Dragonnerie – 5. Magicologie contre mycologie (2/2)

Non loin de son antre, Asphyx s’était trouvé un parfait terrain d’entraînement à l’usage de la magie. Pour lui faire expérimenter de nouvelles fois la sensation des éclairs jaillissant d’entre ses griffes, Eléloïm avait entassé maintes réserves de ces plantes qui révélaient les pouvoirs. En se familiarisant avec cette manifestation magique, il parviendrait progressivement à la reproduire sans artifice d’aucune sorte. Ce serait après moult tentatives, semblait-il.

         Je me suis encore paralysé le bras. De quoi aurai-je l’air au milieu d’un combat si ma dextre ne daigne plus remuer !?

         Ce désagrément devrait disparaître avec le temps. Je suppose qu’à vos débuts, votre feu vous brûlait langue et gencives ?

         Certes. Mais j’ai toujours été sensible de cette partie de mon anatomie.

Asphyx secoua vigoureusement ses bras endoloris et éprouva ses muscles en serrant et desserrant sa poigne.

         Fort bien, essayons de nouveau avec cependant moins de ces plantes sur mes mains, veux-tu ? Je commence à ressentir les éclairs jaillir de mon être.

Eléloïm opina, et n’enduisit que les doigts griffus du dragon. Ce qui n’était déjà point une moindre tâche, son index égalant à lui seul la taille du bras du demi-elfe.

Asphyx rapprocha ses paumes, orientant sa dextre vers sa cible. Un mince éclair crépita droit sur une des épées qui étaient alignées là, garde plantée dans la terre. Celle-ci reçut la mince charge sans heurt.

         Bien ! Vous avez visé juste cette fois-ci ! Vous cibliez bien celle-ci ? douta-t-il tout de même.

         Oui, mais je m’attendais à un impact plus impressionnant ! J’ai dû épuiser mes réserves…

         Vous avez réalisé de remarquables progrès si vous voulez mon humble avis. Néanmoins, je ne pense pas être assez versé dans la magie pour juger proprement de vos performances, il vous faudrait…

         Suffit ! Ne puis-tu maîtriser ces verbiages incessants ? Je vais me sustenter, cela devrait raviver mes forces. Mais ne t’éloigne pas trop, nous reprendrons l’entraînement où nous l’avons laissé.

D’un vif coup d’ailes, il disparut au dessus des arbres dont les feuilles frémirent pour saluer son passage. Eléloïm apprendrait avec le temps qu’un dragon à l’estomac grondant pouvait se montrer fort lunatique.

 

 – – –

 

Il avait survolé l’épaisse sylve sans trouver de proie à son goût. Il y avait bien quelques boucquetzals, bondissant et planant d’arbre en arbre, ou de ces flamands célestes perchés sur la canopée, mais aucune de ces créatures décharnées n’apaiserait sa faim dévorante. Une prise grasse et juteuse, voilà ce que sollicitait impérieusement son estomac.

La glisse veloutée et grisante dans l’air humide de cette fin de journée, que d’ordinaire il goûtait fort, ne parvenait guère qu’à l’importuner. Il se sentait par trop lourd et lent dans cette atmosphère moite. Il devait mettre les griffes sur une proie avant le crépuscule, car celles-ci gagnaient le couvert du bois au coucher de l’astre diurne.

Un haut plateau verdoyant se dressa finalement sur l’horizon. Il y rencontrerait certainement de gros herbivores broutant placidement, et n’espérant rien de l’existence sinon être dévorés à grand renfort de crocs. Et de fait, un troupeau de cérammouths y paissait, arrachant de leur trompe d’épaisses touffes d’herbe grasse.

Quand ils virent le dragon approcher, ils ne fuirent point, mais adoptèrent une formation protectrice, les adultes encerclant les jeunes. Avec leurs défenses et leurs deux paires de cornes, les cérammouths pouvaient se targuer de rivaliser même avec un dragon. Enfin, encore fallait-il que celui-ci fût seul et peu expérimenté, et que le troupeau adoptât une structure ferme et organisée. Or les pachydermes avaient mésestimé les talents offensifs de leur prédateur. Et en dépit de leur épais pelage ignifuge, celui-ci parvint à les surprendre de son souffle ardent. Aveuglé par les flammes, un des ruminants fut percuté de plein fouet, s’étalant pesamment sur le sol. Les autres tentèrent bien de charger l’importun écailleux, mais ils ne purent braver très longtemps le feu qui s’abattait. En effet, leur fourrure ne protégeait pas éternellement des flammes dévorantes – elle ne prenait pas feu, mais n’isolait pas parfaitement de la chaleur –, aussi durent-ils céder ce membre du troupeau au féroce appétit du dragon. Parant les cornes s’agitant à son encontre, il éventra la bête déjà blessée, attendant qu’elle rendît son dernier souffle, avant de se repaître abondamment de ce copieux mets alors que le soleil couchant baignait l’horizon de lueurs sanglantes.

 

 – – –

 

Asphyx était parti chasser toute nuit. De fait, contenter les goûts culinaires de la princesse était tâche des plus ardues. La viande ne devait pas provenir d’un animal trop gras, trop monstrueux ou trop odorant. Mais un animal trop mignon ne pouvait évidemment pas convenir non plus. Asphyx avait rapporté une fois un koalap mourant entre ses crocs, Scarlett avait catégoriquement refusé d’en manger arguant que « son regard plein de tendresse débordante » l’y interdisait. Trouver une proie correspondant à ces critères pouvait prendre un certain temps.

Etant habituée aux longues chasses nocturnes du dragon qui n’en finissaient pas, elle se contenta de quelques grappes de fraise-lierre et passa la nuit dans la fraîcheur de l’antre.

Au levé du jour, Asphyx n’était toujours pas reparu, aussi la princesse dut-elle se trouver une occupation : elle agitait un semblant de canne à pêche, s’évertuant à attirer hors de sous sa roche un poulpe d’eau douce au moyen d’un gros lombric en guise d’appât. Elle avait vu ses tentacules jaillir hors des eaux torrentueuses bordant sa grotte pour se saisir d’insectes croquants ou d’insouciants oiseaux venus boire dans le ruisseau. Scarlett avait donc décidé de venger ces pauvres volatiles qui n’avaient point mérité si affreux trépas. Elle le grillerait à la broche, puis le trancherait en rondelles qu’elle jetterait en pâture aux corbaigles de la forêt. Les gazouillis pourraient enfin reprendre sans crainte de mort violente, l’ordre des jolies choses serait alors rétabli.

Ce merveilleux projet d’un monde meilleur sombra dans l’eau vive, lorsque sursautant, la princesse lâcha sa canne à pêche. Le dragon, responsable de son effroi, avait atterri plutôt pesamment. Quoique fait plus remarquable encore, ce dragon n’était pas Asphyx. En effet, ses écailles d’un rouge sanglant dissemblaient quelque peu de celles de son hôte habituel. Quelques touffes de poil ensanglanté étaient accrochées à ses griffes, et si elle ne se méprenait pas, il s’agissait de laine de cérammouth. Un bien redoutable herbivore à chasser.

Scarlett sut qu’elle devait se montrer forte avec cet intrus, aussi déploya-t-elle tout son savoir rhétorique :

         Où croyez-vous poser vos griffes ? Cet antre accueille déjà un dragon. Vous seriez bien malavisé de le lui vouloir ravir !

         Nenni gente damoiselle. Je ne suis point céans pour m’approprier une quelconque caverne, mais pour vous. Que me vaudrait quelque trou dans la rocaille quand pareille merveille au sang noble s’offre à mes yeux !

Scarlett n’était pas du genre à dédaigner les compliments, mais elle fit de son mieux pour ne point le laisser paraître. Être enlevée une fois suffisait bien comme cela ! Il lui faudrait mettre en ordre un nouvel antre. Les dragons semblaient s’y connaître pour amasser les richesses, cependant quand il s’agissait de les ordonner et d’en chasser la poussière, ils s’accordaient tous pour fuir le danger !

         Mais faisons les choses comme il se doit.

Et celui-ci de se pencher dans une gracieuse génuflexion, amenant sa tête dignement au niveau de Scarlett.

         Je me nomme Urgaroth le sanglant, pour vous servir. J’avais eu vent qu’une princesse était captive d’un rustre dragon ignare et inapte à combler les besoins d’une noble personne telle que vous. Mais la réalité est bien pire encore, comment pouvez-vous survivre ainsi ? Qu’il vous faille pêcher pour vous nourrir ! Laissez-moi vous mener en mon antre et vous montrer le château que j’y ai fait spécialement bâtir pour vos soins. Vous dominerez les monts alentours de votre nouveau royaume au sommet du pic des hauts vents.

Il se redressa alors, bombant son torse reptilien et orientant savamment ses écailles afin que l’astre du jour s’y reflétât, sans éblouissements inconsidérés.

         Une proposition qui mérite, certes, réflexion.

Dans une tentative de pensée profonde, Scarlett s’abîma dans la contemplation, les yeux mi-clos, d’une stalactite fort rocheuse.

         Humm… non.

Et de lui tourner ostensiblement le dos pour retourner à ses activités de pêche intense. La canne dépassait encore suffisamment des flots pour être récupérable.

         Mais voyons, vous ne pouvez raisonnablement souhaiter vivre ici ? Dans une grotte ! Et sans loyaux sujets de surcroît !

Scarlett persista dans son mutisme, absorbée qu’elle était à sa tâche de remuement de lombric.

C’en était trop ! Urgaroth le sanglant ne pouvait se permettre d’être ignoré plus longtemps ! Il lui fallait recourir à l’arme qu’il s’était appliqué à perfectionner ces derniers mois. Il ne fallait bien évidemment user de telles extrémités qu’en cas de nécessité pure, comme à présent.

         Je voulais vous en faire la surprise, mais vous ne me laissez plus le choix. Ces quelques vers sont pour vous et vous seule :

Il s’éclaircit la voix en se raclant discrètement la gorge pour ajouter à son effet.

         Belle Princesse ! Ta chevelure de feu

Fait pâlir les étoiles qui brillent dans les cieux !

Scarlett fit aussitôt volte-face, l’air visiblement troublée :

         Ah, mais non ! N’entendez-vous pas que vos vers ne sont pas correctement métrés ?! Le deuxième fait treize pieds alors que le premier douze ! Ca ne peut convenir !

Elle coinça sa canne à pêche dans un creux de rocher et, se redressant vivement, se mit à compter sur ses doigts. Probablement pour vérifier ce qu’elle avait perçu d’instinct. Scarlett était férue de poésie et ne tolérait aucun impair à son endroit !

         En avez-vous d’autres à proposer ?

Ne s’attendant pas à ce genre de réaction, le dragon s’était tenu muet et immobile, ne sachant plus quoi répondre.

         Mais… mais certainement :

J’ai cru longtemps la perfection n’être qu’un mythe

Mais en vous mirant ce jour, cette foi s’effrite.

La princesse parut considérer un instant ces deux vers avant de donner son verdict :

         Il manque la césure voyons ! Que sont les alexandrins sans une césure à l’hémistiche ? On n’apprend donc rien aux jeunes dragons de nos jours ?!

Urgaroth baissa quelque peu les yeux, la honte ternissant ses écailles auparavant rutilantes.

         Je… je…

         Toute excuse est inutile, j’exige des vers corrects. Et sur le champ ! lança-t-elle sans appel.

Celui-ci déglutit bruyamment et n’ajoutant rien de superflu, s’essaya quelque peu timidement au défi lancé :

         D’entre toutes les fleurs, aucune autre que vous

N’avait ravi mes cœurs de tant d’ardents remous

Une telle splendeur mérite qu’on s’y voue !

Scarlett plissa les sourcils, concentrée sur ce qu’elle venait d’ouïr.

         Cela me semble correct ma foi. Mes compliments. Il vous faudra cependant continuer sur cette voie avec acharnement s’il vous prend l’envie d’y exceller ! On n’accepte pas de demi-mesure dans la poésie.

Ceci établi, elle saisit derechef sa canne à pêche. Le poulpe d’eau douce ne se laissait décidément pas berner si facilement.

         Mais, princesse ? Ces vers vous étaient destinés. Je suis sûr que cet incapable d’Asphyx ne peut en faire autant !

Il s’apprêtait probablement à réciter son prochain poème, lorsque le ciel s’abattit sur son dos. Un de ces monstrueux rochers enflammés tombant du ciel n’aurait causé de plus redoutable impact. Asphyx, s’étant laissé choir de suffisamment haut pour ne point être entendu, venait de s’écraser sur Urgaroth avec force violence. Il enserrait ses ailes entre ses griffes pour l’empêcher de décoller et lança ses mâchoires vers son cou vulnérable. Le souffle coupé par la collision, Urgaroth ne s’en débattit pas moins avec un acharnement bestial, épargnant à son cou la morsure d’Asphyx. Et tous deux de partir en roulé-boulé – sciemment ou par hasard, loin de la princesse – dans un ensemble de griffes et de crocs entremêlés. La poussière de se lever en nuages menaçants. Les écailles de crisser contre la roche outragée. Et les arbres de se plier au passage fusionnel de ces deux furies draconiques.

Le vacarme de cet affrontement s’estompa progressivement dans le sous-bois, alors que les deux dragons s’éloignaient dans le désordre le plus complet, s’évertuant à rester agrippé pour l’un et à déloger l’importun pour l’autre. Ce fut le moment que choisit Eléloïm pour sortir de sa cachette savamment étudiée et dont bien évidemment l’emplacement resta inconnu.

Etrangement la princesse remarqua sa venue fort rapidement :

         Par l’odieuse chimère ! Vous vous êtes jeté dans la fosse à excrément ! C’est insoutenable ! Rincez-vous vite dans ce ruisseau ou j’appelle à l’aide !

Reculant ostensiblement, elle se pinça le nez, démontrant ainsi sa répugnance au demi-elfe. Le monde pouvait bien s’écrouler, certaines convenances se devaient d’être respectées ! Se présenter ainsi englué de déjections draconiques, c’eût été mériter la corde, si Scarlett ne savait appliquer sa magnanimité débordante en quelques occasions.

         Et frottez vous bien sous les bras ! Je vérifierai !

Eléloïm avait obtempéré aux injonctions princières, sans mot dire. Il fallait parfois faire montre de discrétion face aux périls insurmontables et grelottant dans l’eau fraîche et limpide, le demi-elfe fit réapparaître sa peau verdâtre de dessous cette fange infâme à renfort de frictions énergiques. Scarlett s’était bien évidemment détournée pour préserver sa juste pudeur.

Finissant de tordre ses habits de cuirs rincés à l’eau claire, Eléloïm se revêtit du minimum pour survivre au courroux de la princesse et étendit le reste à sécher. C’était heureux qu’il fît un chaud soleil ce jour-là.

         Veuillez m’excuser de me présenter dans cette tenue peu décente, or mes vêtements sont encore bien trop humides.

         Cela ira pour cette fois. Mais quelle folle idée vous a pris de vous couvrir ainsi d’excréments !?

Honteux de se faire ainsi sermonner, Eléloïm tenta de s’expliquer, les yeux rivés au sol :

         Je… je… j’avais trouvé des herpès d’ogre, de très rares champignons ! Quand j’ai vu ce dragon rouge arriver. Tous mes réflexes se sont réveillés et j’ai plongé sans réfléchir. Vous savez, j’ai passé presque deux ans dans les montagnes à observer les dragons en tremblant pour ma vie et je…

         Certes, certes ! J’entends bien votre tracas. Cependant m’est avis que peu lui chaut votre peau verte de moitié d’elfe. Il veut seulement m’enlever à mon ravisseur.

Se dirigeant vers le seuil de l’antre, elle s’installa confortablement à l’ombre de la falaise.

         Mais, s’il vient pour vous, il faut vous cacher sur le champ ! Vous êtes en grand péril ! Il va vous mener en sa grotte et vous y tenir prisonnière !

         Et dans quelle situation suis-je présentement selon vous ? répliqua-t-elle amusée.

         Ah, certes. Mais d’ailleurs techniquement, peut-on ravir deux fois une personne ? J’entends : ravir un ravisseur de…

         D’une ravissante princesse ?

         Ah ! Très amusant. Mais, vous me divertissez de mon propos ! Il vous faut fuir, vous dis-je ! Ce dragon ne me dit rien qui vaille. Les rouges sont réputés pour être les plus colériques et brutaux !

         Que non point, il m’a récité des poèmes, voyez-vous. Je ne vous savais pas si prompt aux préjugés de couleur. Vous êtes bien vous-même ni elfe ni homme, mais métis. Et j’ai envie de voir ce combat. Qui va vaincre selon vous ? Cela semble serré.

Eléloïm ne s’attendait visiblement pas à ce genre de question, aussi resta-t-il coi quelques secondes. Il n’aurait de toute évidence plus le temps de dispenser quelque pronostic, le roulement de tonnerre qui balayait la sylve revenait à la charge dans leur direction. Force rugissements bestiaux précédèrent leur sortie de forêt, projetant ça et là débris d’écorce et feuilles arrachées. Les deux dragons avaient maintenu leur position – Asphyx accroché au dos d’Urgaroth – et rien ne semblait pouvoir briser leur étreinte obstinée. Ce dernier avait beau se jeter contre le sol ou des pans de falaise pour que son assaillant le lâchât, rien n’y faisait.

Sentant que cette situation ne mènerait à rien de bon, Asphyx bondit finalement en arrière, abandonnant la prise instable qu’il avait sur son adversaire. Il était prêt à l’affronter dans quelque assaut plus frontal et honorable.

         Ainsi, d’entre tous ceux qui auraient pu se présenter pour me voler, c’est toi, pathétique sanglant qui daigne se montrer le premier ! J’en venais presque à vous espérer, rapaces écailleux !

Asphyx avait craché ces deux derniers mots, avec tout le mépris qu’il pouvait afficher.

         Qu’est-ce donc qui t’a ainsi retardé ? Tu t’es peut-être égaré de par la sylve ? Il est vrai que chaque arbre se ressemble quelque peu, c’est incommode !

Urgaroth ne sembla pas refuser le digne affrontement verbal qui se préparait. Cela ne répandrait que des mots, avant que ce ne fût le tour des chairs et des sangs.

         Asphyx, mon jeune Asphyx. Je dois m’admettre tout de même impressionné que tu aies pu conserver ta captive aussi longtemps. Tu me vois à cet instant fort marri de devoir venir te la dérober, mais j’ai grand peur que tu ne mérites point tel joyau !

Un ricanement rocailleux s’échappa d’entres les crocs d’Asphyx.

         Je comprends bien qu’à ton âge avancé, il te faille t’inquiéter de ton avenir, ô Urgaroth au sang caillé. Mais je crains devoir te priver de cet espoir insensé, et par là même, de cette misérable vie que tu mènes.

         Oh, je vois. Ce serait donc de circonstance que je frémisse d’effroi.

Et celui-ci de feindre un frisson apeuré.

         Mais encore faudrait-il, cher dragonnet, que tu aies l’expérience, la force et le feu correspondant à ces vaines menaces. Pour ce qui est de souffler du vent, je te reconnais là une nouvelle magie des plus performantes !

Asphyx comptait bien lui faire montre de son feu de dragon. Il avait œuvré jour et nuit à l’améliorer, ne sentant plus ni sa mâchoire, ni sa langue après les longues heures ininterrompues passées à souffler d’ardents brasiers. Il lui semblait déjà sentir les flammes couler dans ses veines, prêtes à jaillir de sa gueule pour que ne restât devant lui que poussières fuligineuses.

Pour toute réponse, Urgaroth bailla ostensiblement :

         Vas-tu me faire espérer encore longtemps ces flammèches tant promises ? Puisque tu es le jeunot de nous deux, je te laisse l’initiative. Mais sois bien conscient de…

Un tourbillon enflammé jaillit vers Urgaroth avant qu’il n’eût pu achever son propos, avec une vivacité effrayante. Tout se concentrait dans cet instant d’éclat, de chaleur et de bruit.

Urgaroth répliqua, alors que la fournaise était presque sur lui. La rencontre brutale des deux vagues de feu, projeta une onde de chaleur alentour qui échauda Scarlett et Eléloïm, avec la sensation d’avoir traversé un four. Une pluie d’étincelle tombait ça et là, lorsque le demi-elfe saisit d’autorité la main de la princesse pour la mener fermement jusque dans les eaux fraîches du ruisseau.

Malgré le vacarme, celle-ci trouva tout de même le moyen d’hurler :

         Voyons Eléloïm, ce n’est pas le moment de nous baigner !

         Restez discrète et attentive s’il se peut ! Si leur souffle igné se dirige par ici, plongez entièrement sous l’eau, ce sera notre seule chance !

Devant si grand péril, le demi-elfe n’en perdait pas moins son âme scientifique. Il souhaitait bien évidemment survivre, mais également assister à ce combat opposant deux dragons adultes. Une première pour son esprit éclairé.

En effet, ce genre d’affrontement avait toute son importance dans l’étude du genre draconique. Le feu était bien évidemment leur fierté, mais il était dit que la valeur d’un dragon était mesurée lors d’une de ces joutes ignées. Le vainqueur se voyait récolter renom et honneur.

Le point de collision s’était plus ou moins stabilisé à mi-distance des deux rivaux. L’herbe alentour n’était plus que paille sèche, qui partait en fumée au plus près de la fournaise.

Fait étrange, les deux spectateurs semblaient presque apprécier de grelotter dans l’eau, au regard du sort réservé à la végétation au devant d’eux. Ceux-ci avaient peine à distinguer ce qui se déroulait sous leur yeux. Ils étaient partagés entre l’aveuglement dû à l’intense lumière ou le desséchement dû à la chaleur infernale. Ne pas mirer la scène était bien entendu inconcevable.

Puis dans un grondement plus oppressant – si cela était possible – Urgaroth avança de quelques pas pesant vers son adversaire, redoublant la puissance de son souffle de façon inattendue. Asphyx restait campé, ses griffes plongées dans la roche qui crissait sous la pression. Il ne devait reculer. Sa victoire en dépendait. Il ne pouvait pas même céder une écaille de terrain face à cet opportuniste qui voulait le déposséder de la princesse. De Sa Princesse pour qui il avait sué sang et eau lors de sa capture !

Les muscles de son cou et de ses pattes tressaillirent lorsqu’il amorça un pas, bravant aveuglement le mur de flammes qu’il s’efforçait à repousser. Il ne pouvait se contenter de résister, il devait passer à l’offensive s’il voulait vaincre. Cette pression et chaleur insoutenables, Urgaroth la subissait également. Il fallait le pousser à abandonner le premier ! Il devait…

Sans signe annonciateur, le brasier engloutit Asphyx qui ne put que clore ses paupières pour se protéger des flammes qui l’enveloppèrent. Son propre feu peinait à s’évacuer de sa gueule, il dut rabattre ses mâchoires s’il ne voulait périr d’un retour de flammes.

Quand le grondement de la fournaise se tut à ses oreilles occluses, Asphyx n’eut que le temps d’apercevoir ici des crocs et là des griffes accrocher les reflets de l’astre diurne avant de bondir d’un battement d’ailes.

Urgaroth avait remporté le défi du feu. C’était sans nulle vantardise qu’il avait devisé de sa maîtrise de l’élément igné. Asphyx avait perdu, et sans panache, puisqu’il fuyait maintenant vers le ciel. Ces journées passées à s’entraîner avaient-elles été vaines ? Avait-il tracé d’illusoires desseins en son esprit ?

Non ! Il était encore temps. Au diable le feu ! Celui qui prétendait pouvoir lui voler Sa Princesse goûterait de ses griffes acérées. Rabattant ses ailes contre ses flancs, il se laissa choir vers son ennemi qui s’élevait dans les airs à sa rencontre.

Le choc leur coupa le souffle, les forçant à combattre quelques instants en apnée. Des écailles s’arrachèrent et du sang gicla dans une débauche de fureur. Tournoyant en chute libre, ils percutèrent le sol à la lisière de la forêt. Si bien qu’Asphyx se vit l’aile dextre traversée d’un jeune bouleau brisé.

Ignorant ce détail insignifiant, il jeta le dard aiguisé de sa queue vers la gorge offerte d’Urgaroth gisant au sol. Ce dernier dévia l’attaque en fouettant l’air de sa propre queue, y laissant un beau quartier de chair. Et aussitôt d’esquiver un jet corrosif qui aspergea le sol. Qu’Asphyx utilisât ses crochets lance-acide l’étonna lui-même. Tout était bon après tout pour écraser cet importun.

D’un commun accord, les deux dragons se lancèrent derechef dans un affrontement de flammes, vomissant leur courroux igné. Mais cette fois, Asphyx déchaîna dès le premier instant toute la puissance dont il était capable, appelant haine et colère, n’écoutant ni douleur ni fatigue. Il le submergerait avant qu’il n’eût pu concentrer ses efforts pour parer.

Mais Urgaroth semblait résister sans grande difficulté. Faisant même à nouveau durer l’échange enflammé, comme pour mieux ridiculiser son adversaire quand il le noierait dans son brasier ! Ce prétentieux osait jouer avec lui ! Un frisson le parcourut, alors que son ire atteignant son apogée voilait sa raison. Et Urgaroth de rugir de douleur, éteignant subitement ses flammes. Asphyx réalisa alors qu’il ne s’échappait pas que du feu d’entre ses mâchoires. Il y crépitait également de vifs éclairs qui se mêlaient à son souffle igné. Frappé de stupeur, son brasier se tarit.

Inconsciemment il avait fait appel à la foudre. Ces tests magiques et entraînements que lui faisaient subir le demi-elfe se révélaient donc bien utiles.

Paralysé, Urgaroth était étalé au sol, la gueule crispée et le corps parcouru de convulsions. De timides éclairs courraient encore sur ses écailles.

         Tu es bien moins loquace mon cher compère ailé. Où donc est passé ce pompeux titre de sanglant ?

Mais la question n’en était évidemment pas une. Ce n’était que sadisme et joie jubilatoire de voir la victoire étendue dans la poussière, là, à ses pieds. Une telle chance ne pouvait être ignorée plus longtemps, aussi lui sauta-t-il sur le dos et à grand renforts de crocs, lui arracha ses ailes. D’avoir voulu lui déposséder Sa Princesse, il ne serait plus que dragon déchu. Ophidien sifflant, ventre à terre. Et prisonnier du sol, il serait vulnérable aux périls célestes.

         Te voilà privé du ciel, Urgaroth le rampant ! Je te laisse la vie sauve à seule fin que tu savoures cette douloureuse frustration qui sera désormais ton quotidien.

Les spasmes qui agitaient le corps du dragon rouge avaient presque cessé. Ce nouveau pouvoir électrique se révèlerait fort utile à Asphyx, il ne s’en serait probablement pas sorti sans lui dans ce combat. Pas contre un dragon approchant le demi-millénaire, qui de surcroît, rouge, excellait dans la magie ignée.

         Et n’imagine même pas cracher de ton feu sur moi ! Je n’hésiterai pas à user de mon pouvoir à nouveau. Et là, quand tu seras encore frémissant d’éclair, bien à ma merci, je te priverai de tes quatre pattes pour que tu sois bel et bien tel le serpent, ô grand Urgaroth le rampant.

Celui-ci ne dit mot, mais on percevait clairement dans ces yeux la violence de sa haine. S’il partait sans histoire, ce ne serait que pour préparer une vengeance à la hauteur du revers qu’il venait de subir. Soit Asphyx ne le craignait plus, soit il espérait en Urgaroth un rival, qui reviendrait mettre à l’épreuve ses compétences magiques fraîchement acquises.

Il brisa entre ses griffes une des ailes dont il l’avait dépouillé, et le fixa, impassible, le défiant de s’essayer à quelque déraisonnée offensive.

Urgaroth ne le quitta pas du regard. Puis, ne proférant aucune vaine menace, se détourna pour rejoindre le couvert de la sylve. Ce ne fut que lorsque le bruit de sa progression dans la végétation fut trop atténué par la distance qu’Eléloïm et Scarlett rejoignirent Asphyx. Celui-ci s’affaissa au sol, se déchargeant de la tension qui l’avait habité pendant l’affrontement.

Sa Princesse se précipita à son côté :

         Oh mon cher Asphyx ! J’ai eu grand peur pour vous, même si je vous sais fort vaillant… Mais, qu’est-ce dans votre aile droite ? Un éclat de bois ce me semble, faites voir !

         Cela attendra. Approchez, vous êtes couverte de brûlures. Je ne puis souffrir plus longtemps de vous savoir blessée de mon fait.

Cependant qu’Asphyx enveloppait délicatement Scarlett pour lui prodiguer quelques soins magiques, Eléloïm semblait en grande contemplation du sol. Il courait frénétiquement de-ci de-là, s’accroupissant pour examiner Gaïa seule savait quoi. L’intense chaleur déversée avait vitrifié certaines parties du sol. L’intérêt scientifique en était indéniable !

Sa Princesse hors de danger, Asphyx retira l’éclat de bouleau fiché dans son aile, et soigna sa membrane vastement déchirée. Dans le feu du combat, il l’avait oublié, n’en concevant ni douleur ni gêne, alors qu’il s’agissait bien là d’un jeune tronc de bouleau, atteignant plus ou moins une hauteur de princesse.

A présent, s’il ne voulait point mentir à son nouvel ennemi, il devait s’assurer de pouvoir appeler la foudre à volonté. Car s’il avait pu tromper Urgaroth sur la maîtrise de cette magie, il savait que ces éclairs avaient jailli par instinct. Instinct qu’il allait asservir, foi d’Asphyx !

 

 

 

D’effroi elle s’essouffle

L’ignée incandescence.

Vacillante elle danse

Et s’éteint dans un souffle

Lorsqu’elle atteint le soir

De sa bougie d’ivoire.

 

Adage du sage

Chapitre suivant : Dragonnerie – 6. Mûre-mue-re de futur (1/2)

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  1. […] Dragonnerie – 4. Verte trêve (2/2) Dragonnerie – 5. Magicologie contre mycologie (2/2) → par Flo | 25 juin 2012 · 9:11 ↓ Sauter aux […]

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