Dragonnerie – 6. Mûre-mue-re de futur (1/2)

Mon cher roi, comme vous n’avez dû recevoir mon dernier courrier, je vous en remets une copie jointe à cette lettre.

Ces derniers jours ont été les plus enrichissants et excitants de ces deux dernières années, car j’ai encontré un dragon, nommé Asphyx, qui a accepté que je mène sur lui quelques expériences sur la magie innée de ceux de son espèce. J’ai même l’heur qu’il tolère que je reste en vie.

J’ai pu donc totalement confirmer l’hypothèse  que les dragons se servent inconsciemment de chacun des éléments magiques. Que ce soit pour voler, cracher du feu, ou après quelque entraînement, user de la foudre, de l’eau et de la terre. Je n’ose imaginer quelle puissance pourrait déployer un dragon qui aurait subit le même genre de préparation qu’un de nos mages.

J’ai également eu l’inestimable chance d’assister à un combat entre deux dragons mâles. J’en ai encore des cloques dues à la chaleur. J’ai d’ailleurs fait quelques relevés des différentes roches et terres qui ont fondu sous l’action des deux jets de flammes. Je vous joints quelques uns de ces prélèvements (ainsi que d’intactes écailles de dragon rouge) pour que les savants résidant au château puissent par études comparées, déduire la température de tels brasiers draconiques.

Durant ce combat spectaculaire, une question m’a effleuré l’esprit alors que je manquais m’étouffer de par le manque d’air frais. Car comme tout être qui respire, le feu consomme la partie vitale de l’air. Or comment ces deux dragons dont le monstrueux brasier était si proche des narines pouvaient-ils continuer à respirer ? A la fin de l’affrontement,  j’ai pu observer en détail l’anatomie du vainqueur qui m’y a patiemment autorisé. Des narines secondaires sont présentes à l’arrière de la tête, à l’abri de la collerette et des cornes, pour je suppose s’isoler de l’air vicié par le feu. Et ces mêmes narines subsidiaires se retrouvent à intervalle régulier le long du cou. La longueur du cou d’un dragon aurait donc également pour fonction de prélever de l’air cependant qu’il crache son souffle igné. Et par extension, je subodore que ces orifices auxiliaires permettent aux dragons de pouvoir voler à de si hautes altitudes où l’air respirable se trouve de plus en plus ténu. Il m’est venu moult interrogations quant à la durée de flamme qu’une quantité donnée de cette graisse inflammable qu’utilisent les dragons, peut produire. Il y a évidemment à prendre en compte l’expérience du cracheur ainsi que la magie qu’il adjoint dans l’opération. Il me faudra bien évidemment procéder à quelque expérimentation pour affirmer ou infirmer ces suppositions.

En étudiant certains témoignages d’Asphyx, rapportant certains incidents auxquels il a assisté, il semblerait que le phénomène de génération spontanée, bien connu en notre royaume, soit catalysée par la présence de magie, et notamment celle passive d’un dragon alentour. Il se pourrait encore que sans magie, cette génération spontanée de vie soit impossible. Nous tenons peut-être l’origine  même de la vie, à savoir la magie.

Je n’en suis pour l’instant qu’au stade de spéculations, mais il se pourrait que nous ayons à notre portée l’ultime réponse liant tous les domaines de la science.

Je vais donc profiter de cette chance qu’un dragon consente à participer aux expérimentations nécessaire à la résolution de ces mystères.

En espérant que l’intégralité des huit pigeons que je vous envoie vous parviendra.

 

— sieur Eléloïm

 

 

Ayant reçu l’approbation d’Asphyx qui avait exigé de lire la missive avant son envoi, la petite nuée de volatiles fut envoyé en direction du royaume de Grissylve.

Le courrier qu’Eléloïom avait précédemment envoyé à son roi avait été réceptionné par Asphyx. Ce dernier disait avoir perdu ladite lettre. Ou bien il avait eu quelques difficultés à manier un si petit et fragile morceau de parchemin de ses griffes aiguisées, et n’osait l’avouer. Cela importait peu en vérité, car le demi-elfe toujours précautionneux, conservait par habitude une copie des courriers qu’il expédiait par pigeon voyageur.

Ces volatiles n’étaient pas des plus simples à utiliser. Il y avait tout une série de sort à lancer, aussi bien pour alléger la charge portée que pour réduire la taille des parchemins. Cela ne demandait aucun pouvoir magique, seulement une bonne mémoire pour les retenir tous correctement. Asphyx comprenait mieux à présent pourquoi l’écriture lui avait semblé si étrangement serrée sur la lettre qu’il avait empruntée à ce malheureux pigeon voyageur, il y avait quelques jours de ça. Et l’évidence lui frappait maintenant l’esprit : il parvenait à discerner ces insignifiants volatiles à cause de l’infime trace magique que portait leur bagage miniature. Une trace si négligeable qu’il ne la détectait qu’inconsciemment.

         Je ne comprends toujours pas cette notion de génération spontanée. Et quel rapport avec l’origine de la vie ?

Qu’un dragon s’intéressât aux sciences étonna Eléloïm. Mais il était bien trop ravi de pouvoir exposer son savoir à un esprit curieux :

         La génération spontanée explique simplement comment peuvent naître les êtres inférieurs, tels que les insectes, les plantes ou les champignons, à partir de simples déchets ou matière inanimée. Regardez, par exemple on m’a rapporté un cas de musaraignes nées à partir d’un tas de chiffons laissé à l’abandon.

Asphyx parut perplexe :

         Sornettes ! Tu déraisonnes demi-elfe. Aurais-tu besoin d’une nouvelle dose de ces moisissures ?

         Nenni ! Prenez précisément l’exemple de ces moisissures. Comment pensez-vous que des champignons puissent apparaître sur vos excréments, sinon par quelque procédé d’organisation spontané de la matière ? La nature réarrange selon son propre dessein. Et je soupçonne la magie d’y prendre part.

Le dragon, pas encore vraiment convaincu souleva une poignée de terre, qui laissa couler d’entre ses doigts face à son œil scrutateur, comme pour y déceler quelque forme de vie en cours de modelage.

         J’étais jusqu’alors persuadé que tout être naissait comme les dragons à partir d’œufs. Adaptés à leur taille bien sûr. Vous-mêmes, humanoïdes, sortez bien de petits œufs dans vos propres maisons-grottes ?

Les joues d’Eléloïm rougirent. Le sujet de sa naissance et de comment ses parents avaient pu le mettre au monde semblait quelque peu le gêner.

         Pas vraiment. Il y a grand nombre d’espèces qui naissent directement du ventre de leur mère, sans la moindre coquille autour d’eux. Mais… mais là n’est pas le sujet. Nous divergeons ! Pour prendre un autre exemple, il se pourrait fortement que cette créature hideuse qui m’a attaqué soit née de vos excréments. La magie passive d’un dragon étant une des plus puissantes, ceci expliquerait comment un être si grand puisse surgir spontanément de la matière… fécale.

         Admettons. Je ne suis pas convaincu pour l’instant, mais disons que j’ai compris l’idée, conclut Asphyx.

Scarlett revenait précisément à ce moment du ruisseau en courant, une canne à pêche tendue loin devant elle. Le poulpe d’eau douce qu’elle s’évertuait à attraper depuis la veille se tortillait au bout de la ligne, glissant ses tentacules le long du fil.

         Je l’ai eu, je l’ai eu ! Brûlez-le vite, il essaye de remonter ! Il va me coller ses tentacules partout, vite !

S’il n’avait pas eu le reflexe de reculer sa tête, Asphyx aurait reçu le mollusque sur le nez. Contact peu souhaitable. Il faut dire que la princesse faisait tout son possible pour éloigner son délicat visage de la portée des tentacules froids et gluants et mouillés… et visqueux !

         Scarlett, ma mie voyons. Calmez-vous. Cette pauvre pieuvre n’ira pas loin avec un hameçon dans la gorge. Et ses tentacules sont trop courts pour vous atteindre.

Le demi-elfe, lui, paraissait fort enthousiaste :

         Voilà un spécimen de céphalopode tout à fait singulier. Il présente des taches de couleur comme le requin arc-en-ciel. Vous ai-je narré le jour où j’en ai remonté un à la ligne dans un ruisseau près de Grissylve. J’ai bien cru que …

         Peu nous chaut !

Et pour mettre un point final au débat, s’il y en avait eu un, Asphyx  grilla le mollusque à point. Celui-ci libéré du fil de pêche qui fut coupé par le feu, chut mollement à terre. Scarlett avait retrouvé son calme :

         Eléloïm, vous serez bien assez gentil de lui retirer son hameçon. Je me suis servi d’une chaîne en argent à laquelle je tenais, pour ne pas que son bec coupe la ligne.

         Il a bien trépassé ? Je ne voudrais point qu’il me coupe un doigt, ça m’a l’air incertain…

         Nenni ! Vous oseriez demander à une princesse qu’elle allât mettre ses délicats doigts de nacre dans ces entrailles fumantes et grouillantes.

Et de lui tourner le dos, ostensiblement bien sûr, mais tout en se grattant le dos, parce que ça l’a démangeait tout de même. L’interpelé ne désirant point d’ennuis aisément dispensables, entrouvrit le bec tranchant du poulpe et lui fouilla le gosier. Il en retira après quelque effort la pointe métallique qui avait crocheté une extrémité de viscère. Il remit cela discrètement à sa place et rendit à Scarlett sa chaîne en argent, parfumée aux humeurs stomacales de mollusque.

         Ma mie ! Cessez donc de vous griffer ainsi, vous allez finir par écorcher ce frêle dos, s’inquiéta Asphyx.

         Je ne suis pas frêle ! Svelte, vous ai-je déjà répété maintes fois ! Svelte !

Comme pour renforcer son propos, elle redoubla d’ardeur, se contorsionnant les bras pour atteindre ce point précisément inatteignable entre les deux omoplates.

         Et nous autres princesses ne sommes pas des  dragons pour nous griffer ! Nous nous frictionnons avec délicate et noble vigueur. Entendu ?

Et Asphyx d’opiner, impuissant face à l’ire princière. Ladite princesse se figea cependant, cessant son altier grattage, pour aussitôt se précipiter vers le cadavre grillé. En effet, une forme non définie était sortie de terre pour attirer cette pitance pieuvresque jusqu’à un endroit moins découvert. Se saisissant d’un des tentacules de sa pêche :

         Non, ce n’est pas comme cela que je l’avais décidé ! Ce devait être à des corbaigles de se délecter de ce meurtrier ! Cela pour tous les oiseaux qu’il a osé dévorer ! éructa Scarlett.

Asphyx visiblement concerné par ce nouvel intrus sorti de terre s’en mêla, s’agrippant  à ce membre boueux nauséabond, qui appartenait fort probablement à cette même créature issue de ses excréments. Mettant à profit l’effet de surprise, il l’arracha des entrailles de la roche et le jeta sur une parcelle à proximité, où le sol avait été vitrifié lors de son affrontement haut en flammes avec Urgaroth. La surface lisse l’empêcha visiblement de retourner se cacher en sous-sol, à la façon dont il se tortillait maladroitement.

         Qu’es-tu créature ? Et que viens-tu faire ici ? Réponds ou je te passe au feu de mon souffle ! tonna Asphyx.

Celle-ci se figea, réalisant que ses efforts étaient vains. Puis progressivement sembla s’affiner, prendre forme. Une tête commença vaguement à apparaître, et les contours de ce visage évoquèrent des souvenirs à certains ici présents.

         Mais… mais vous êtes mort Tao, n’est-ce pas ? Ce ne peu …

Sous le coup de multiples émotions, la princesse ne put terminer son propos. Asphyx n’en était pas moins bouleversé :

         Ce qui traverse mon estomac, d’ordinaire n’y survit pas. Si la nourriture ne se digère même plus, j’ai bien peur de perdre mes repères, et confiance  en ce monde !

         Oh mais voilà qui est fascinant ! Vous l’aviez donc mangé ?

Au comble de l’euphorie, Eléloïm se précipita vers cet être aux allures du sorcier Tao. Un personnage certainement fort envoutant de son vivant.

         Vous étiez donc bien un mage ? Et quels sont vos souvenirs d’avant, et de votre séjour dans l’estomac d’Asphyx ? Tout me paraît clair maintenant, votre magie et la sienne ont dû le maintenir en vie. Il a subi quelques transformations, mais c’était inévitable. Vous n’avez dû guère assez le mâcher au moment de l’avaler ? conclut-il en se tournant vers le dragon.

         Je n’envisageais point qu’un vulgaire magicien survivrait à mes acides gastriques.

L’injure n’avait pas été volontaire cette fois, mais suffisante à éveiller le courroux de Tao. Qu’on l’insultât de magicien, et à deux reprises, c’était trop. Si l’on omettait la partielle digestion. Il se rua vers ce dragon qui l’avait fait renaître d’entre ses excréments. Il laverait cet affront de mauvais goût et malodorant.

Scarlett s’interposa. La fréquence des combats commençait à la lasser.

         Il suffit, Tao ! Par ordre de la princesse de Verteroche, je vous somme de vous arrêter sur le champ !

Soit il était peu soucieux des injonctions princières, soit sa raison s’était absentée en compagnie de sa bonne odeur, car il la rejeta de côté d’un fangeux revers de tentacule pour se précipiter sur le dragon qui avait osé proférer telle insulte. Les flammes d’Asphyx cueillirent en plein vol la créature qui avait reprit son informité, mais elle les traversa sembla-t-il sans le moindre effet. Le dragon craignant pour Sa Princesse non loin devait s’être retenu, ou bien la rage de Tao lui faisait négliger toute douleur. Et ce fut crépitant d’éclairs qu’il percuta Asphyx, éclaboussant le sol de sa propre boue pestilentielle. Mais ce dernier, loin d’être paralysé par l’électricité qui bondissait de par ses écailles, lui assena un redoutable revers de la dextre qui le cloua à ses pieds. Et derechef de le noyer dans le déluge de son souffle igné. Encore une fois, vainement.

         Ta magie ne peut plus rien contre moi, piteux dragon. Que tu m’aies outrageusement digéré m’aura en fin de compte rendu plus fort et résistant !

Pour ponctuer son propos, il fit jaillir de son corps un pic de glace droit sur Asphyx. L’impressionnante attaque se brisa sur le museau du dragon sans le moindre effet.

         Il semble également que ta magie ne puisse plus guère me meurtrir. Du sorcier Tao, tu n’es plus qu’un souvenir grotesque !

Asphyx se recula de quelques pas :

         Cessons donc ce vain combat, il ne mènera à rien.

Sur ces mots l’abomination fangeuse ne put se résoudre qu’à fuir, impuissante à déchaîner sa juste rage contre son tourmenteur. Asphyx observa la flaque d’excréments s’infiltrer peu à peu dans la terre, sachant pertinemment qu’il aurait de nouveau affaire à cet importun d’ici peu.

         Scarlett est inconsciente et son sang coule à flot ! interpela le demi-elfe. Il vous faut la guérir au plus vite !

Cette simple chute sur un sol rocheux avait donc blessé à ce point Sa Princesse. Asphyx ne put s’empêcher une fois de plus de s’étonner quant à la fragilité des humains. Il repoussa Eléloïm qui compressait les blessures d’où s’échappait le précieux fluide vital, enveloppa Scarlett de ses larges mains griffues et d’une simple pensée insuffla en elle un courant guérisseur. Elle émergea de cette inconscience forcée comme d’un lourd sommeil devant les yeux étonnés d’un demi-elfe doublé d’un dragon.

         Non mère ! Puisque je vous dis que je n’ai pas regardé par le trou de la serrure ! Euh… excusez-moi, ce devait être quelque cauchemar. Qu’est-il advenu ?

Constatant que ses deux compagnons se contentaient de la fixer d’un air étrange et sans mot dire, elle poursuivit :

         Quelque créature mystérieuse vous aurait-elle dévoré la langue pour que vous ne me répondissiez point ainsi !? Et à propos de créature, où est passé ce cher Tao que je lui exprime mon mécontentement. On ne rudoie pas ainsi une princesse de mon rang !

Eléloïm s’approcha d’elle comme pour mieux la regarder, et s’en alla murmurer dans l’oreille d’Asphyx. Scarlett se savait parfois naïve, mais il lui paraissait relativement évident qu’on lui occultait quelque chose.

         Il suffit ! Que me cachez-vous sombres conspirateurs ! Ne vous a-t-on même pas appris à comploter discrètement ? Aurais-je quelque tache au beau milieu du visage pour mériter tel comportement ?

Et passant sa main sur son front pour écarter cette futile possibilité, il advint que son doigt rencontra effectivement un accroc. Approfondissant son exploration tactile, il lui sembla qu’il s’agissait là d’une banale croûte  de sang.

         Est-ce là ce qui vous transporte dans de tels émois ? Asphyx, vous m’aviez accoutumée à des soins ne laissant nulle trace. Serait-il que vous faiblissez ?

Même ce genre de provocation étudiée n’engendrait pas la moindre réaction. Tout cela devenait lassant ! Le pas impérieux, les traits sévères et la voix vibrante de menace elle vint auprès de son ravisseur écailleux.

         J’exiiige des réponses !

Bien qu’elle eût rassemblé tous ses talents d’élocution dans cette unique injonction, sa voix avait malencontreusement atteint des aigües d’une stridence inattendue.

         Ma bien-aimée, je n’ose vous effrayer. Dîtes-vous seulement que cela doit être d’une tout autre nature que ce qu’il paraît au premier abord. Ou probablement temporaire, tenta maladroitement et bien évasivement Asphyx.

N’y tenant plus, Scarlett se rua dans l’antre pour y quérir un miroir. L’ombre de la caverne ne se prêtait guère à la contemplation de son reflet, pourtant nécessaire à la santé de toute princesse, aussi dut-elle attendre le seuil de la grotte pour cueillir quelque rayon du jour. Il faudrait qu’elle usât de ce scientifique d’Eléloïm pour qu’il pensât une solution à ce grave problème de pénombre. Une série de miroirs devrait faire l’affaire. Le plus ardu serait de l’amener à trouver cela par lui-même pour qu’il fut suffisamment motivé à la mettre en application. Ainsi fonctionnait l’âme scientifique. Dès qu’une idée naissait en leur esprit, il fallait qu’ils l’expérimentassent pour en vérifier la faisabilité.

         Mais ! C’est une écaille ! J’ai une écaille de dragon au milieu du front !

         Voyons ma mie, calmez-vous. Et pourquoi faudrait-il que ce fût une écaille de dragon, tenta de modérer Asphyx tout en s’approchant.

         Je reconnais bien une écaille de dragon quand j’en vois une. J’ai un spécimen qui en est tout recouvert se promenant sous mon nez à longueur de journée !

Elle commença alors de se palper le corps à la recherche de quelque autre surprise squameuse.

         C’était donc cela que vous me cachiez ! Et c’est de votre fait Asphyx, j’en suis sûre !

Elle se tourna vers Eléloïm, et planta son regard courroucé dans le sien.

         Vous qui vous faites fort de tout savoir sur les dragons, vais-je donc me transformer en écailleux ? Est-ce à cause de sa proximité ? De son antre ? De sa magie ? Et surtout, comment j’enlève ça ? conclut-elle en pointant l’écaille figurant au milieu de son front.

         Je… je… bégaya-t-il.

         Oh, et ne vous cachez pas derrière cette prétendue carence champignonesque ! J’écoute !

         Je ne s-sais point. Il s’agit d’un ca-cas unique pour moi. Je n’ai jamais entendu pa-parlé d’humains vivant aussi près de dragon a-avant. Il faudrait que je mène quel-quelques expériences pour être sûr de …

         Non ! Assez de vos expériences !

Elle s’était approchée alors que son interlocuteur, luttant pour articuler ses mots et sa pensée, reculait inconsciemment face au danger. Mais si bien acculé, il ne put que livrer ses craintes :

         J’ai bien peur pr-princesse que le processus engagé soit irréversible. La magie des dra-dragons est d’une puissance rare, et elle affecte ce qui l’entoure en profondeur. Re-regardez ce qu’est de-devenu ce pauvre Tao.

         Mais ce n’est qu’une stupide écaille ! Les chirurgiens de mon père me débarrasseront de ça sans même une cicatrice !

         C’est bien plus com-compliqué que ça, je le crains. Les changements ne sont pas qu’ex-qu’extérieurs et ils vont suivre leur vo-voie. Du-du moins, c’est ce que mon instinct scientifique me di-dicte. Je puis en-encore me méprendre.

Mais le demi-elfe ne put reculer davantage lorsque son pied se prit dans une racine. Scarlett en profita pour attaquer de plus belle, le piquant de son index courroucé à chaque mot qu’elle souhaitait ponctuer.

         Et pourtant, j’aurai ce que j’exige. D’autres seront certainement plus compétents en la matière qu’un vulgaire vagabond des montagnes recouvert de jeunes pousses !

Et de fait, Eléloïm qui avait d’ordinaire de simples bourgeons et quelques rares jeunes pousses, se retrouvait à présent gagné par une végétation grandissant à vue d’œil de sous sa peau.

         Vous a-t-on d’aventure déjà dit que le vert vous va bien ? Mais peu importe ! Je m’en vais de ce pas pour Verteroche, et aucun dragon ni buisson elfique ne m’en préviendra !

La racine qui bloquait le pied du demi-elfe provenait en réalité de sa propre cheville et le maintenait planté au sol. D’autres jaillissaient, des orteils aux genoux, et allaient fermement s’enfoncer sous terre. Quant à l’ensemble de son corps, il avait disparu sous un complexe entremêlement de branches feuillues, d’où on l’entendait tout de même geindre :

         C’est… c’est le stress. Ça in…in… intensifie ma ca… carence. Et quand… quand elle est à son apo… apogée, je…

         Oui, oui. Voilà qui est intéressant. Je vous laisse en deviser avec le grand écailleux. Au revoir !

Nulle miette de ce dialogue navrant n’avait évidemment échappé aux oreilles d’Asphyx. Et il n’était pas non plus prévu, dans son arbre des idées possibles et imaginables – ou plutôt envisagées et tolérées – que Sa Princesse s’échappât sans qu’il eût tout essayé pour la retenir. En excluant bien entendu l’usage de la force sur sa frêle personne, ou la trop grande proximité avec des diamants plus gros que sa tête.

Mais quand il essaya de s’interposer, un geyser de feu le cueillit à senestre. Urgaroth passait déjà à l’offensive, il pensait avoir encore devant lui quelques jours de répit. Il avait probablement attendu ce genre d’imprévu, pendant lequel il aurait l’avantage. Et celui-ci prouvait son intelligence en l’attaquant du côté opposé à sa cicatrice. Celle-ci lui indiquait qu’un usage de pouvoir était fait. Il était soit très fin observateur pour remarquer que son flanc dextre était sensible à la magie, soit l’information lui avait été révélée.

Surpris par cet assaut, et perturbé par le départ de Sa Princesse, il ne pouvait réagir à aucune des deux situations convenablement. Aussi ne put-il esquiver la grêle de griffes et de crocs qui s’abattit sur ses côtes.

Il devrait d’abord se consacrer à ce maudit dragon rampant. Une fois son cas réglé, il aurait tout le temps de rattraper Scarlett de par la sylve, probablement perdue et au désespoir de le revoir. Enfin elle s’évertuerait à affirmer le contraire bien entendu.

Asphyx se jeta sur son ennemi dans un rugissement bestial, pour former une nouvelle fois ce roulé-boulé désordonné où les griffes venaient crisser sur les écailles, dans un nuage de poussière et d’écorce pulvérisée.

Chapitre suivant : Dragonnerie – 6. Mûre-mue-re de futur (2/2)

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un commentaire

  1. […] Dragonnerie – 5. Magicologie contre mycologie (1/2) Dragonnerie – 6. Mûre-mue-re de futur (1/2) → par Flo | 25 juin 2012 · 9:12 ↓ Sauter aux […]

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