Dragonnerie – 7. Ailes et castel (3/4)

 

La journée était bien avancée quand le prince Pierre-Emmanuel se décida d’émerger de ses appartements. Le tournoi de joutes organisé par son père n’éveillait en lui nul intérêt. Qu’on sauvât sa sœur Scarlett des griffes d’un dragon ne lui importait pas le moins du monde. Elle avait  récolté le destin qu’elle méritait. Une princesse si peu maligne et par trop malingre ternissait la réputation de la redoutable famille de Verteroche.

 

Tout paraissait bien calme en cet après-midi. Il avait pourtant ouï moult cris et chocs métalliques, puis tout s’était tu. Cette rupture inopinée dans le chaos ambiant valait bien que le prince Pierre-Emmanuel, l’ainé de la famille de Verteroche, se penchât sur la question.

La surprise et l’effroi le saisirent, à peu près au même moment, quand il arriva au sommet des remparts. Se dirigeant vers l’entrée du château, de la plus paisible des façons qui pût être, deux dragons étaient accompagnés de la garde privée du roi et de toute une délégation cavalière qui ne se souciaient visiblement guère que deux monstres ailés se tinssent à leurs côtés.

La finalité du tournoi était précisément d’aller s’en prendre à l’un de ces gros lézards. Que leur prenait-il donc de pactiser ainsi avec l’ennemi ? Et de surcroit, le plus gros des deux ressemblait trait pour trait à celui qui avait ravi sa sœur ! Il reconnaissait sa couleur d’écaille maintenant, ce mélange subtil de noir et vert foncé qu’il avait vu fendre le ciel le jour de l’enlèvement.

Il dévala aussitôt les marches d’escalier vers la porte principale. Il veillerait personnellement à ce que son père entendît raison et ne laissât point entrer chez eux ces viles et sournoises créatures ! Après avoir dérobé la princesse de Verteroche, savait-on quels autres méfaits ces serpents comptaient-ils commettre ? Ils allaient certainement porter atteinte au roi, puis au château. Son futur domaine serait réduit en miette. En direct prétendant au trône, le prince Pierre-Emmanuel se devait d’en être le fervent défenseur.

Il lança les ordres à la volée en arrivant à proximité des hommes chargés du maniement du pont-levis. Celui-ci serait descendu, mais la grille resterait baissée. Seule une porte serait ouverte dans celle-ci pour laisser passer le roi et ses hommes. L’ouverture serait trop étroite pour permettre aux dragons d’entrer. Et ainsi bloqués, ils seraient obligés d’avouer leurs desseins malintentionnés ! Si tant est qu’ils sussent s’exprimer autrement que par leurs grognements coutumiers de bêtes sauvages.

Les mesures de sécurité anti-dragon avaient été grandement améliorées. Des barriques d’eau fraîche se tenaient prêtes à être versées sur les flammes, les soldats avait été équipés de couteuses tuniques de laine magiquement ignifugées et d’armures en écailles de dragon – celles-ci étant réputées pour leur résistance au feu.

Accompagné de sa garde, le roi passa la grille, faisant signe à Scarlett et Asphyx que ce devait être un malentendu qu’il allait régler.

La princesse apercevant son frère ne put cependant se retenir :

         Ainsi donc, prince, voilà comment vous saluez le retour de votre sœur ! Je suis Scarlett et je viens de le prouver à notre père.

Et le roi, qui avait rejoint son fils, d’opiner vigoureusement pour confirmer les propos de la dragonne. Mais il en fallait plus pour effacer l’évidente imposture de l’esprit du jeune prince.

         Allons, père, vous n’allez pas porter créance en ces sournoises créatures ? Leur langue est fourchue et leurs intentions perverses. Ce qu’ils ont pu vous dire n’est qu’infâme menterie !

         Je… mais… tenta vainement le monarque en jetant un regard implorant à Scarlett.

         Ils veulent certainement s’introduire dans le château par la porte principale, juste pour se gausser de nous !

Asphyx ne put retenir un bref rire rocailleux.

         Sombre ignorant ! Et que gagnerions-nous à pénétrer votre empilement de pierre – si joliment renommé château – en s’abaissant à se tortiller sur le sol pour y entrer comme vous autres, rampants, alors que nous, dragons, sommes les maîtres des cieux !

         Oh, mais c’est qu’il peut parler. Et il sait qu’on parle de lui. Ca se voit dans son regard, mirez-donc !

L’insulte fit mouche. Un déferlement de flamme vint engloutir la grille occultant un instant tous ceux qui se croyaient à l’abri derrière celle-ci.

Asphyx se rendit compte aussitôt, mais trop tard, qu’il venait de carboniser le père de Scarlett, son frère ainsi que toute une série de gens pouvant compter aux yeux de sa bien-aimée. Sur cet acte reflexe de pure colère, il pouvait d’ores et déjà oublier qu’il avait osé prétendre un jour à la main de la princesse.

Les derniers résidus de fumée s’estompèrent assez vite sous les yeux implorants de Scarlett et, étrangement, le feu ne semblait avoir causé aucun dégât. Tous se tenaient indemnes derrière les barreaux de fer forgé qui semblaient avoir bloqué l’intégralité du souffle igné.

         Tu croyais sans doute, petit dragonnet, que nous n’aurions point pris de mesure contre ton espèce après ces vols que tu as commis ? se gaussa le prince Pierre-Emmanuel. Essaye donc d’attaquer le château par les airs comme tu le suggères. J’attends depuis trop longtemps de voir en action les pièges magiques que nous avons si savamment élaborés !

Asphyx se retenait avec difficulté. Ses crocs grinçaient les uns contre les autres et de vives flammèches s’échappaient de ses naseaux à chacune de ses expirations.

         Que tu osasses ravir la fille du roi, comme s’il s’était agit d’un simple fruit que tu cueillais d’un arbre, était déjà inadmissible ! Mais que tu revinsses quelques jours plus tard pour récupérer la garde-robe de ladite princesse ! Ce n’était que pure effronterie ! Tu vas payer pour tes actes, vil ser…

La grille s’était soulevé sous les yeux du prince, lui coupant toute velléité soliloqueuse. Le dragon, n’avait pu supporter plus d’injures et avait empoigné la herse à pleines griffes, la soulevant comme le vent soulèverait une feuille. Puis il lâcha un petit jet enflammé qui dépassa la limite de l’ancienne protection magique de quelques enjambées et vint lécher les pieds des plus proches. Le message était clair : aucune barrière ne l’arrêterait et il n’attendait qu’une dernière provocation pour déchaîner sa fureur sanguinaire.

         Tu es donc fatigué de vivre, jeune rampant ? Permets-moi cette faveur que d’abréger tes souffrances en ce bas monde !

La sorcière, qui protégeait le roi, s’avança au devant du groupe apeuré, prête à déployer tout son savoir magique pour protéger la famille de Verteroche.

Asphyx retroussa ses babines, décidé à verser un déluge de feu sur ces humains irrespectueux. Il avait derechef négligé ce que Scarlett en penserait, aveuglé par son ire ardente, mais celle-ci se rappela à lui à temps en se jetant dans la trajectoire du futur brasier. Elle lui évita ainsi de commettre une erreur qu’il aurait regrettée.

         Asphyx, je vous en prie, calmez-vous. Je conçois que cet arrogant personnage qu’est mon grand-frère mérite une bonne correction pour son impolitesse crasse, mais laissez-moi gérer la situation.

Voyant qu’il ne parvenait encore que difficilement à desserrer les crocs, elle ajouta :

         Je vous garantis qu’avant la fin de la journée, il vous aura fait de convaincantes excuses. Dans le cas contraire, vous en ferez votre dîner.

Si un dragon avait pu sourire, Asphyx s’y serait appliqué.

         M’excuser, moi, le prince Pierre-Emmanuel de Verteroche, digne héritier de ce royaume ?! éructa l’intéressé.

Les postillons princiers qui jaillirent pendant l’éclat de voix vinrent siffler au sol, sur les pavés surchauffés par les flammes draconiques.

         Faut-il que vous soyez complètement déficiente mentale pour croire pareille ineptie ! Au moins, en cela, vous savez parfaitement copier ma sœur !

La princesse supportait peut-être ce genre de remarque ouvertement injurieuse quand elle n’était qu’humaine, mais maintenant qu’une part de dragon influençait son caractère, ses réactions pouvaient se révéler des plus cuisantes. Aussi fit-elle volte-face, du feu jaillissant de sa gueule dans le même mouvement.

         Je vais te faire ravaler ces paroles fielleuses ! Tu as beau être mon grand frère, tu vas r…

Un ronflement de flammes couvrit les derniers mots de Scarlett. Or il ne s’agissait pas de son souffle ardent. C’était son corps qui prenait intégralement feu et sans que cela l’inquiétât. La lumière émanant d’elle empêcha rapidement de distinguer les contours de sa silhouette. Nombreux furent ceux qui détournèrent les yeux du brasier ambulant qui continuait d’avancer vers le prince.

Le vacarme de flamme cessa soudain et tous regardèrent de nouveau. En lieu et place d’une dragonne, haute et large comme deux chevaux, se tenait une svelte et distinguée princesse atteignant tout juste le menton de son frère.

Sous les regards ébahis, Scarlett leva la dextre et, les yeux fixés dans ceux de son frère, lança le bras pour lui administrer une gifle. Le geste était volontairement lent et ostentatoire, comme pour laisser une chance à celui-ci de se défendre.

Il ne manqua pas d’essayer, jetant son bras gauche avec dédain. Mais contre toute attente, il ne put bloquer le coup et se retrouva brutalement projeté contre les pavés, à même la poussière. Les gémissements qu’il poussait – peu seyants pour quelqu’un de son rang – signifiaient assez clairement qu’il souffrait. Cela suffit à dessiner un large sourire sur le visage de Scarlett :

         Et ainsi, suis-je assez proche de l’original à ton goût, mon petit Emanu-chéri ?

Elle avait utilisé sciemment le surnom que lui donnait sa mère la reine. Surnom qu’il détestait par-dessus tout et que très peu connaissaient.

Cependant la restitution de son corps d’humaine ne devait être que de courte durée car la princesse gonfla subitement jusqu’à sa précédente forme de dragonne, surplombant à quatre patte son frère étalé au sol qui protégeait son bras et visage meurtris. Une odeur caractéristique de cochon grillé signifiait qu’en plus d’un coup, il avait subit des brûlures. Il sanglotait, mais la haine qui l’habitait lui permit d’articuler :

         Menteuse… n’es pas ma sœur… suis pas petit…

Le roi fit signe à quelques uns de ses hommes afin qu’ils conduisissent son fils auprès du médecin royal. Il semblait encore suffisamment plein d’amertume pour que sa vie ne fût point en danger.

Quand le blessé fut évacué, le monarque s’avança vers Scarlett :

         Ma fille, excusez-le. Il se pliera à la voix de la raison en temps venu. Nous lui savons tous ce caractère parfois un peu trop obtus.

D’un signe de tête, il indiqua aux gardes du pont-levis de remonter la grille. Ainsi, Asphyx pourrait-il cesser de la maintenir.

         Mais quel était ce prodige ? continua le roi. Je vous ai vu passer de dragonne à humaine, et vous revoilà dragonne. Cela vous arrive-t-il souvent ?

         J’en suis la première étonnée, père. Il s’agit de la première fois.

Eléloïm se rapprocha de la princesse. Il s’était tenu en retrait jusque-là, mais maintenant que les tensions s’étaient relâchées, il pouvait revenir au devant de la scène. Il n’avait cependant rien raté du déroulement des évènements. Asphyx l’accompagna, la herse étant assez haute pour qu’il passât dessous. Fort heureusement, l’ego du roi avait doté l’entrée de proportions démesurées qui ne demandèrent au dragon que de se baisser légèrement, en repliant ses ailes.

         Princesse, s’enthousiasma le demi-elfe, l’utilisation de ce pouvoir de métamorphisme était remarquable ! A la façon dont votre frère s’est retrouvé projeté en tentant d’arrêter votre soufflet, je dirais que vous aviez conservé votre poids de dragonne sous cette forme humaine. Il faudrait retenter l’expérience pour…

         Insinuez-vous que je sois lourde ?! le coupa-t-elle d’un ton faussement indigné. Toujours est-il que je ne sais pas comment j’ai réussi cet exploit, je ne retenterai donc rien pour l’heure, Eléloïm.

Intimidé par la vive répartie de la dragonne, mais visiblement déçu, celui-ci se contenta de répondre :

         Bien, princesse.

Un mouvement de foule attira soudain l’attention générale non loin de là. Un groupe de soldats lourdement armés venait de jaillir d’une des issues du château. Une voix au souffle court, dans laquelle s’entendaient surprise et ravissement, en perça :

         Ma fille ! Ma fille, je vous ai aperçu d’en haut ! Dites que mes yeux ne m’ont point trompée !

         Mère ? répondit Scarlett avec émotion. Oui, c’est bien moi. Je suis si heureuse !

Mais la reine s’arrêta net, à quelques pas de là quand la garde devant elle s’éclaircit et qu’elle aperçut les deux dragons. De la fenêtre où elle avait observé la scène, l’on ne devait probablement pas avoir un point de vue complet sur la porte principale.

         N’ayez crainte, ma chérie, commença le roi en s’avançant vers sa femme. Cette dragonne blanche que vous voyez-là est notre fille, Scarlett.

         Que me chantez-vous là !? Je me rappelle très distinctement avoir eu pour enfant une humaine et non quelque lézard ailé !

         Voyons, mon amour, ce sont des mots bien durs. Elle n’est dragonne que depuis peu. Vous risquez de la blesser.

L’attention focalisée sur l’intérieur du château ne permit à aucun d’anticiper la soudaine attaque. Une large vague de feu se rua par l’entrée. Dans la précipitation, Asphyx ne put qu’étendre ses ailes pour protéger la foule de rampants qui se trouvait là, quitte à encaisser de graves brûlures. Il ne pouvait cependant bloquer bien longtemps un tel brasier de son corps, aussi entama-t-il aussitôt une riposte enflammée. Qu’on l’attaquât ainsi par surprise aiguisa sa colère. Et cette fois, il sentit nettement la magie électrique s’accumuler au fond de lui avant d’être relâchée sur son assaillant. Un bruit de tonnerre claqua dans l’air quand l’éclair frappa l’intrus.

La perception qu’avait Asphyx de la magie alentour ne l’avait pas trompé. Il lui semblait bien avoir reconnu celle de son rival Urgaroth. Maintenant que les flammes s’étaient dissipées, il le reconnaissait. Il faut dire aussi qu’Asphyx lui avait apporté sa touche personnelle en le privant de ses ailes et de sa dextre. Un dragon cloué au sol sur trois pattes, c’était suffisamment rare pour être reconnu au premier coup d’œil.

Par contre, il n’avait pas deviné la présence de Tao. Ce dernier avait dû conclure une quelconque alliance avec Urgaroth car en l’entourant de son corps malléable, l’ancien sorcier avait protégé en partie le dragon de la foudre. En effet, Asphyx et Tao étaient chacun immunisés contre la magie de l’autre.

Un adversaire à affronter, c’était avec grand plaisir, mais deux, cela devenait par trop risqué.

         Je m’occupe de Tao, lança Scarlett. Finissez-en avec ce dragon rampant.

         Mais enfin, ma bien aimée, vous… commença Asphyx.

         Il n’y a pas de temps à la discussion ! rugit-elle en s’élançant.

Qu’on osât s’en prendre ainsi à sa famille ! Et devant elle de surcroit ! Elle leur montrerait qu’on ne prenait pas à la légère la fureur d’une dragonne !

L’instinct du cracheur de feu qui sommeillait en elle prit le pas tout naturellement. Et bien que d’une intensité moyenne, les flammes qui jaillirent sur Tao le forcèrent à quitter la position protectrice qu’il avait adopté en enveloppant le corps d’Urgaroth. Encore paralysé par l’éclair qui l’avait frappé, ce dernier ne put esquiver les crocs qui fondirent sur lui.

La renaissance qu’avait subi l’ancien sorcier l’avait immunisé contre la magie d’Asphyx, mais, semblait-il, pas contre celle de Scarlett. Se faire digérer partiellement puis réarranger par l’estomac d’un dragon n’avait d’avantages que dans les limites des stocks disponibles.

La princesse parvint à l’acculer dans un des coins de l’entrée avec force flammes. Celui qui avait été autrefois son protecteur et en quelque sorte son ami se retrouvait maintenant soumis par le feu. Pour seul défense, il avait trouvé le moyen de durcir son enveloppe extérieure à l’état de pierre, se retrouvant ainsi telle une gargouille. S’il avait trouvé quelque interstice dans les parois du château, il s’y serait glissé, mais elles lui étaient aussi imperméables que du métal pur.

Asphyx, de son côté, avait profité de l’immobilité d’Urgaroth pour arracher, de quelques coups de mâchoires précis, les trois pattes qu’il restait à ce dernier. Il daigna tout de même cautériser les moignons d’où s’échappait moult sang. Il aurait été fort marri que son ennemi juré mourût si bêtement. Il n’avait cependant pas poussé la politesse jusqu’à utiliser ses pouvoirs de guérison, c’eût été lui épargner quelque savoureuse souffrance. Savoureuse aux yeux du dragon évidemment.

         Ta mort… j’aurai ta mort, bicolore. Tu ne mérites…

D’un coup de patte sur le museau, Asphyx réduisit Urgaroth au silence. S’il parvenait à parler, c’était que les effets paralysant de l’éclair commençaient à s’estomper.

         Allons, garde tes forces pour te tortiller sur le sol. Enfin quand tu retrouveras l’usage de ton corps. Tu m’avais compris, ô Urgaroth le rampant ?

Puis se tournant vers le roi de Verteroche – les grondements que poussait son captif sous ses griffes ne l’intéressant guère – il poursuivit :

         Vous seriez bien avisé de faire mander quelque entrave, chaîne et ce qui s’en suit pour garder ce gros serpent cracheur de feu dans l’impuissance qu’il mérite.

Et le monarque d’opiner du chef et de disperser ses ordres alentours pour que le nécessaire fût effectué dans les plus bref délais. Il semblait visiblement peu désireux de laisser le dragon estropié montrer de quoi il était encore capable dans cet état diminué.

         Si je puis me permettre une proposition, Asphyx, intervint Eléloïm, vous les aideriez sérieusement dans leur tâche si vous lui sectionniez la colonne vertébrale. Une frappe de votre dard caudal, au milieu de son cou, a toutes les chances de le laisser en vie mais presque intégralement paralysé.

Urgaroth, les mâchoires closes de force, ne put signifier son désaccord qu’avec force grognements et regards noirs à l’encontre du demi-elfe qui avait osé le condamner ainsi.

         Ce me semble une bonne idée, jugea Asphyx.

Et de faire tomber la sentence sans perdre plus de temps. Il planta l’extrémité aiguisée de sa queue en travers du cou d’Urgaroth, en prenant soin de ne pas percer sa gorge ou sa trachée – se nourrir et respirer pourrait en effet quelque peu l’aider à survivre – puis referma la blessure avec un soupçon de magie guérisseuse. Il ne fallait pas laisser la moindre opportunité à la moelle épinière de cicatriser – la capacité des dragons à pouvoir se remettre de n’importe quelle lésion était exceptionnelle – aussi prit-il soin d’ajouter une portion de chair entre les deux sections nerveuses.

Les premiers hommes, chargés de chaînes et cadenas – le plus gros d’entre eux, trainé sur une sorte de charrette à roulette, devait facilement peser plus qu’aucun de ces geôliers –, s’attelèrent à la tâche de juguler ces immenses mâchoires. Il faudrait par la suite qu’ils parvinssent à lui faire avaler quelque nourriture.

Le cas d’Urgaroth était pour ainsi dire réglé, celui de Tao en revanche semblait encore compliqué. Les flammes, qui maitrisaient jusqu’alors l’ancien sorcier, jaillissaient en un filet de plus en plus tenu. Il s’agissait des premières réserves de feu que Scarlett utilisait et elle ne savait pas encore les faire durer. Elle n’allait bientôt plus pouvoir le contenir, aussi changea-t-elle de tactique en cessant tout souffle igné.

         Tao ! En tant qu’ancien sorcier de mon père, je vous ordonne de vous soumettre devant moi ! grogna Scarlett.

Celui-ci perdit son aspect rocheux pour une forme plus proche de l’humain qu’il avait été. Il semblait cependant avoir conservé pour quelque temps la chaleur des flammes qui l’avait assailli.

         Et quelle autorité prétends-tu avoir sur moi, écailleuse ?

L’on entendait très clairement dans ce tutoiement tout le mépris qu’il avait pour elle.

         Je suis la princesse de Verteroche ! Vous devez répondre de vos agissements devant moi tout comme devant le roi !

Il feignit de regarder à droite puis à gauche.

         Princesse ? Je ne vois aucune princesse ici. Juste deux gros lézards volants.

Il s’approcha, menaçant Scarlett d’une main recouverte d’éclairs crépitants.

         Ces mêmes gros lézards qui m’ont volé ma vie ! continua-t-il.

Asphyx, qui avait laissé un Urgaroth suffisamment entravé maintenant, voulut s’interposer, mais la princesse en décida autrement :

         Vous ne pourrez rien contre lui, très cher, vos deux magies s’annulent. Laissez-moi faire.

Se faisant fi des menaces électriques que Tao pouvait brandir à son endroit, Scarlett s’avança à son tour, jusqu’à le surplomber de toute sa hauteur.

         Prosternez-vous, Tao. Votre insubordination atteint nos seuils de tolérance !

         Jamais, monstre !

Et devant les yeux de tous, Scarlett accomplit derechef sa métamorphose enflammée. Le spectacle avait de quoi fasciner, en effet. Peu pouvaient se vanter de faire briller leur corps jusqu’à éblouir et de faire courir des flammes sur leur peau sans la moindre brûlure.

Tao n’avait pas flanché devant cette démonstration de pouvoir, il savait après tout lui aussi changer d’aspect, rien d’exceptionnel à ça. A ceci près que c’était désormais bel et bien la princesse de Verteroche qui se tenait devant lui. Le regard froid et hautain, elle lui asséna une lourde gifle qui lui déforma le visage, comme s’il avait été constitué de boue, éclaboussant même le sol.

Les éclairs cessèrent de crépiter dans sa main et sa tête se reconstitua, prenant plus précisément les traits de Tao cette fois-ci.

         A genoux ! clama Scarlett dans les stridences qui caractérisaient sa voix avant sa transformation draconique.

Voyant l’hésitation de l’ancien mage, le roi fit un pas en avant pour se distinguer de la foule qui observait la scène et tonna à son tour :

         Tao ! Nous, roi de Verteroche, exigeons que vous obéissiez instamment aux ordres qui viennent de vous être donnés ! Souhaitez-vous que j’en réfère à votre maître Shenlong ? Ces écarts de conduites sont inacceptables !

La honte s’inscrivit sur le visage de l’ancien sorcier et, dans une attitude empreinte d’humilité, effectua la digne génuflexion que la princesse Scarlett attendait.

Celle-ci ne resta pas insensible et lui posa une main sur l’épaule. Ce geste qui se voulait compatissant déséquilibra Tao et manqua de peu de le faire tomber sur le côté.

         Mes excuses, je ne pensais pas avoir tant de force, tenta-t-elle d’expliquer.

A présent que la situation ne présentait plus de danger, la reine s’arracha à la foule et se précipita vers sa fille. Elle avait eu la preuve de ses yeux que la dragonne et Scarlett n’étaient qu’une seule et même personne. Enfin, personne, c’était façon de parler.

         Oh, ma fille, comme je suis désolée d’avoir douté de vous et comme je suis heureuse de vous revoir !

Et de la prendre dans ses bras avec force effusion de joie. Elle la lâcha cependant bien vite, elle semblait encore brûlante de sa transformation.

Le roi s’approcha à son tour de sa fille pour profiter de cette apparence humaine qui semblait éphémère. Lui donnant également une accolade chaleureuse, bien que douloureuse. Il tenta de la soulever de terre comme il faisait autrefois, mais ne put guère la faire décoller d’un cil. Il se garda bien de faire quelque commentaire quant à son poids, il la savait relativement sensible sur le sujet.

Gagné par l’euphorie générale, le souverain de Verteroche finit par annoncer :

         Eh bien, je vous propose à tous – excepté ce dragon rouge, qui tient maintenant plus du serpent, il va sans dire – de fêter convenablement ces retrouvailles autour d’un festin qui, j’en suis sûr, sera mémorable. Aphyx, c’est bien cela ? Vous êtes bien évidemment convié. J’espère que vous ferez honneur à l’appétit des dragons !

Il se tourna vers son ancien sorcier :

         Tao, mon cher ami, sachez que vous êtes toujours ici chez vous. Nous mettrons vos derniers écarts sur le compte de l’émotion. C’est bien la première fois que nous aurions à vous reprocher quoique ce soit. J’ai hâte que vous nous contiez vos dernières aventures.

Puis enfin, il s’adressa à sa fille :

         Cela tient également pour vous. Je n’ai toujours pas eu le récit des péripéties qui vous lient à ce dragon que l’on avait peut-être mal jugé.

         Bien évidemment, père. N’oubliez cependant pas qu’Asphyx n’est pas le seul à avoir une faim dévorante désormais. Le vrai défi culinaire sera de me combler, menaça-t-elle avec ironie.

L’astre du jour commençait en effet à s’approcher de l’horizon, signe indiscutable qu’il serait bientôt temps de festoyer. Les cuisiniers royaux reverraient probablement assez vite leur opinion quant à l’appétit d’oiseau de la princesse.

Chapitre suivant : Dragonnerie – 7. Ailes et castel (4/4)

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  1. […] Dragonnerie – 7. Ailes et castel (1/4) Dragonnerie – 7. Ailes et castel (3/4) → par Flo | 25 juin 2012 · 10:38 ↓ Sauter aux […]

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