Dragonnerie – 1. Démangeaisons

 

Cette falaise escarpée n’avait pour habitude d’entendre que le doux murmure du ruisseau qui la bordait, accompagnée du guilleret chant des oiseaux. Ce fut comme un déchirement lorsque ce bruit de ferraille régulier approcha, jurant odieusement avec l’harmonie que la nature s’efforçait de préserver.

Un tas de vieille quincaillerie que la vie aurait subitement investi semblait avancer, frappant une mesure dissonante de ses pas trainants et grinçants.

Quelle était cette créature contre-nature qui osait s’aventurer au sein de la forêt ? L’on pouvait sentir le moindre brin d’herbe et le plus jeune bourgeon se révolter silencieusement – mais pas moins vigoureusement – contre cette présence importune et malséante.

Il fallait que l’offense cessât sur le champ ! Mieux, qu’elle fût punie instamment !

D’entre les entrailles de la grotte qui perçait la falaise, surgit un grondement impérieux, comme pour répondre à cette exigence de la nature.

Le tas informe de métal corrodé  se figea aussitôt. Il extirpa de son dos une épée trop longue et trop lourde pour lui qu’il tendit ostensiblement devant lui. L’on pouvait aisément distinguer le sillon qu’elle avait creusé dans le sol sur son passage, laissant pour témoin cette plaie ininterrompue dans la végétation.  A l’abri derrière cette arme, il sembla sonder un instant l’encre épaisse qui baignait la caverne, puis se remit en marche. Ses cliquetis métalliques parurent soudain plus discrets et circonspects.

Quand il arriva enfin à l’entrée de la cavité rocheuse, en jaillit une voix qui se voulait à la fois forte et courageuse :

                     Je… je ne te crains pas ! Dé… démon ailé !

Les oiseaux et le ruisseau reprirent alors la parole, comme si de rien n’était.

L’humain, se sentant piteux dans son armure, n’osait ni avancer ni reculer. Ses bras commençaient à trembler sur la garde de son épée. Déjà fourbu avant l’affrontement épique ? Ou simple peur des plus rationnelles ?

                     Mon… montre-toi, monstre ! Si tu es bien Asphyx, je viens récupérer la princesse Scarlett du château de sa seigneu…

Celui-ci s’interrompit bouche ballante en voyant ledit monstre sortir son museau hors des ténèbres de sa caverne. De monstre, il n’était en fait qu’un dragon. Mais un dragon peu enclin à être dérangé par si insignifiant personnage. Mais que ce rampant l’injuriât en le clamant par son nom ! D’une voix de tonnerre il cracha :

                     Ne puis-tu donc quérir la mort en d’autres lieux, vaurien ?! M’aurait-on donc récemment assigné la tâche d’abattre au petit matin les bêtes errantes, tout de métal vêtues, passant d’aventure de part cette verte sylve ?

L’on sentit que dans ces mots roulait un courroux enragé. Hérissant les larges écailles noires et vertes de son cou, il fit un pas de plus hors de sa grotte, ce qui arracha une secousse au sol rocailleux. Et celui-ci d’appuyer ses propos :

                     Je te le demande, or donc réponds !

                     Oui… oui ! Euh, non ! Je vous prie de m’excuser noble dragon pour l’heure matinale. Mais il s’agit de mon roi qui souhaiterait récupérer sa fille de princesse, c’est pour cela que…

                     L’existence t’est-elle donc si insupportable qu’il faille en plus que tu insistes !

Ces dernières paroles ne purent retenir les brèves flammes qui jaillirent d’entre ses crocs.

Le péril était imminent, aussi l’impétueux chevalier sut-il qu’il fallait agir au plus vite. D’un seul et vif geste de son immense épée, il faucha l’air devant lui en direction de la gorge du dragon. Laisser ainsi sa chair tendre sans protection était folie pure !

Surprise, l’immense créature n’esquissa pas le moindre mouvement d’esquive. En effet, le preux chevalier avait dû mésestimer les distances et la longueur de sa lame, car il manquait bien à celle-ci un mètre ou deux pour qu’elle atteignît sa cible. Mais avec de telles mensurations, il aurait été bien en peine de la soulever de terre.

                     Hu, ruh, ruh ! se prit Asphyx d’un rire rocailleux. Que croyais-tu pouvoir faire d’un si piteux cure-dents ?! Mais puisque tu l’as sous la main, tu voudras bien me débarrasser d’une démangeaison qui me torture le dos. Là, juste entre les deux ailes, lui indiqua-t-il en tordant le cou de sorte qu’il vît la zone en question.

La pointe de l’épée reposant gauchement dans le sol crissait sur les roches volcaniques présentes à l’entrée de la grotte. Aussi preux et vertueux fut-il, il ne pouvait réprimer le tremblement de ses mains littéralement fichées dans la garde de son arme. Ses muscles tétanisés par son prodigieux effort, ne pourraient soulever à nouveau l’incroyable masse d’acier acéré. De quel écervelé avait pu jaillir une idée si saugrenue que de pondre cette aberration ?

Et courir ? Avec cette armure qu’on eût dit faite de plaques de fonte, il était aussi agile qu’un nain enlisé dans une flaque de boue. Alors à quoi bon ? Et l’honneur de la chevalerie était en jeu, que diantre ! Il devait affronter la bête infernale jusqu’à son dernier souffle de vie. Ce ne serait pas en pleutre qu’on se souviendrait de lui !

Le preux ne s’avouait pas vaincu. Et sa lame de se dresser à nouveau devant lui pour réclamer le sang.

                     Il suffit gros lézard ! Tu vas goûter au fil de mon é…

Un brasier d’une rare intensité vint balayer tout ce qui s’attardait au seuil de sa grotte. Asphyx savait plaisanter,  mais de là à ce qu’on le traitât de lézard !

Paré d’une épaisse couche de suie, le tas informe de métaux en tous genres s’affaissa bruyamment dans un grinçant tonnerre de quincaillerie, le contenu humain n’étant plus là pour le supporter. L’épée démesurée, elle, souleva un nuage de poussière.

                     Tu n’assures pas assez ta prise en main, rampant, ton cure-dent vient de choir !

Puis, point pressé de faire le ménage devant chez lui, le dragon rejoignit la noirceur apaisante de sa grotte. Et tout compte fait, cette matinée était bien profitable, il pourrait bel et bien user de cette curieuse épée pour apaiser les démangeaisons qui lui échappaient au creux du dos.

 

 

 

Celui-ci crache le feu,

S’impose en maître des cieux,

Mais se révèle bien vain

Quand lui démange au matin,

Sans trêve, le creux des reins.

 

Comptine naine

Chapitre suivant : Dragonnerie – 2. Magie-stral

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