaume, en votre absence, a consisté à votre recherche ou à la protection du château des futures attaques potentielles de dragon.

Il lui conta donc comment, après les tentatives manifestement inefficaces de George-Jean de Preuxlieu et Tao à la secourir, deux autres expéditions avaient été envoyées. Celles-ci avaient tout autant été infructueuses et peu d’hommes en étaient revenus vivants. C’est à la suite de ces échecs à répétition que le roi décida d’organiser un tournoi de joute guerrière à Verteroche. Le vainqueur se serait vu offrir des hommes et les moyens de monter une nouvelle mission de sauvetage dans les montagnes, ainsi que la main de la princesse Scarlett. Enfin cette deuxième récompense était plus virtuelle puisque la concernée se trouvait indisposée.

Le roi Jean-Philibert expliqua ensuite comment, par échange épistolaire avec un de ces parents éloignés, il avait décidé de recruter Moana pour remplacer Tao en tant que sorcier du roi – le terme de sorcière donnait bien trop de sueurs froides aux employés du château pour qu’il fût utilisé à la légère. Ce cousin, seigneur d’une île de Ptéronésie, lui avait chaudement recommandé celle-ci qu’il avait eu à son service quelques années de cela.

La reine évoqua brièvement le fait que Blarde, la fée marraine de Scarlett, était tombée dans une profonde dépression depuis l’enlèvement de sa protégée. Imaginer la princesse entre les griffes d’un vicieux dragon l’avait poussée à aller butiner des fleurs, connues des fées seules, dont les effets sur son espèce étaient aussi dévastateurs qu’addictifs. La princesse décida qu’elle irait lui rendre visite le lendemain matin – elle ne pouvait décemment pas quitter ce dîner qui avait été organisé spécialement pour son retour – pour lui montrer, sous sa forme humaine, qu’elle allait bien et qu’elle ne devait plus s’en faire. Blarde avait toujours été un peu trop sensible.

Puis le roi reprit le fil des évènements en expliquant l’organisation du tournoi de joute. Les derniers participants ayant accepté l’offre étaient arrivés la veille, les différents affrontements avaient donc débutés dès ce jour, au petit matin. Des combats d’une rare intensité avaient alors eu lieu. Les chevaliers avaient ferraillé, sué et saigné comme jamais. Puis Scarlett, accompagné d’Asphyx et Eléloïm, était tombée du ciel et avait aussitôt dévoré un des cavaliers avec sa monture. Si l’on ne pouvait plus s’accorder de petits écarts de temps à autre ! Et la suite des évènements était connue d’à peu près tous.

Le roi assura qu’il ferait retirer les défenses magiques le soir même par Moana. Cela dépendrait tout de même de son degré de sobriété après la soirée et des conditions qu’elle poserait. De fait, la sorcière était une fine négociatrice et assez semblable aux dragons pour ce qui était de l’attrait des métaux onéreux et pierres précieuses.

         Il serait assez fâcheux que vous soyez piégés ou attaqués par les défenses du château s’il vous prend l’idée d’aller voler nuitamment sous les étoiles, expliqua le roi.

         Je pense plutôt que nous profiterons d’une bonne nuit de sommeil dans la sécurité que dispense la forteresse. La journée fut épuisante et je n’ai vu  pour me reposer que l’intérieur d’une grotte, pendant plus d’un mois ! s’indigna Scarlett, plus par jeu que réel ressentiment.

Nombreux furent ceux qui opinèrent pour signifier leur compassion quant à ces rudes épreuves que dut braver la courageuse princesse dans la montagne sauvage.

         Parlez-vous de dormir ici ma bien-aimée ? s’enquit Asphyx d’une voix peu assurée.

         Pourquoi donc ? Vous savez bien que vous ne craignez plus rien ici. Vous avez sauvé le peuple roquenvertois de ce sanglant Urgaroth et m’avez ramenée saine et sauve au château. Vous êtes ici chez vous, mon cher écailleux !

Le regard du dragon se perdait malgré lui par-dessus les fortifications qui l’empêchaient de voir l’horizon montagneux. Il semblait visiblement désireux de rejoindre son antre, de retrouver la rassurante protection de ce ventre rocheux.

         Je… Je ne…

Mais il ne sembla pas capable d’exprimer ce qui le gênait.

         Voyons mon Asphyx. Quel est le problème à la fin ?

         Je… C’est assez embarrassant. Je n’en avais parlé à personne jusqu’à aujourd’hui. Et tout ce monde…

         Allons ! Si on m’avait dit qu’un dragon pouvait se montrer timide !

Elle s’approcha de lui jusqu’à pouvoir enlacer son long cou du sien, frottant ses écailles blanches aux siennes presqu’intégralement noires dans cette demi-pénombre – les feux et quelques lampes ici et là n’avaient pas pour prétention d’éclairer parfaitement les lieux, mais au moins personne ne marchait sur les pieds de son voisin.

         Ne dites qu’à moi ce qui vous tracasse. J’en n’en ferai part à personne.

Elle approcha de son orifice auditif – car les dragons n’avaient hélas guère d’oreilles – pour qu’il lui soufflât l’indicible – mais pas inaudible – secret.

Après une première hésitation, il lui chuchota tout de même ce qui le préoccupait.

         Quoi ! Ce n’est que cela ? gronda malgré-elle la princesse.

         Oui ! Qu’y puis-je ? Je n’ai dormi depuis mon éclosion que lové autour d’une stalagmite. Je ne pourrai guère trouver le sommeil si je n’en ai point pour m’enrouler autour !

Que l’on piétinât ainsi ses sentiments l’avait mis hors de lui, l’amenant finalement à avouer ses craintes devant tout le monde.

Aucun ne se risqua à répondre quoi que se fût. Se railler d’un dragon n’était qu’une méthode comme une autre de se suicider efficacement. Scarlett, elle, n’en avait cure :

         Mais ce n’est pas si grave, Asphyx ! Il suff…

         Pas grave ? Nous autres, dragons, ne prenons pas ce sujet à la légère ! Sans mon content de sommeil, je suis irascible et éprouve de grande difficulté à me concentrer.

         Ah certes, qu’est-ce que cela serait alors ! ironisa la princesse.

         Et même si j’arrivais à m’endormir – éventualité dont je doute fortement – je suis sûr que ma nuit serait remplie d’odieux cauchemars !

         Pour sûr, pour sûr.

Ce semblant de dispute entre les deux dragons fascinait sans commune mesure l’ensemble des invités, si bien qu’aucun d’eux ne mangeait plus. L’on ne s’autorisait pas même le moindre commentaire de peur d’attirer sur eux le  terrible courroux draconique. Eléloïm qui commençait à bien connaître les humeurs des dragons en général – et de ces deux-là en particulier – s’osa à les interrompre :

         Si je puis me permettre, il y a une solution fort simple à ce problème, Asphyx. Vous pourriez dormir lové autour d’un de ses piliers.

Pour appuyer son propos, le demi-elfe indiqua une des colonnes servant de soutien aux arches courant le long des remparts, puis poursuivit :

         Ces piliers sont plutôt fins comparés aux stalagmites de votre antre, mais cela devrait vous procurer la même sensation. De plus, vous aurez les arcades au dessus de la tête pour vous donner l’illusion d’une grotte.

Etonnamment, Asphyx sembla considérer l’idée. A croire qu’il n’était pas prêt à abandonner sa princesse si facilement, même pour une simple nuit.

         Ils m’ont l’air bien fragiles, finit-il par dire. Il m’est déjà arrivé, dans un sommeil agité, de briser une stalagmite par trop frêle. Je ne voudrais point être la ruine de ce fier château.

Eléloïm ne se laissa pas démonter si aisément.

         Vous ne maîtrisez pas encore la magie liée à la terre, mais vous pourriez demander à Moana de vous ériger un pic rocheux dans la cour principale. Je suis sûr qu’avec l’étendue de ses pouvoirs ce serait chose triviale.

La sorcière confirma d’un signe de tête. Ou alors signifiait-elle simplement la reconnaissance du compliment. Asphyx réalisa qu’on ne le laisserait pas souffrir l’agonie d’une nuit blanche et se détendit visiblement.

         Si cela peut apaiser un peu plus vos craintes, mon cher ami, ajouta le roi, je n’ai que faire de quelques piliers détruits ici ou là. Nous avons de très bons maçons à Verteroche qui seront heureux du regain d’activité.

Les serviteurs profitèrent de cette accalmie bienvenue pour apporter les fromages et les desserts. De très rares produits tels que de la tomme de boucquetzal, du bleu des Akanthes ou du lait fermenté d’hippomouth montraient la richesse de ce royaume. L’étalage de fruits rares ne contredisait en rien cette idée : pêches de terre, fraises-lierre ou encore mangues-cerises.

Tendant une bouteille entière de digestif à Asphyx, de l’eau-de-vie de prunalge, le roi tenta de changer de sujet :

         Et si vous nous racontiez une histoire de votre peuple. Les dragons sont assez mystérieux pour nous et nous n’avons pas eu beaucoup la chance de vous entendre ce soir.

         Oh oui, Asphyx ! se précipita Scarlett. Je suis en quelque sorte une nouvelle-née dragonne et il est bientôt l’heure d’aller se coucher. Je mérite donc un conte.

Sur cette évidence, elle alla se blottir auprès du feu en ne quittant pas Asphyx des yeux.

         J’ai besoin de connaître un peu plus l’histoire de mon peuple d’adoption, renchérit-elle.

Tous avaient vissé leur regard sur le dragon et celui-ci ne s’échapperait pas s’en avoir assouvi leur avide curiosité. Vidant distraitement le digestif que le roi lui avait tendu, Asphyx parut rassembler ses pensées. La famille royale et ses invités, eux, se rassemblèrent autour du feu pour encourager le conteur qui sommeillait sous ses écailles.

         Bien, bien. Puisque vous insistez, je vais vous narrer la genèse draconique de Pangéa. Ainsi ma Princesse, vous verrez la chance qui est vôtre d’être dragonne.

Et c’était pour ainsi dire la seule histoire qu’il connaissait.

Voyant qu’aucun n’avait rien à ajouter, Asphyx se gratta la gorge en crachant un geyser de feu vers la voûte céleste puis dressa son long cou au dessus de ses auditeurs.

         Je vais vous conter la genèse telle que mes parents l’ont tenu de leurs ancêtres, au fil des générations. Vous autres humains ou elfes – il accorda un bref coup d’œil à Eléloïm – avez remanié l’origine de Pangéa à votre convenance. Celle que je vous livre là est la véritable.

Il fit une nouvelle pause pour s’assurer qu’il avait l’attention de chacun, mais cela faisait déjà un moment qu’ils lui étaient tous acquis.

         « Elle vint de loin, quittant les spirales lumineuses l’ayant vu naître et voyagea aussi loin qu’elle put à travers l’éther vers un monde encore neuf, qu’elle achèverait de former selon ses desseins.

 

« Ses frères de sang étaient également partis en majorité disséminer leur savoir vital à travers ces vastes étendues désertiques qui n’espéraient qu’être libérées de leur stérilité. L’espace interstellaire méritait la vie et méritait la diversité. Aussi avait-elle joint la cause du vivant.

 

« Cependant, tous n’étaient pas de cet avis. Il en était une infime minorité souhaitant un retour à l’état de pureté du vide, du néant, de l’inerte. La matière ne devait être avilie par la vie, mais rester élémentaire, primitive. Selon eux, leur espèce devait être la garante d’une telle transparence de l’univers et vouer son existence à débarrasser l’espace de cette souillure qu’était le vivant.

 

« Ce fut dans ces premiers temps, déchirés entre les velléités de répandre la vie et celles d’en purger l’univers, que Gaïa jeta son dévolu sur cette terre inféconde qui deviendrait Pangéa. Son exil avait été précipité et l’avait fait parcourir d’inconcevables distances. Aussi fut-elle bien lasse de corps et d’esprit quand elle put enfin se considérer arrivée et qu’une terrible fièvre s’empara d’elle.

 

« Accablée par la maladie, d’irrésistibles quintes de toux la firent cracher de violentes bourrasques enflammées mêlées de miasmes sur les océans de Pangéa. Les eaux entrèrent en ébullition et tout ne fut bientôt que vapeurs brûlantes tourbillonnant avec fureur. En se condensant, ces émanations donnèrent vie aux premiers elfes, légers comme le vent dont ils avaient capturé l’essence.

 

« Mais Gaïa ne s’en trouva pas pour autant guéri, ce bain de chaleur humide l’avait éprouvé et d’incontrôlables frémissements la clouèrent au sol. Des montagnes démesurées furent réduites en poussières sous les frottements convulsifs de ses écailles. De ses rognures rocheuses mêlées à ses sudations fiévreuses naquirent les premiers nains, fiers et forts comme le roc dont ils étaient à présent les écorchures.

 

« La gorge desséchée, Gaïa tenta d’étancher sa soif. Mais les seules étendues d’eau qui se présentèrent à elle à ce moment-là n’étaient que des fanges boueuses de marécages, qu’elle but malgré tout. Pour se débarrasser de ce goût infect collant à sa langue et à son gosier, elle se gargarisa maintes fois à l’onde claire de l’océan. De cette boue qui vint se déposer sur les rivages sablonneux émergèrent les premiers humains, malléables et adaptables comme les matériaux grossiers dont ils étaient issus.

 

« Des sillons qu’elle avait creusés dans l’écorce de Pangéa, des flots de lave avaient jailli. Des chaînes de volcans s’étaient bien vite figées mais des émanations sulfurées en exhalèrent de toutes parts. Gaïa, encore très lasse de son périple, ne put s’empêcher quelques renvois de biles face à ces odeurs nauséabondes. De ces humeurs vertes qui séchèrent sous l’action des gaz volcaniques brûlant grouillèrent bientôt les premiers orques, doux et amicaux comme l’acide qui les avait forgés.

 

« Puis Gaïa put enfin profiter de quelques instants de repos. Elle prit conscience de ses récents incidents créatifs mais ne fit rien pour les détruire. Au lieu de cela, elle préféra créer par sa magie et après moult réflexion, une lignée d’êtres qui refléterait sa grandeur, son intelligence et sa vigueur. C’est ainsi que Gaïa donna naissance aux premiers dragons. »

 

Nombreux furent ceux qui applaudirent le récit d’Asphyx. Certains furent plus réservés et objectèrent poliment que cette version de la genèse n’était pas objective et complètement acquise à la cause des dragons. D’autres encore en avaient profité pour s’endormir, bercés par ces échos du passé.

Puis les derniers verres se vidèrent, les derniers feux s’éteignirent et tous rejoignirent le confort de leur chambre à coucher. Bien que pour d’autres une série de piliers et d’arcades voûtés feraient l’affaire.

 

 

 

Toi qui viens en ce monde,

Être laid et immonde,

Pour commettre une abjecte,

Vaine et crasse existence ;

Que mes méfaits infects

Guident ta pestilence.

 

Bénédiction de la fée Tide, marraine d’un orque

Chapitre suivant : Dragonnerie – 8. Volant vers le levant (1/4)

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  1. […] Dragonnerie – 7. Ailes et castel (2/4) Dragonnerie – 7. Ailes et castel (4/4) → par Flo | 25 juin 2012 · 10:39 ↓ Sauter aux […]

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