Dragonnerie – 3. Le vert tue

Que le soleil était onctueux en ce bel après-midi. Asphyx, étalé de tout son long sur le seuil de son antre, s’apprêtait à atteindre l’apogée de son inactivité ô combien plaisante, lorsque Sa Princesse lui escalada les écailles du cou dans un de ces allers-retours grotte-forêt qu’elle affectionnait tant aujourd’hui. Ne pouvait-elle donc se plier comme toute autre créature normalement constituée au calme qu’imposait l’écrasant astre du jour ?

Il lui rappela sa féroce indignation d’un sourd grognement et daigna enfin soulever une paupière pour constater quel vain projet elle ourdissait. Elle se ruait dans les profondeurs de la caverne avec une si vive frénésie qu’il ne put faire qu’une observation : un lourd fardeau reposait entre ses bras menus. Il n’avait pu entrevoir ce qu’elle transportait ainsi, mais pour sûr elle allait encore encombrer sa demeure. Quoi de plus inconvenant que des bouquets de fleurs des champs dans une grotte de dragon ?! Cela jurait avec l’éclat impérissable des pierreries et autres armes ornementées dont il se faisait le fin collectionneur. Cette pauvre verdure arrachée n’avait su que parer le sol de feuilles mortes effritées.

Et la voici qui s’en revenait à l’air libre, les bras et la toilette maculés de boue. Elle l’avait gratifié d’un de ses caprices coutumiers, pour qu’il allât lui quérir ses « robes sans lesquelles il n’est pas de survie possible » et voilà dans quel piteux état elle les lui amenait. Il avait derechef bravé les nuées de flèches du château de Verteroche, une lourde armoire en travers des mâchoires, afin qu’elle vandalisât ainsi sa garde-robe sans remord aucun ?!

                     Ma précieuse, pourquoi souiller ces étoffes que je me suis donné tant de mal à vous rapporter ? Il fait bien trop chaud pour que vous vous agitiez à ce point.

La voix du dragon pourtant forte, vibrait pour elle d’une patiente douceur toute particulière. Il lui avait été difficile de concevoir que l’on souhaitât se protéger de la chaleur, mais Scarlett lui avait bien fait comprendre – coups de soleil à l’appui – que les princesses ainsi que les humains y étaient très sensibles.

                     C’est précisément de là que provient l’embarras, voyez-vous, répondit-elle les poings sur les hanches, en s’arrêtant à la limite ombre-soleil. S’il me faut demeurer cloîtrée en cette sombre caverne pour profiter de sa fraîcheur, il semble évident qu’il me faut l’égayer quelque peu.

                      Mais je puis vous procurer l’abri que vous convoitez ma bien-aimée, dit-il en déployant l’aile dextre à son endroit. Là, vous serez prémunie de cet ardent assaillant, et je vous tiendrai à mes côtés.

Elle riposta bien évidemment qu’il faisait plus agréablement frais au fond de la grotte, puis elle sembla découvrir un fait nouveau :

                     D’où vous vient cette monstrueuse cicatrice Asphyx ? Je ne l’avais point encore remarquée.

                     Oh, cela ! Elle m’est fort utile en vérité, grâce à mon défunt frère, je perçois lorsqu’on use de magie aux alentours.

                     Vous aviez un frère ? Et c’est lui qui vous a meurtri ainsi ? Mais comment est-il mort ? C’est si triste ! Oh, mais j’y pense, vous avez donc des parents ? Comment sont …

                     Là, là, là, du calme ! Je vais tout vous expliquer tendre Princesse, s’empressa-t-il d’ajouter pour calmer ce flot incontrôlé d’interrogations.

Et de fait, il lui narra avec force détails ses premiers pas de dragonnet dans le monde tissé de violence crue, propre à son espèce.

Son œuf n’avait éclos que depuis deux jours. Ses écailles ayant fraîchement mué étaient encore tendres et souples, lorsque son frère Onyx, un pur noir, l’avait attaqué pendant son dîner. La nourriture n’avait été qu’un prétexte, puisque Onyx se voyait en réalité rongé de jalousie. En effet, Asphyx était légèrement plus grand que lui et en partie de couleur noire. Or leur père était un fier et respecté représentant des dragons noirs. Il ne pouvait donc subsister qu’un des deux. Asphyx fut celui-ci.

Il n’avait bien sûr pas souhaité tuer son frère, mais en réponse à un coup de griffe, qui lui avait tout de même déchiré l’aile et brisé quelques côtes, il l’avait mordu au cou, plus par réflexe défensif qu’autre chose. Onyx avait alors agonisé le reste de la journée, les poumons noyés de sang. Il aurait eu une chance de survie, quoique maigre, s’il avait été un dragon bleu. Ceux-ci respiraient en effet même sous l’eau.

Ses parents lui en voulurent, bien qu’ils niassent constamment cette évidence. Dès sa naissance, Onyx avait fait leur fierté tant ses écailles avaient eu la pureté de l’obsidienne.  Asphyx, lui, n’était à leurs yeux ni vert ni noir, mais un hybride insignifiant. Ce fut sûrement ce qui les poussa à le chasser du nid parental si jeune. Nettement plus jeune que son autre frère ou sa sœur durent l’être, le jour de leur expulsion. Il lui fallait faire ses preuves dans le monde hostile, dirent-ils, sans quoi il resterait indigne de sa famille, indigne d’être le fils de Corrax le sombre.

La Princesse extatique avait savouré le récit la bouche béante comme pour mieux s’abreuver des paroles du conteur.

                     Quelle jeunesse captivante vous avez eue, Asphyx !

En réponse, celui-ci étira les écailles de son museau en une moue sceptique.

                     Ah mais j’y pense, ajouta-t-elle. Asphyx vient de là ? J’entends, du fait que vous ayez occis votre frère par asphyxie !

Surpris par cette remarque inattendue, le dragon eut un mouvement de recul involontaire.

                     Que non point ma mie, vous vous méprenez ! Pour dire vrai, il en est tout autrement …

Il hésitait visiblement à poursuivre plus avant l’étalage de son enfance.

                     Je… c’est-à-dire qu’en sortant de mon œuf, eh bien, un morceau de coquille s’était glissé dans ma gorge. Il s’en fallut de peu que je n’en mourusse étouffé.

La princesse le regardait maintenant d’un œil nouveau, attendri par cet aveu.

                     Je dois la vie à mon père qui me souleva par la queue pour me faire cracher la coquille. Ce fut à ce moment qu’il décida de mon nom.

                     Mon pauvre Asphyx, ce dut être effroyable ! Je me souviens d’un jour de banquet où j’avais avalé ce noyau de pêche de travers. Mère m’avait pourtant prévenu qu’il n’était pas avisé de les mettre en bouche mais…

Elle chuta brusquement contre le sol rocailleux. Et, interrompue dans son passionnant récit, de se faire entraîner vers le fond de la grotte. Elle parvint cependant à se saisir d’une grande stalagmite avant que l’ombre et ce qui s’y cachait ne l’engloutissent à jamais. La responsable : une grosse liane épineuse enroulée autour de sa cheville qui ne semblait guère vouloir la lâcher.

                     Tenez bon ! J’accours à votre secours !

Le cou tendu au dessus de Sa Princesse, Asphyx libéra un brasier dont il avait le secret vers le fond de la caverne.  Ainsi éclairé, on y distingua un monstrueux amas de végétation entremêlée. Ces tentacules épineux ondulaient autour de mâchoires béantes verdâtres cernées de dents crénelées. Les flammes lui arrachèrent un hurlement strident.

                     Qu’est-ce que ? D’où vient cette plante carnivore !?

Mais ladite plante ne lâchait point sa proie. Aussi Asphyx se concentra-t-il davantage sur son souffle ardent, se ruant sur son ennemi qui osait infiltrer les entrailles de sa demeure.

On put entendre de furieux crépitements de flammes – faisant apparaître sur les parois découpées de concrétions calcaires, l’ombre des monstrueux belligérants – entrecoupés d’atroces cris d’agonie, puis après un moment de silence, Asphyx revint couvert par endroits d’une sève poisseuse et nauséabonde. La Princesse était en train de libérer sa jambe à grand peine de la liane devenue inerte.

                     Je gage que c’est toi qui as apporté cette courgette carnivore dans mon antre !? fulmina-t-il, des volutes de fumées s’échappant de ses naseaux.

                     Ah ! Que voilà des façons bien cavalières, vous me tutoyez comme une simple gueuse à présent !?

Mais voyant le poids du regard reptilien peser de plus en plus lourdement sur elle, elle opina, honteuse d’avoir fauté. Et de s’empresser de se justifier :

                     Je voulais vous faire une surprise en décorant votre grotte. Je me suis dit qu’un parterre de fleurs serait parfait, alors je suis allée quérir quelques graines et de la terre non loin de là.

Réprimant un grondement courroucé, il tenta d’expliquer calmement :

                     Ne saviez-vous donc point qu’une grotte de dragon diffuse de la magie alentour ? Et ces plantes carnivores en sont particulièrement friandes, leur croissance en est décuplée !

Ne lui laissant point le temps à la réplique, il s’avança pour lui dénouer la liane dont les épines s’étaient plantées profondément. Il y parvint aisément, mais les plaies ainsi dégagées saignèrent d’abondance. A la vue du liquide carmin, La princesse tourna de l’œil. Faisant appel à son pouvoir, Asphyx profita de son inconscience pour lui soigner la cheville. Puis il reprit la place au soleil qu’il prisait tant.

Peu après, la princesse Scarlett se réveilla en sursaut le visage ruisselant de sueur.

                     Asphyx, c’est terrible !

                     Mais non ma douce, ce n’était qu’un mauvais rêve. Les monstres sont partis.

Accoutumé à ses cauchemars fréquents, il répondait d’instinct.

                     Vous n’y êtes pas ! Je viens d’avoir une vision dans mon sommeil ! Pour sûr, elle était prophétique !

                     Oui, sans nul doute. Ce fut très certainement Gaïa qui vint vous avertir dans vos songes, continua-t-il au comble du scepticisme. Et que disait-elle donc qui fût digne d’intérêt ?

Fermant les yeux pour se rappeler les termes exacts, elle récita, la voix chargée de gravité :

                     « Rends gras de aux mares trop, en ta gorge se coincera ! ».

                     Ah, oui ! Limpide comme l’eau de roche. Notre fin approche, mais me voilà prévenu grâce à vos bons soins.

                     Je le vois bien, vous vous raillez de moi. Il s’agit là de faits de première importance !

Les yeux implorants de la princesse, qu’elle avait dépareillés – un bleu, un vert – prirent cette expression que nulle glace éternelle ne pouvait soutenir sans fondre sur l’instant. Sans grand effort, ils eurent raison d’Asphyx.

                     Fort bien, fort bien. Voyons cela…

Il se récita de mémoire les paroles sibyllines de la prétendue prophétie.

                     Admettons que ce soit dans le désordre. Il manque aussi peut-être un mot… Cela sied-il davantage ainsi : « rend gras de trop manger aux mares » ?

Agrippant son menton pour ne point qu’il s’échappât, la princesse semblait en pleine réflexion introspective. Asphyx en profita donc pour préciser :

                     De toute façon, jamais je ne me sustente « aux mares ». Je déprise fortement les canards et ces batraciens coassants.

Un douloureux souvenir de jeunesse s’était rappelé à lui, le ramenant un siècle en arrière. Assoiffé, il avait vidé l’eau croupissante d’un marécage, avalant par la même occasion quelques centaines de grenouilles. Les aigreurs d’estomac dues à l’eau stagnante n’avaient duré qu’un jour ou deux, mais ces odieuses coasseuses lui avaient valu une octaine d’insomnie, à chanter nuitamment en son ventre. Elles devaient être ensorcelées ! Sinon comment expliquer ce miracle qu’elles eussent survécu à l’acide gastrique d’un dragon ? Mais bien sûr, il s’en souvenait maintenant. Ses côtes lui avaient brûlé le flan dextre ce jour-là, et comme il pleuvait à verse, il n’y avait guère prêté attention.

                     Oh ! Soyez-en acertainée, plus jamais je n’ingurgiterai de ces viles grenouilles ! clama-t-il avec force pour faire fuir ces infects souvenirs.

                     Calmez-vous Asphyx. M’est avis que le péril ne viendra pas d’une mare. J’y verrais plutôt un gibier trop gras mal dégrossi qui malencontreusement se coincerait en votre gosier.

Derechef elle adopta le silence, le regard songeur perdu dans le lointain.

                     Mais j’ai le sentiment profond que le sens réel m’échappe encore.

Le dragon réintégra son scepticisme coutumier, reprenant où il l’avait laissée son intense séance de paresse ensoleillée.

                     Démêlez donc à loisir cet épais mystère. Je vous sais la ténacité nécessaire pour y parven…

Un long bâillement manqua lui décrocher la mâchoire, l’empêchant d’achever sa phrase. Il fallait bien avouer que combattre une courgette carnivore n’était pas de tout repos. Surtout lorsqu’une princesse à la jactance facile vous refusait  le moindre instant de répit.

Voyant que son compagnon de dragon s’était endormi si prestement, celle-ci lui tourna ostensiblement le dos – bien qu’il n’y eût personne pour la voir faire – et rejoignit les profondeurs fraîches de la grotte. C’était décidé. Ce grossier écailleux pourrait bien battre des ailes, elle ne lui ferait plus l’honneur de ses mises en garde ! Que ce fût sur sa ligne ou sur quelque autre fait crucial !

 

 

 

Malheur à qui sème en son potager

La terreur crainte de tout jardinier.

Rien n’empêchera qu’elle vous dévore

L’insatiable courgette carnivore.

 

Proverbe fermier

Chapitre suivant : Dragonnerie – 4. Verte trêve (1/2)

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un commentaire

  1. […] Le Labyrinthe – 4 Dragonnerie – 3. Le vert tue → par Flo | 25 juin 2012 · 8:03 ↓ Sauter aux […]

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