Le Labyrinthe – 4

Le voyage se déroula dans le calme le plus ennuyant qui soit. J’étais choyé : une navette de transport pour moi seul, et un accompagnement par deux gardiens surarmés. Ils restèrent de marbre durant toute la durée de mon transfert, n’échangeant aucuns mots, respectant scrupuleusement le protocole. Le sas où j’étais enfermé ne contenant aucun hublot me permettant de contempler l’extérieur, un ennui profond s’était emparé de moi. Aussi, lorsque l’on m’annonça notre arrivée, j’en fus presque content.

Première impression époustouflante. MW7-23 était une merveille de technologie et d’équipement à la pointe du progrès. On m’en avait parlé; le voir de visu était radicalement différent. Le centre de détention provisoire –on ne parlait ni de prison ni d’abattoir- resplendissait. Il était curieux de constater qu’un soin particulier avait été apporté au design du bâtiment au vu de sa fonction. Les équipements de sécurité, omniprésents, qu’ils soient présentés sous la forme de capteurs, détecteurs divers, armement, lasers ou champs de force, se mariaient subtilement avec les structures environnantes de telle sorte qu’ils en devenaient presque invisibles pour un œil non-averti. Le cadre extérieur était mis en valeur par un éclairage approprié, lui donnant du prestige tout en permettant de surveiller habilement les alentours. Des arbres et autres plantes exotiques agrémentaient le pourtour des allées. Le paysagiste rassemblait ici un melting-pot de tout ce que l’on pouvait trouver dans les différentes colonies. Ainsi on assistait, tout au long de notre avancée vers le bâtiment principal, à un défilé végétal hors du commun. Bien entendu, toute cette flore avait été minutieusement étudiée et taillée pour ne pas pouvoir servir de refuge ou de cache à qui que se soit. Les effluves diverses, variées et agréables, le design épuré mais très moderne, le doux bruit de l’eau s’écoulant pour assurer l’irrigation du parc précédent le centre, tout cela faisait presque oublier la fonction de ce dernier. Centre de détention ? Non, centre de vacances, ou de remise en forme à la rigueur.

Je n’étais pas dupe. Tout ce tape-à-l’œil avait pour but de donner une meilleure image du monde carcéral, et de l’émission qui y était rattachée. En effet, il n’était pas rare qu’avant la diffusion du « Labyrinthe », on ait droit à un petit reportage idéaliste de propagande sur les conditions de détention des futurs candidats au jeu. Quel gentil gouvernement nous avions là ! Prendre autant soin de criminels si odieux qu’ils étaient destinés au « Labyrinthe »-parce qu’évidemment ils étaient ignobles, infâmes et abjects. Ils avaient forcément commis les pires pêchés qui soient pour être ici- était une marque de grande générosité et de clémence. Ah oui alors, nous avions vraiment un chouette gouvernement ! Ca donnerait presque envie d’être à la place des prisonniers … jusqu’au moment où ils passent dans l’émission.

« Le Labyrinthe ».

De l’allée conduisant au centre de détention provisoire, je l’apercevais au loin. Lui aussi brillait de mille feux. Il était immense, s’étendant à perte de vue. Si grand que de toutes les émissions que j’avais vu, presqu’aucun « candidat » n’était passé par le même chemin. D’ailleurs le « Labyrinthe » était en constante évolution, on y apportait quelques changements entre chaque retransmission. De ce fait, on autorisait la diffusion aux détenus, puisque de toute façon ils ne pouvaient repérer d’éventuels « bons » chemins. Je me souviens d’un candidat qui était parvenu à survivre plus de dix heures dans ce traquenard avant de tomber bêtement dans un piège tout simple, surement par manque d’attention du au stress et à la fatigue. Cette émission record avait passionné les téléspectateurs qui étaient restés devant leurs écrans, se faisant porter pâle au travail, ne sortant pas de chez eux. Une catastrophe pour l’économie des colonies ce jour-là, un triomphe pour le « Labyrinthe ». Fort heureusement, les émissions ne duraient en général pas plus d’une heure.

On me bouscula pour que je continue mon chemin. Je m’étais arrêté pour admirer le bâtiment sans m’en apercevoir. Devant moi, j’apercevais le directeur m’attendant à l’entrée. Accueillait-il tous les nouveaux pensionnaires de cette façon ? Lui aussi aimait parader à la télévision, vantant les mérites de son centre sans faille, et de l’avancée dans les recherches que le « Labyrinthe » permettait d’effectuer. Car il était vrai que depuis le début de l’émission, une multitude de données avaient pu être collectées. On en savait à présent bien plus sur les aliens : leur vitesse de course, de nage, la distance qu’ils pouvaient parcourir en un bond, leur appréhension de certains pièges, les moyens qu’ils mettaient en œuvre pour les détourner, leur faculté à s’adapter à un terrain changeant, à se fondre dans le décor jusqu’à se rendre quasi-invisibles, les facultés tranchantes de leurs griffes et leur queue, la puissance de leurs muscles, leur sensibilité aux vibrations, etc. Oui, l’émission avait permit d’en apprendre bien plus sur eux, et de concevoir des équipements mieux adaptés pour les neutraliser. Cette seule raison justifiait-elle de telles atrocités ?

M. Ford, le directeur, m’accueillit par un sourire de politesse qu’il effaça aussitôt cette corvée effectuée. Il me guida, sous bonne escorte à ma cellule. Je fus surpris qu’une fois la luxueuse entrée passée, je découvrais des cellules au confort sommaire et dont la propreté laissait à désirer. Cela dut se remarquer sur mon visage, car un gardien ironisa alors :

– Tu ne croyais quand même pas que les détenus étaient logés dans les cellules montrées à la télé ? Celles-là ont juste été construites pour exposition, on ne va pas tout de même pas enfermer des déchets comme vous dans un trois étoiles.

Je ne répondais pas, ça n’en valait pas la peine. Au moins, on me conduisit directement à ma cellule, sans comité d’accueil comme lors de ma dernière incarcération. Une fois enfermé, le directeur ajouta seulement qu’on l’on me donnerait une affectation ultérieurement, puis il s’en alla sans plus de cérémonie, sans même me présenter mon compagnon de cellule.

C’était un type petit et fluet, mais dont les traits étaient marqués par les coups reçus, renforcés par son expression sévère. La trentaine d’années, crâne rasé, barbe de deux jours, il jeta un œil dans ma direction sans pour autant m’adresser la parole ou se lever du haut de son lit superposé pour me saluer. Dommage pour lui, après mon voyage soporifique, je n’avais envie ni de me reposer, ni de rester silencieux. Je m’appuyais contre le mur face à lui pour mieux le voir et tentais un contact.

– Tyler, lançais-je simplement.

– Rodney, me répondit-il tout aussi simplement, du tac-o-tac.

– Enchanté Rodney, cela fait longtemps que tu es ici ?

– Quatre mois et des poussières. Je ne compte pas les jours, de toute façon je les finirais ici.

J’étais surpris de le découvrir assez loquace. Ma première impression était donc fausse. Ravi, je poursuivais.

– Quatre mois ? Un record ici, non ?

– Tout dépend de ton affectation. Il y a des types qui ne restent pas une semaine avant d’être envoyés au « Labyrinthe », d’autres sont là depuis plusieurs années. Des vieillards qui n’offriraient pas un divertissement suffisant, des types qui ont réussis, d’une façon ou d’une autre, à monnayer leur place ici pour ne pas en finir en pâture pour aliens, ou encore des types dont on veut les faire baver un peu avant de les envoyer à la mort.

– Tu ne m’a pas l’air d’être assez vieux pour faire parti de la première catégorie. Alors, corrupteur ou souffre-douleur ? Ironisais-je.

En guise de réponse, il me lança un regard dur. Je n’avais fait rire que moi. Je reprenais :

– Et pourquoi un tel traitement ? Simple amusement de leur part ou bien… ?

– J’ai violé la femme du frère d’un gardien avant de les tuer tous deux.

– Oh.

J’étais surpris, malgré son expression sévère, il n’avait rien d’un tueur sanguinaire, aussi bien dans la carrure que dans la façon dont il me parlait. Avant que je ne poursuive, il compléta :

– Cette enflure couchait avec ma femme. J’ai pété un plomb. J’ai débarqué chez lui, je l’ai ligoté, j’ai violé sa femme devant lui en guise de vengeance. Ils n’arrêtaient pas de beugler tous les deux, je les ai fait taire. Ca défoule sur le coup, mais ça ne soulage pas vraiment en fin de compte. Surtout pour en arriver là.

Je compatissais. Je ne savais que trop bien ce dont étaient capables des gardiens trop zélés, sa vie ici devait être un enfer. Devant ma mine désolée, il se mit soudainement à rire.

– T’inquiètes pas, je ne regrette pas. C’est ma salope de femme qui m’a dénoncé aux flics. Je préfère encore moisir ici que de vivre à ses côtés. Et puis, ça pourrait être pire. Le directeur tient à l’image de marque de son établissement, il est sous le feu des projecteurs. Même si les détenus ne sont jamais interviewés, il préfère mener une politique sévère vis-à-vis des abus que pourraient commettre les gardiens. Cela ne les empêche pas de passer à tabac un mec ou deux de temps en temps, mais ils restent limités dans leurs actions. Et puis, … je suis plus coriace que j’en ai l’air. Les coups j’en donne aussi.

Il m’apparaissait soudain plus sympathique. J’étais surpris qu’il me déballe toute sa vie comme ça.

– Et toi ? Reprit-il. Qu’a tu fais pour te retrouver ici  ?

– Oh, je ne suis qu’un autre de ces soldats qui n’a pas supporté le retour à la vie civile.

Je ne m’attardais pas davantage. Moi je n’avais pas envie d’étaler mon histoire, l’aurait-il cru d’ailleurs ? De toute façon ça n’y changerait rien, il était condamné comme moi ici. Je me réfugiais sur mon lit, me dérobant à sa vue avant de poursuivre :

– Et comment sont désignés ceux qui vont dans le « Labyrinthe » ? Il y a une liste d’attente ?

– Oui, entre autre. Selon ton affectation, tu es mis dans un lot prioritaire ou non. Ceux qui font parti du premier lot sont ensuite classés selon leur ordre d’arrivée ici, c’est aussi simple que cela… en théorie. Après dans la pratique, il y a ceux qui se font porter pâle avant d’y aller par exemple. Comme la chaine de télé exige des détenus en parfaite santé pour participer à l’émission, ils refusent tous les malades. Mais cette technique ne dure qu’un temps. Il y a aussi ceux qui veulent écourter leur séjour ici et veulent ardemment participer au « jeu ». Dans ce cas, ils peuvent s’inscrire à une loterie, et tous les quinze jours l’un d’eux est tiré au sort et passe en tête de liste. Et puis il y a ceux dont on veut se débarrasser, et qui subissent un traitement de faveur en passant directement devant les autres.

Je me reconnus dans la dernière catégorie. Il était plus que probable que j’en fasse parti. J’étais épaté par ce qu’il me racontait. Tout cela semblait si festif. Une loterie pour être envoyé à la mort, des « élus » choisis parmi tous les détenus. Une compétition pour être le premier à participer a l’émission mortelle. Je comprenais bien qu’en cas de victoire on pouvait espérer une meilleure retraite, mais les chances étaient tellement minces que cela me semblait aberrant au vu des risques encourus.

– Une loterie ? Il y en a donc qui sont pressés d’aller au « Labyrinthe » ?

– Non, me répondit-il en rigolant. Ils sont très peu nombreux ceux qui y participent. La plupart sont dérangés, ou alors il s’agit de ceux à qui on mène la vie dure, et qui craquent avec le temps, préférant se suicider. Non, la quasi-totalité des mecs ici redoutent leur passage. Ce n’est pas le grand luxe cette prison, mais au moins on est en vie.

– Je comprends mieux. Mais pourquoi ceux qui veulent en finir ne se suicident-ils pas plutôt que de participer au  » Labyrinthe  » ? C’est une prison ultra surveillée peut-être, mais ne me dit pas qu’il est impossible de se procurer une lame ou de se fabriquer une corde avec ses draps.

– Et pourtant … C’est surement possible comme tu dis, mais ca reste extrêmement compliqué. Ils ont le système de sécurité le plus sophistiqué qui soit. Je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un qui aurait réussi à se suicider en tout cas. Le moindre objet que tu cacherais est détecté aussitôt par les nombreux scanners. Quant aux draps, ils se déchirent s’ils sont soumis à un trop fort étirement. Il y a bien des types qui ont volontairement provoqués une bagarre dans le but de se faire tuer par ceux qu’ils avaient agressés, mais ils sont toujours stoppés avant. Et puis il y a surtout le système de pression …

– Un système de pression ? reprenais-je.

– T’es pas au courant ? Tous ceux qui sont affectés ici ont dehors de la famille, ou des personnes qui leur sont chères. En cas de refus de passer dans le « Labyrinthe », on ne te cache pas qu’ils auront des ennuis.

– Quoi ? Mais c’est… ! Je ne peux pas croire qu’un tel système soit en place sans que personne ne soit au courant !

– Ils sont malins. Un accident de vaisseaux, les victimes d’un psychopathe, ou bien ceux qui commettent un délit imaginaire et sont envoyés ici … Ils savent bien camoufler les faits pour que cela passe inaperçu. De cette façon, ils contraignent les détenus à aller au « Labyrinthe », de gré ou de force.

– Il n’y a jamais personne qui arrive ici sans attaches ?

– C’est rare, je ne l’ai vu qu’une fois. Le type s’est fait passer à tabac sans arrêt jusqu’à ce qu’il accepte d’y aller.

– Je vois … J’étais loin d’imaginer quel monde pourri se cachait derrière ce jeu morbide…

La venue d’un garde interrompit notre conversation.

– Hawkins, le directeur veut te voir.

Quoi, déjà ? Je ne m’attendais pas à ce que se fut si rapide. Je me levais, et suivais docilement le garde jusqu’au bureau de M. Ford. De nouveau le luxe et le décor soigné faisaient leur apparition. Dès que l’on sortait de notre zone d’emprisonnement, on débouchait sur les quelques cellules « exemplaires » inutilisées, puis enfin sur un petit corridor. Ce dernier servait de show-room, où étaient exposées les plus belles photos du site, dans des écrans lumineux dernier cri. Au centre de la pièce, merveille des merveilles, on pouvait contempler un hologramme en trois dimensions de l’établissement, tournant lentement sur lui-même pour nous dévoiler ses plus beaux aspects un à un. Plus loin, un bref historique du site côtoyait la célèbre photo d’une troupe victorieuse devant un monticule d’achériens inanimés, déchiquetés par les balles. En avançant encore, on découvrait un aperçu des installations scientifiques construites pour étudier ces aliens, avec quelques chiffres clés des progrès effectués. Du tape-à-l’œil encore et toujours. J’imaginais déjà les vaisseaux de touristes venant visiter ce centre d’excellence, émerveillés qu’ils seraient par tant de technologie déballée devant leurs yeux ébahis.

J’entrais dans le bureau de M. Ford. A ma grande surprise, le garde ne m’accompagna pas, me laissant seul avec lui. Je déduisais que la « sécurité invisible » devait être telle que ce ne fut indispensable qu’il reste. Le directeur était en pleine lecture d’un document, armé pour cette occasion de lunettes ancienne génération. Avec les derniers progrès de la chirurgie oculaire réparatrice, il était étonnant de rencontrer un individu qui portait encore ce genre d’instruments. Cela contrastait fortement avec le bâtiment ultramoderne. A ma vue, il posa le document devant lui, et m’invita à prendre place devant son bureau.

– Je vous en prie, asseyez-vous Tyler. J’ai là quelques informations surprenantes à vous communiquer.

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